« Parti médiatique » ?

Selon les éditorialistes, en particulier ceux du Monde et de Libération, Jean-Luc Mélenchon a donc déclaré la guerre au « parti médiatique »....

 « Parti médiatique » ?

Selon les éditorialistes, en particulier ceux du Monde et de Libération, Jean-Luc Mélenchon a donc déclaré la guerre au « parti médiatique »**.

Aucun d’eux ne prend la peine de rappeler comment celui-ci définit un tel parti médiatique ni comment eux-mêmes pourraient critiquer cette formule ou la redéfinir à leur gré. Les multiples travaux de chercheurs, sociologue, politistes, historiens qui traitent du sujet et pourraient éventuellement donner de l’épaisseur au point de vue de Mélenchon où à leur critique, ils les ignorent.

Peut-on prétendre leur apporter quelques éléments ? Je veux dire : sont-ils accessibles au moindre raisonnement critique ?

Partons du concret : décrire le parti médiatique, ça pourrait consister dans l’analyse des choix éditoriaux suivants quasi universellement adoptés dans les médias dominants cette semaine :

  • impossible, dans les JT de trouver une évocation significative de la campagne pour la législative partielle de Guyane, de ses enjeux, des candidats qui espèrent récolter les suffrages, de la raison de la présence sur place de monsieur Castagner ou de Mélenchon. Encore moins possible de trouver des reportages de fond sur la situation en Guyane six mois après le mouvement social massif que le département a connu. On préfère, sur les JT, faire une nouvelle escale à Saint-Martin pour prétendre faire le point de la reconstruction en cours, ou pas. Pourquoi pas, d’ailleurs ? Il y aurait, là aussi, tant à dire, et l’un n’empêchant pas l’autre le même reporter pourrait réaliser les deux enquêtes…
  • élection législatives en Italie : pour les éditorialistes et autres présentateurs de JT, il y a trois camps en présence, la droite alliée à l’extrême droite de Berlusconi, le parti de Renzi (« la gauche » pour le parti médiatique) et le Mouvement Cinq étoiles (« populiste » pour les mêmes) ; abstention élevée annoncée, phobie des migrants décrite sous tous les angles, retour du Caïman décrit ad libitum ; les envoyés spéciaux ignorent tout de l’existence d’une quatrième possibilité, celle de  voter pour le mouvement de « gauche de la gauche », Liberi i Uguali (Libres et Égaux), ils ne savent rien de sa similitude avec Podemos ou la France insoumise ; les représentants permanents à Rome de nos rédactions du service public n’ont, eux non plus, pas rencontré les représentants de ces listes alternatives et même n’ont pas repéré le passage de Mélenchon sur place la semaine dernière pour venir les soutenir.
  • on pourrait continuer et analyser la manière d’approcher, cette semaine, la réforme de l’apprentissage ou de la SNCF pour voir si, loin de se contenter de rapporter la parole officielle, et même de la renforcer à grand coup d’interventions d’« experts », de témoignages sélectionnés ou manipulés, de statistiques incontournables et tellement significatives, les journalistes sont allés par extraordinaire "enquêter", s'ils ont rencontré des paroles significatives, des expériences originales, s'ils ont proposé une problématique décalée…..
  • je ne résiste pas au besoin de citer ce « journaliste » d’un JT du service public qui ouvre sur la manifestation de Bure en affirmant sans rire que « les manifestants ont provoqué les forces de l’ordre ». On se demande quel besoin de sincérité a amené le même présentateur à préciser que les images sont celles qui ont été fournies par les forces de l’ordre en question. Mais si, on comprend.... : les manifestants ont empêché les journalistes de la télé de faire leurs propres images ! Les méchants : Suppôts de Staline, va !

 

Le parti médiatique ce sont donc des journalistes, journalistes de tous grades, éditorialistes grassement rémunérés, aussi arrogants que, souvent, suffisants, correspondants en poste ici ou là, parfois indéboulonnables, jeunes pigistes ou bons à tout faire  (envoyés faire les plantons dans la rue, dans la neige, devant un immeuble où il ne se passe rien, juste pour dire qu’ils n’ont rien à dire ; mais dont on attend qu’il le disent bien proprement sous peine de disparaître rapidement des écrans radars), présentateurs/animateurs passés de Canal plus à France Trois, de A2 à LCI, ou l’inverse, interchangeables et jamais en panne de carrière…

Tous ont en commun de ne parler que de ce qu’ils ont envie d’évoquer, de ne pas se sentir obligés de présenter une vue complète et objective d’une situation, de ne pas rechigner à cacher des pans entiers d’un problème, d’aimer se borner à répéter sans fin les vérités établies de la doxa dominante (en toutes choses « There is no Alternative. »), et même de se permettre de mentir par omission ou de colporter des bobards (de nos jours, ils disent « des Fake News »). Ils se sentent tout permis, ils ignorent toute contestation, ils se serrent les coudes et se tiennent solidaires en toute occasion si on les met en cause. Pourquoi ne parlerait-on pas de parti médiatique ?

Après tout, si 70% des personnes interrogées par les instituts de sondage expriment leur méfiance vis-à-vis des journalistes, de façon parfois bien plus stigmatisante qu’en les qualifiant de « parti médiatique », qu’il y a-t-il à s’en étonner ? Pourquoi faire de la question une nouvelle occasion de jeter l’opprobre sur Mélenchon et son goût immodéré de « la castagne » ?

 

Deux remarques pour finir :

D’abord : une des dimensions du problème que les membres de la France insoumise – et bien d’autres – aiment à souligner, c’est l’inadmissible concentration du pouvoir médiatique entre les mains que grands intérêts privés : face à des médias publics étroitement contrôlés par le pouvoir, il n’existe pas de médias libres capables de faire contrepoids. Ou si peu ; et il faut voir quel manque de confraternité, quelle suspicion et quelle haine a provoquée l’annonce de la création du Média…. Que l’éditorialiste du Monde ou de Libération ne puisse écrire que le contrôle de la presse française par des milliardaires pose un problème évident d’indépendance de la profession journalistique, c’est compréhensible… Mais qu’ils aiment à ce point attaquer, dénoncer et caricaturer ceux qui tentent de faire entendre une autre parole, c’est bien la preuve de leur entière collusion avec un système où l’idée même de presse libre devient aussi  décalée que celle de progrès social, de partage des richesses ou de démocratie dans l’entreprise. There is no Alternative….

 Ensuite : la France a connu une longue et pénible période où la presse fut entièrement sous le contrôle d’intérêts privés, comme ceux d’aujourd’hui les plus puissants d’alors, par exemple le Comité des Forges, propriétaire du journal Le Temps, ancêtre du Monde,  un temps où les direction des journaux  étaient entre les mains de dynasties d’affairistes et d’aventuriers corrompus, où l’exercice du métier de journaliste, à moins de se tourner vers les quelques publications indépendantes et d’opposition (L’Humanité, Le Populaire, Le Canard enchaîné), impliquait la renonciation à l’éthique et au professionnalisme. Cette époque fut celle de la 3ème République, des années vingt aux années trente ; la grande presse de ce temps a eu une responsabilité essentielle dans l’essor de l’antiparlementarisme et du « Dégagez-les tous » que prônaient l’Action française et autres mouvements de types fascistes et  dans le désarmement de l’opinion publique face aux menaces extérieures ; et cette presse a finalement fait le lit du régime de Vichy. Cette « presse vendue » a été détruite par la loi à la Libération. Des dizaines de journaux issus de la Résistance, souvent de rayonnement régional,  ont pris la place. La séparation de la presse et des grands intérêts privés a alors été organisée, la promotion d’une presse libre, d’opinion, subventionnée et protégée des tentatives de mainmise par les puissances d’argent a été un des fondements de la démocratie renouvelée que promettait le nouveau régime né en 1946. En 2018, il ne reste à peu près plus rien de ces idéaux. Il ne reste que l’adhésion au dogme du « marché libre et non faussé » et le combat de David contre Goliath des médias alternatifs et indépendants ; ceux-ci sont divers et même s’ils sont critiquables doivent, par principe, toujours être défendus (Personne, toute déception bue, ne doit se retourner contre eux et bramer avec la meute).

Alors, quoi faire ?

En ces semaines où tout le monde s’enthousiasme de la prise de paroles des femmes contre les  violences faites aux femmes que ne voit-on les journalistes prendre la parole pour défendre leur profession contre la violence faite à la liberté d’informer ? Que ne s’unissent-ils pour empêcher les licenciements abusifs de journalistes trop libres, pour dénoncer la pression existant dans les rédactions pour réserver les pages et les temps d’antenne à toutes les opérations possibles d’aveuglement de l’opinion et d’anesthésie de la citoyenneté ? Que ne pétitionnent-ils pour réclamer une nouvelle loi de défense de l’indépendance des médias et d’interdiction de la concentration financière ?  Que ne s’insurgent-il pour brocarder les spin doctors et autres communiquants qu’ils doivent considérer comme leurs plus directs ennemis, et pour mettre en évidence la bêtise des opérations de communication téléguidées par l’Élysée ou Matignon, images livrées clé en main ? Qu’est-ce qui empêche les journalistes de refuser que la première moitié du  JT ne soit consacrée qu’à une énumération de plusieurs faits divers sordides, avec reportages à l’appui, témoignages frelatés, micro trottoirs plus ou moins improvisés, suivis des « dernières informations recueillies sur place par notre envoyé spécial » ? Qu’est-ce qui empêche une rédaction de décider de refuser de transformer son temps d’antenne en défilé interminables de marronniers selon lesquels il fait froid en hiver, il neige en montagne et les automobilistes se plaignent ? Qu’est-ce qui empêche qu’un « mai 68 » de la presse et de l’audiovisuel vienne détruire cet énorme château de cartes de l’appareil de propagande du pouvoir ? Qu’on brise les chaines !!!! Et le « parti médiatique » s’effondrera.

 

** Dans ce post, je ne donne aucun nom ; « Balance ton porc » ou pas, ce n’est pas ici le sujet. Mais l’envie n’en manque pas…..

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