Que commémore-t-on dans la célébration du centenaire du 11 novembre 1918 ?

Commémorer aujourd’hui le 11 novembre, cent ans après, pour nous qui sommes les petits-enfants voire les arrières petits-enfants des combattants des tranchées de 14-18, c’est d’abord se souvenir de la déferlante de haine nationaliste et la xénophobie qui avaient permis de mobiliser les peuples dans cet affrontement fratricide ...

 

Que commémore-t-on, que faut-il commémorer
dans la célébration du centenaire du 11 novembre 1918 ?

 

« Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l'état d'apparent repos, porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l'orage » – Jean Jaurès, ultimes paroles, 25 juillet 1914.

 

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, ce fut la fin de la Première Guerre mondiale, la fin d’une guerre d’extermination qui coûta la vie, au bas mot, à dix millions d’hommes dont environ un million et quatre cent mille soldats français.

On fêta aussitôt, en France, indifféremment, la fin de ce cauchemar de quatre ans qu’on qualifia aussitôt de « der des der » et la victoire, remportée en partie grâce à l’intervention décisive des États-Unis, sur l’armée allemande et sur le Reich. Tandis que l’Allemagne et l’Autriche, comme la Russie un an auparavant, étaient submergées par une vague révolutionnaire de laquelle allaient naître, pour la première fois dans ces deux pays, des républiques démocratiques, la France ne connut pas, en apparence, de remises en cause déterminantes : la victoire permit d’effacer le souvenir d’une « année 17 » qui avait été dominée par les mutineries sur le front et les grèves à l’arrière, et le parti socialiste qui n’avait cessé de progresser dans la population française avant la guerre paya, au prix fort, le solde de sa politique d’« Union sacrée » - c'est-à-dire de ralliement à la guerre après l’assassinat de Jaurès.
Il suffit ensuite de quelques années pour comprendre que le nationalisme chauvin qui avait présidé au comportement des vainqueurs, particulièrement les Français en la personne de Clémenceau qui voulut détruire définitivement l’Allemagne et imposa, pour cela, le fameux Traité de Versailles, avait créé les conditions d’un futur nouvel affrontement, d’une nouvelle guerre, encore plus terrible. Elle allait se déclencher vingt ans plus tard, juste le temps pour la nouvelle génération d’arriver à l’âge de se faire tuer.

Commémorer aujourd’hui le 11 novembre, cent ans après, pour nous qui sommes les petits-enfants voire les arrières petits-enfants des combattants des tranchées de 14-18, c’est donc d’abord se souvenir que la haine nationaliste et la xénophobie qui avaient permis de mobiliser les peuples dans cet affrontement fratricide n’ont pas été alors éradiquées et que, au contraire, la virulence du discours nationaliste, se nourrissant du sentiment de « la revanche » accomplie et de l’invulnérabilité victorieuse, prospéra de plus belle, en France, tandis qu’en Allemagne c’est la rancœur contre le « Diktat » de Versailles et la haine de la démocratie accusée de tous les maux qui exacerba une droite militariste et revancharde bientôt convertie au nazisme. D’autre part, se souvenir que la « leçon » n’a pas été tirée sur le plan des relations internationales même si la Société des Nations vit alors le jour, essentiellement comme un instrument contrôlé par les nations victorieuses alors que certains la pensaient comme une construction tournée vers la paix, la coopération, la sécurité collective et le désarmement.

Commémorer ce centenaire du 11 novembre, c’est aussi faire savoir que certaines circonstances comparables aux causes de cette première confrontation mondiale existent encore : surarmement planétaire, en particulier nucléaire, permanence des rivalités impérialistes entre les nations, rôle dominateur et guerrier des États-Unis, politique de puissance de la Russie, de la Chine et d’autres pays comme Israël ou l’Arabie saoudite, tendance de l’Allemagne à adopter en Europe un comportement égoïste, arrogant et expansionniste (reconstitution d’une Mitteleuropa allemande depuis la chute des régimes communistes à l’Est), existence avec l’OTAN d’une alliance militaire hégémonique et expansionniste, absence de contrôle des armements à l’échelle planétaire et remise en cause des accords de limitation des armements existants tandis que le commerce des armes est plus florissant que jamais, paralysie de l’ONU dont les principes et les décisions sont régulièrement bafoués par de nombreux États et que des forums sans légitimité comme le G8 ou le G20 visent à affaiblir, recul de la démocratie devant de nouveaux courants d’extrême droite ou fascisants qui utilisent à leur tour les ressorts de la démagogie, du chauvinisme et du bellicisme pour enrôler les foules, etc.

De fait, les bons sentiments aujourd’hui de rigueur lorsqu’on commémore le passé ne mettent pas à l’abri de nouvelles confrontations. Incontestablement, la domination mondiale d’un discours économique fondé sur la compétition, l’affrontement, le dumping social et fiscal, la loi du plus fort, la domination des plus faibles, l’apologie de la violence, favorise l’affaiblissement des forces de paix et de progrès et accroît les risques de guerre.

Commémorer le 11 novembre, c’est donc défendre la paix, le désarmement (nucléaire, chimique, bactériologique et conventionnel), c’est promouvoir la coopération, la solidarité entre les peuples, c’est renforcer l’ONU et s’opposer aux nations qui violations sa Charte et ses résolutions, c’est refuser la constitution d’une Europe « de la défense » et faire du continent une zone de sécurité collective, c’est militer contre toutes les formes de nationalisme, de chauvinisme, de racisme et de violation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est accueillir les réfugiés, les victimes des guerres et les victimes de persécutions, c’est s’inscrire dans l’universalisme contre tous les particularismes.

Et puis, commémorer le 11 novembre c’est donc, en effet, se refuser à toute manifestation de gloriole ou d’agressivité - par exemple un défilé militaire - , c’est accueillir, lors des cérémonies, les représentants de toutes les nations qui accepteront de voir célébrées les valeurs onusiennes de fraternité, d’entente et de coopération internationale, c’est mettre en scène, à nouveau, la valeur si précieuse de la « réconciliation franco-allemande » comme gage de paix sur le continent européen. Est-ce que le président Macron peut présider à de telles cérémonies ? Il n’a, jusqu’à présent, pas manifesté une adhésion évidente aux valeurs ici défendues : la France fait la guerre, entretien des liens étroits avec l’allié américain et noue des alliances avec des faiseurs de guerre, elle vend massivement des armes à toutes sortes de tyrans agressifs. Par ailleurs, on peut faire confiance à ce président pour tenir des discours relevant de la novlangue aujourd’hui omniprésente dans le monde, pour dire une chose et en faire une autre.

Commémorer le 11 novembre aujourd’hui c’est donc certainement adopter une posture dissidente, c’est défendre les utopies pacifistes, universalistes, internationalistes, et se tenir à l’écart des manifestations de la bonne conscience officielle et médiatique. C’est penser aux souffrances endurées par les peuples embarqués dans la Première Guerre mondiale par des dirigeants irresponsables et cyniques qui instrumentalisèrent leur foi patriotique. C’est finalement se sentir proche de ces fusillés pour l’exemple, contre les « Clémenceau » et les « Pétain » d’aujourd’hui et de demain.

 

2018-novembre-gentioux

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