Les « Gilets jaunes » sous la loupe des historiens

Depuis trois semaines, les « Gilets jaunes » sont scrutés à la loupe par les commentateurs. Dans ce contexte, on doit noter la forte présence dans le débat public de plusieurs historiens venant de l’histoire sociale, de l’histoire des mouvements sociaux.

 Les « Gilets jaunes » sous la loupe des historiens

 Depuis trois semaines, les « Gilets jaunes » sont scrutés à la loupe par les commentateurs. Les premières affirmations - souvent déterminées par l’hostilité à la taxe sur les carburants qui apparaissait comme le point central de cette mobilisation - les assimilaient à du poujadisme ou à une jacquerie ; le jugement de valeur implicite ou explicite, que véhiculaient ces affirmations, la volonté de disqualifier qu’elles portaient ont aussitôt été repérés. Elles ont rapidement été invalidées devant la richesse, complexe et hétérogène, de ce mouvement social inédit.

Puis sont venues les manifestations de violence qui, à leur tour, ont ranimé des tendances à interpréter unilatéralement l’ensemble du mouvement et, de nouveau, à décider de son caractère incongru et inacceptable, d’autant que cette violence trouvait bien évidemment son origine, à entendre ces mêmes commentateurs, dans la « radicalisation » en cours de certains « Gilets jaunes ». Du coup, on a cru retrouver les accents des Théophile Gautier, Maxime Du Camp, Edmond de Goncourt, Leconte de Lisle, ou encore Gustave Flaubert, George Sand et Émile Zola lorsqu’ils stigmatisaient les exaltés, les barbares et les criminels de la Commune de 1871 (on pourrait aussi évoquer les jugements portés d’en haut, avant 1789, sur « les gueux », « les gens de peu », « sans feu ni lieu », « sans foi ni loi », bref les invariants de la haine de classe des dominants quand elle se donne libre cours en temps de crise). (Voir le passionnant Les écrivains contre la Commune de l’historien Paul Lidsky, La Découverte). Et ce ne sont pas les premières décisions "de justice" prises ces jours-ci qui vont changer la donne.

Qui sont ces censeurs dont la parole prend tant d’importance étant donné les enjeux de cette crise de la société française et de l’issue qu’elle va bien devoir trouver. Ce sont, bien sûr, les représentants directs du pouvoir, les ministres (ah ! ce Benjamin Griveaux… qui a tout pour plaire, HEC, ENA, ex-socialiste…) et les braves petits soldats de la macronie à la dérive ; ils n’ont pas été avares de coups de pieds de l’âne, souvent ridicules, pour tenter de dévaloriser et de caricaturer les acteurs de cette mobilisation en espérant les isoler de certains secteurs de l’opinion. Mais ce sont aussi, les éditorialistes main stream, de BFM-TV à Antenne 2, dont il faudrait énumérer toutes les énormités cyniques, les balourdises sans inspiration, les jugements ras-du-front (on fera un sort à part, étonnamment et très exceptionnellement, à l’émission spéciale de A2, lundi 3 décembre, où purent s’exprimer librement des « Gilets jaunes », bien sûr, mais aussi, à côté de Mélenchon et Ruffin, Thomas Piketty et Emmanuel Todd – enfin, Todd eut bien du mal à aller au bout de son propos devant la ferme volonté de Thomas Sotto de l’en empêcher).

Dans ce contexte, on doit noter la forte présence dans le débat public de plusieurs historiens venant de l’histoire sociale, de l’histoire des mouvements sociaux, soit sollicités par la presse soit s’exprimant de leur propre initiative, pour apporter leur expertise dans l’analyse de la mobilisation des « Gilets jaunes ». Après Emmanuel Todd, souvent remarquable par son esprit de synthèse et ses phrases choc (Le macronisme, selon Todd : « Un moment d'hallucination collective des classes moyennes qui se sont racontées qu'un type jeune allait tout d'un coup mettre la France en lévitation » (Marianne, 12 octobre), « Il existe un subconscient inégalitaire dans notre société. La stratification éducative a provoqué une fermeture du groupe des éduqués supérieurs sur lui-même. La crétinisation politico-sociale des mieux éduqués est un phénomène extraordinaire. » (Libération, 3 décembre), citons, sans chercher à être exhaustif, Stéphane Sirot dans L’Express (3 décembre), Danielle Tartakowsky dans Les Inrock (29 novembre), Xavier Vigna dans Le Parisien (28 novembre), Gérard Noiriel dans Libération (2 décembre), Pierre Rosanvallon aussi dans le JDD (4 décembre), voir aussi « Les "gilets jaunes" : le populisme en actes » sur le site du Groupe d'histoire sociale, et je ne parle pas des vidéos en ligne, ni des Tribunes accessibles seulement en payant. Noiriel qui a publié récemment sa remarquable Histoire populaire de la France, de la Guerre de Cent ans à nos jours (bonne feuilles dans le Monde diplomatique d’août) a écrit, le 29 novembre, une longue et passionnante analyse sur « Les gilets jaunes et les "leçons de l’histoire" » pour son blog. On peut s’étonner que Michèle Zancarini-Fournel qui a, elle aussi, publié une vaste synthèse qui fait déjà date, intitulée Les Luttes et les Rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016), ne semble pas s’être exprimée encore sur cette actualité - alors qu’elle l’avait fait au moment de l’anniversaire de Mai-Juin 1968, au printemps dernier, au moment où elle publiait, avec Philippe Artières, 68, une histoire collective (La découverte).

Actualisation du propos, ce 4 décembre, à 14 h 30 : Entretien avec Sophie Wahnich sur Médiapart : «La structure des mobilisations actuelles correspond à celle des sans-culottes».

Cette forte présence des universitaires dans un débat directement et essentiellement politique est à noter. De même qu’est notable le silence des « historiens » du « roman national » dont les piles d’ouvrages encombrent les allées des magasins et les tables des librairies mais qui n’ont sans doute pas grand-chose à dire à propos de cette irruption de la France d’en bas sur la scène de la Grande histoire… Cette expression publique de la recherche historique la plus actuelle mérite aussi d’être relevée au moment où les nouveaux programmes d’histoire en lycée réduisent toujours plus l’histoire sociale à la portion congrue. Tiens, par exemple : la Commune de Paris, définitivement passée aux oubliettes… mais aussi l’étude de la société d’Ancien régime avant 1789.

En cette circonstance, les historiens investissent donc leur fonction d’intellectuels - ce qui est devenu plutôt rare - et formulent des raisonnements qui s’apparentent à des prises de parti. Il est impossible de résumer et rassembler ici les remarques, hypothèses et propositions que font tous ces historiens pour tenter de comprendre ce mouvement des « Gilets jaunes », d’où il vient, ce qu’il exprime, et où il va. Je renvoie aux articles cités qu’on retrouve facilement sur le Web. Il en va de leur richesse, de leurs nuances, de leur caractère inachevé. Mais ces interventions sont, remarquablement, dirigées dans une même direction.

Puisque les « Gilets jaunes » manquent, dit-on, de leaders ; alors répétons pour finir cette citation que rapporte Noiriel à propos de la grande lutte des artisans de Flandre de 1302 ; son représentant, Pieter de Coninck, était ainsi décrit dans les Annales de Gand : « Petit de corps et de povre lignage, il avoit tant de paroles et il savoit si bien parler que c’estoit une fine merveille. Et pour cela, les tisserands, les foulons et les tondeurs le croyoient et aimoient tant qu’il ne sût chose dire ou commander qu’ils ne fissent ». Avez-vous remarqué à quel point les « Gilets jaunes » interrogés sur un rond-point par un reporter ou qui viennent s’exprimer sur les plateaux s’expriment avec aisance, exposent clairement les raisons de leur mobilisation et formulent sans ambages les attentes collectives de leur mouvement ? D’où l’absence de leader…

 

 

 

 

 

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