Le printemps "68" au lycée Romain-Rolland d’Argenteuil.

En Mai-68, j’avais seize ans et demi et j’étais élève de première littéraire au « Lycée classique et moderne Romain-Rolland » d’Argenteuil (Val d’Oise)......

Le printemps "68" au lycée classique et moderne
Romain-Rolland d’Argenteuil (Val d’Oise)

Souvenirs et documents d'époque

Le texte qu'on va lire est ici présenté sans les documents qui l'accompagnent et l'illustrent (sauf un, la photo du lycée, aujourd'hui détruit). On pourra trouver l'ensemble - texte et documents - sur la page suivante :

http://mai68romain-rolland.monsite-orange.fr

Lycée Romain-Rolland d'Argenteuil Lycée Romain-Rolland d'Argenteuil

En Mai-68, j’avais seize ans et demi et j’étais élève de première littéraire au « Lycée classique et moderne Romain-Rolland » d’Argenteuil (Val d’Oise). Il me reste peu de souvenirs précis de ces quelques semaines. Curieusement, c’est la manifestation du 1er mai qui m’a beaucoup marqué, sans doute à cause de son ampleur et de son caractère inaugural, a posteriori (ci-dessus, la Une de l'Humanité du 2 mai). Mais, à part cela, il me reste plutôt des « flashs », comme le souvenir de l’intense activité de « commissions », celles-ci ayant été organisées dès le début de l’occupation du lycée afin d’envisager les bases d’une réforme du système d’enseignement, comme aussi les souvenirs touchant à la rédaction fébrile de quelques tracts au nom des élèves du lycée, ou bien ceux concernant l’organisation du ravitaillement quotidien des occupants, élèves et professeurs ainsi que quelques parents, autour d’une salle de classe transformée en cantine collective, ceux enfin de la manifestation lycéenne, organisée depuis le lycée jusqu’à la mairie d’Argenteuil, par laquelle le mouvement trouva, dès le commencement, ce qui resta, je crois, sa meilleure expression massive (voir ci-dessous l'article que publia La Renaissance, l'hebdomadaire de la fédération du Val d'Oise du PCF)..

Mon témoignage sera donc essentiellement basé sur la présentation des documents restés en ma possession jusqu’à ce jour, archives au demeurant incomplètes, et dont je n’utiliserai pas, en raison de mes moyens techniques limités, ceux qui ont émanés d’autres établissements (lycée technique d’Argenteuil, autres lycées du département, coordination des Comités d’action lycéens, documents du syndicat des enseignants SNES,…).

S’il fallait placer ces réflexions sous des auspices qui pourraient caractériser ce que fut, à mes yeux, « 68 » – ce qu’il inaugura tout autant que ce dont il permis l’avènement – je choisirais les premiers mots du « Rapport des travaux des commissions du LCM d’Argenteuil », plus précisément de la commission « Méthodes et programmes » : « un nouvel état d’esprit ». Cette expression n’illustre-t-elle pas le caractère premier qu’on retient souvent de ce que fut cette période, autant, chez beaucoup, pour s’en réclamer que, parfois, parmi les esprits chagrins, conservateurs ou même réactionnaires, pour s’en plaindre ? Et puis, « 68 » ce fut notre jeunesse….

Quelques impressions d’ambiance, d’abord.

Nous formions la première cohorte d’élèves du Lycée Romain-Rolland qui comportait les deux cycles, de la sixième à la terminale. Avant nous, il n’y avait pas de lycée pour les élèves venant de l’ouest du département ce qui conduisait de nombreux « bons élèves » à aller dans le CEG (Collège d’enseignement général) de leur commune ou bien à devoir aller aux lycées d’Enghien ou de Pontoise, seuls lycées du secteur, soit même à Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines, où on entrait en sixième sur examen ou sur dossier. Massification de l’enseignement aidant, une puissante mobilisation de parents d’élèves et de la municipalité communiste d’Argenteuil ainsi que de son député avait abouti à la création d’une annexe du lycée d’Enghien à Argenteuil, dans les locaux de l’école Carnot, en attendant la construction d’un nouveau lycée, promise mais toujours retardée. Celui-ci, aujourd’hui détruit car de type Pailleron (voir la photo en haut de cette page), constitua la première construction de ce qui allait ensuite devenir la ZUP d’Argenteuil qui s’est développée autour de ses deux bâtiments scolaires, flambants neufs, et de ses deux superbes gymnases, jusqu’à atteindre plus de 10 000 habitants, bâtiments qui en fixèrent, d'une certaine façon, sa première identité bien avant qu'on commençât à parler des « quartiers », de « politique de la ville » et autres éléments de langage servant à maquiller journalistiquement la réalité de la discrimination sociale.

En 1968, notre lycée avait donc trois années d’existence. Nous venions d’Argenteuil, bien sûr, mais aussi de Bezons, Cormeilles, Sannois, et les effectifs avaient très vite atteint plusieurs centaines d’élèves, les classes étaient très chargées, entre 35 et 40 élèves en général. Le lycée, c’était incontestablement une révolution culturelle et sociale pour la plupart d’entre nous qui, en d’autres temps, auraient été voués à des études courtes, très courtes. D’ailleurs le nom de ce lycée – Romain-Rolland – n’est-il pas à lui seul le symbole de toute une époque, un temps où l’on lisait encore Jean-Christophe ou Colas Breugon et où on espérait découvrir dans la littérature la vérité du monde. C’est si vrai que lorsqu’on a reconstruit le lycée Romain-Rolland, la Région a choisi de révoquer son nom de baptême pour l’appeler désormais Julie-Victoire Daubié, du nom de la première jeune femme reçue au baccalauréat, en 1861 (http://www.lyc-rolland-argenteuil.ac-versailles.fr/article277.html). Signe des temps...

Le printemps 68 n’est pas arrivé comme une énorme surprise dans un univers de calme plat. Romain-Rolland était alors agité en profondeur de remises en cause impatientes. Quelques documents peuvent en témoigner, comme celui qui rappelle que l’autorisation de fumer fut acquise (de haute lutte !...) avant le fameux printemps (circulaire du proviseur, datée du 6 février 1968, voir ci-dessous) ou celui qui fait allusion à l’interdiction de toute activité politique au sein de l’établissement (daté du 13 novembre 1967, voir ci-dessus).

On peut ajouter qu’un « ciné-club » avait été fondé à l’initiative de quelques professeurs par ailleurs syndiqués et de plusieurs élèves passionnés : les séances, le soir après les cours, attiraient jusqu’à cent élèves – la capacité de la salle interdisait d’aller au-delà – et elles comportaient des débats prolongés, cela malgré les problèmes de retour tardif par les transports qui ne manquaient pas de se poser. Les souvenirs de ces séances de ciné-club, avec Potemkine, bien sûr, mais aussi Les Raisins de la colère, de John Ford, Le Sel de la terre, de Herbert Biberman, Johnny Guitar, de Nicholas Ray, etc…, la naissance d’une cinéphilie, la volonté d’ouverture au monde extérieur, l’apprentissage de la réflexion personnelle et collective, tout cela fut aussi un « 68 » avant « 68 ». À l’inverse, l’existence d’un « journal des élèves » qui s’appelait « Le Potache » (sic) montrait toutes les limites des évolutions en cours : son contenu le plus souvent d’une improbable platitude, était entièrement placé sous le contrôle étroit, tatillon et conformiste de l’autorité administrative.

La création d'un journal du cercle des jeunes lycéens communistes de Romain-Rolland, en janvier 1967, allait suivre de toutes autres directions... (voir ci-dessous)

En janvier 1967 – j’étais donc en classe de seconde – nous avions créé un cercle de la Jeunesse communiste au lycée, le « Cercle Jean-Lurçat », qui regroupa aussitôt une trentaine d’adhérents, essentiellement des enfants de communistes, qui devinrent 70 en 1968 grâce à des recrutements moins exclusifs... Un bureau de cercle pléthorique fut mis en place avec Michel P. (secrétaire), Pierre P. (secrétaire adjoint), Yveline A. (trésorière), Daniel B. (responsable de la diffusion de Nous les garçons et les filles, mensuel du mouvement de la Jeunesse communiste), Jannick D. (responsable aux activités), Claudine F. (journal) et Hervé L. ( qualifié de responsable « politique »…) , selon mes notes d’alors (j'ai anonymisé les noms de ces amis anciens pour me conformer aux règles de la Net-étiquette... S'ils lisent ces lignes, ils se reconnaîtront. Je les salue, elles, eux, et les autres qui ne sont pas nommés ici).

Un journal du cercle, comportant plusieurs articles, était donc écrit par des adhérents, ronéotypé (avec l’aide de la fédération du PCF) et diffusé aux portes du lycée par des Jeunes communistes appartenant à d’autres cercles argenteuillais : impossible de songer à faire distribuer ces tracts par les élèves du lycée car c’était interdit et le risque d’exclusion était sérieux. Quatre journaux virent le jour avant le printemps 1968. Des réunions publiques étaient organisées à l’extérieur des locaux du lycée avec l’aide de la cellule des enseignants communistes du lycée et la première porta sur la réforme de l’enseignement (Plan Langevin-Wallon et ce qui s’ensuit), une autre sur la révolution russe.

Les premières actions « de masse » tournèrent autour de la guerre du Viet-Nam. Le 26 novembre 1967, la Jeunesse communiste organisa une manifestation nationale, à Paris, patronnée par Jean Ferrat, qui fut une grande réussite : elle fut annoncée dans une livraison du journal du cercle Jean-Lurçat et cette manifestation mobilisa plusieurs dizaines de lycéens de Romain-Rolland. Le cercle organisa aussi, au même moment, la collecte d’argent pour la campagne « Un bateau pour le Viet-Nam ». Avant cela, la chanteuse folk-pop américaine Joan Baez ayant été emprisonnée aux États-Unis, une pétition fut improvisée et mise à la signature dans la cour du lycée, pendant les récréations (voir ci-dessous le recto de cette pétition qui ne fut jamais remise à personne...) : première action publique, qui réunit 83 signatures et provoqua la sortie immédiate d’une vigoureuse circulaire de mise en garde du proviseur (voir ci-dessus).

J’ajoute que, dans un contexte de politisation sinon générale du moins assez massive parmi les élèves, les discussions - et autres débats animés - allaient bon train, certains élèves se sentant plutôt proches des positions communistes et d’autres étant plus sensibles aux points de vue anarchistes, trotskistes et même maoïstes. Ce qui dominait restait le rejet de l’atmosphère de conformisme sourd qui pesait sur les relations des élèves avec l’administration du lycée (pourtant dirigée par la figure tutélaire bienveillante de notre proviseur, « Monsieur Colmart », un militant de la cause de l’Enseignement public, totalement dévoué à son lycée et à ses élèves) et avec les professeurs (aussi bien intentionnés fussent-ils parfois et dont certains tentaient de secouer la rigidité du système à leur niveau et dans leurs classes), par exemple les pressions contre les cheveux longs des garçons ou contre les tentatives des filles pour porter le pantalon ou se maquiller… La photo de classe ci-dessous, celle de la Première A1 (1967-1968) rappellera quelle était notre allure (on n'aurait pas dit "le look"  à cette époque...).

Au-delà, les clivages étaient parfois nets entre les admirateurs de Graeme Allwright, Bob Dylan et Pete Seeger, sans parler de Ferrat et Ferré, et les fans de Johnny Halliday et Sylvie Vartan, entre les amateurs de bandes dessinées non-conformistes (ah ! Pilote....) et les lecteurs/trices de Salut les copains. Ce qui unissait beaucoup d’élèves c’était le rejet de la sale guerre américaine au Viet-Nam, la sympathie pour les mouvement des droits civiques aux États-Unis, en un temps où les interrogations sur le système soviétique (ou chinois…) étaient très secondaires – c’était avant la glaciation brejnévienne et les premiers mois de 1968 furent marqués par la vive lumière du Printemps de Prague. Le premier journal du cercle Jean-Lurçat comporta un article véhément dénonçant pêle-mêle la révolution culturelle en Chine, le culte de Mao, le nihilisme culturel, la répression, bref la trahison des idéaux « marxistes »…

Un nouveau journal du cercle parut en janvier 1968 dans lequel un article attaquait sévèrement de Gaulle au sujet de ses voeux de Nouvel An (voir ci-dessous).

Quand paru le numéro d'avril (paru en mars) du mensuel des JC, NGF en abrégé (comme on disait SLC...), sa couverture était consacrée au Viet-Nam (voir ci-dessous) mais l'éditorial, titré « La rage de vivre » tentait, en partant du fait  « que des étudiants, des lycéens manifestent  », une analyse nuancée des sentiments divers et contradictoires de la jeunesse, vis-à-vis de la société en général et de la société capitaliste en particulier. Parlant des réactions de la presse bien pensante qui dénonçait l'agitation, l'éditorialiste les commentait en ces termes : « Chez "ces gens-là", monsieur, on a peur. Peur de la force intelligente qu'est la jeunesse quand elle lutte aux côtés des travailleurs ». Ce qui allait être un des enjeux principaux des deux mois suivants.

Donc, Romain-Rolland s’agitait, se cherchait. Et Mai-68 arriva ; un beau printemps, un très beau printemps dans mon souvenir. Mais comment oublier que tout cela commença avec la répression gouvernementale suivie de la nuit des barricades et les centaines d'étudiants blessés par les charges de CRS ?

.

Mai-juin 1968 au lycée Romain-Rolland d’Argenteuil

L’« agitation » au lycée a commencé le mercredi 8 mai comme le rappela ensuite La Renaissance (voir ci-dessous). Ce fut, dans mon souvenir, une journée confuse, de cours perturbés, d’assemblée générale des professeurs réunis dans leur salle à laquelle il était très difficile d’accéder, de contacts discrets et tâtonnants avec les professeurs connus pour leurs engagements, de tentatives de réunion générale des lycéens – sans compter le problème des élèves de premier cycle plus ou moins livrés à eux-mêmes – le tout sous la pression d’un proviseur omniprésent qui tentait de garder le contrôle de son établissement.

Puis il y eut le lundi 13 mai, première journée de grève générale à l’appel de tous les syndicats : la grève fut à peu près totale à Romain-Rolland mais de très nombreux lycéens (et professeurs) étaient présents dans les locaux. Le matin, des manifestations parties des trois lycées d’Argenteuil (voir photos ci-dessous) et divers cortèges venus de l'hôpital, des usines, en particulier de Dassault et de la SAGEM, convergèrent vers la mairie où se tint un meeting. L’après-midi, ce fut la manifestation parisienne – manifestation si on peut dire car on ne défila pas, ou très peu, et ce fut un interminable sur-place sous le chaud soleil printanier (voir ci-dessous la Une de l'Humanité du 15 mai 1968)..

Au lycée, la première initiative organisée vint ensuite d’un « GROUPE "ACTION LYCEE" » – en fait les Jeunes communistes – qui diffusa, vers la fin de la même semaine, un tract invitant les élèves à se mobiliser (voir ci-dessous). Puis, la « grève illimitée » fut votée le lundi suivant, 20 mai, par les élèves comme en témoigne le contenu d’un second tract signé du « Comité des moyens d’action du lycée » (voir ci-dessous).

Et, dès le mardi, les commissions annoncées commencèrent à travailler sérieusement, « à partir de 8h30 », même si elles ne réunirent jamais que quelques dizaines d’élèves : « commission des Moyens d'action », « commission Méthodes et programmes », « commission Buts de l'enseignement », « commission d'Orientation », « commission Relations entre parents-professeurs-élèves ». 

L'occupation du lycée s'organisa : trois salles furent ouvertes au premier étage du second cycle, plus la salle de cinéma et la salle des professeurs. Tout le reste des bâtiments fut fermé. Aucune dégradation n'eut lieu pendant les semaines d'occupation des locaux. Un tour de rôle de nettoyage des salles, des couloirs et de la cour (mégots de cigarettes) fut organisé.

Tandis que le mouvement de grève s'étendait rapidement dans le pays, avec occupation des usines (voir la Une de l'Humanité du 18 mai, ci-dessous), le mercredi 22 mai, les professeurs et les autres personnels du lycée annoncèrent qu’ils entraient en grève (voir le document, ci-dessous). Que c'était compliqué de comprendre les tergiversations, les conciliabules et les discussions quasi théologiques entre nos professeurs dès qu'il s'agissait de décider quelque chose ! Au fil des jours nous prîmes conscience des oppositions entre ceux du SNES et ceux du SGEN autant que des clivages entre les tendances au sein du SNES.... 

Le 25 mai, par tract toujours (voir ci-dessous), les professeurs en grève du lycée diffusaient un communiqué en direction des parents pour les rassurer sur la situation à l’intérieur du lycée et sur leur volonté que le bac ait lieu en tenant compte des circonstances exceptionnelles, puis, le 6 juin, au nom des 90 enseignants et surveillants grévistes, et des 30 agents grévistes, et de leurs sections syndicales, ils invitaient les parents à une réunion d’information le samedi 8 juin.

À ce rythme, on s’acheminait vers la fin du mouvement au plan national (les Accords de Grenelle si mal nommés et mal famés dataient du 27 mai). C’est l’inertie du gouvernement qui, ayant tardé à dialoguer avec les syndicats d’enseignants, provoqua la poursuite des grèves dans les lycées, à Romain-Rolland entre autre (voir, ci-dessous, la lettre des professeurs de Romain-Rolland aux parents, du 6 juin, et l'article de l'Humanité du 4 juin).

En quelques semaines, nous avons vécu un apprentissage concret de la citoyenneté. D’après mes souvenirs, l’immense majorité des élèves du second cycle – ceux du premier cycle ayant été renvoyés dans ses foyers, sauf exceptions – ne remit pas les pieds au lycée pendant toute la durée des « événements ». Certains se manifestèrent sporadiquement, en particulier à l’occasion des grandes journées nationales. L’occupation du lycée ne concerna que les plus mobilisés, moins d’une centaine, lesquels passèrent des journées entières ensemble, discutant dans les commissions, débattant de l'évolution de la situation générale, apprenant à se connaître et à confronter leurs points de vue. Ce ne fut pas le moins important de ce qui se passa pendant ces quelques jours de mai et juin 1968. Personnellement, j'avais l'habitude de lire l'Humanité que mes parents achetaient quotidiennement. J'avais même appris à décrypter avec beaucoup de sérieux les phrases soigneusement balancées et parfois sibyllines des communiqués hebdomadaires du bureau politique du parti communiste ou les éditoriaux parfois lyriques, souvent cruellement terre-à-terre, toujours très littéraires, de René Andrieu. Mais, en mai-juin 68, nous avions toute la presse à disposition dans une des salles ouvertes du lycée,non seulement L'Humanité mais aussi Le Monde, Combat, Tribune socialiste, et très souvent Le Figaro et L'Aurore ou La Nation, etc., y compris les journaux nés de mai-juin comme La Cause du peuple ou Action. C'est là que j'ai commencé à lire quotidiennement Le Monde que je ne connaissais pas ; cette maladie ne m'a plus lâché pendant près de cinquante ans, en partie pour des raisons professionnelles et jusqu'à ma retraite de l'enseignement. Je suis aujourd'hui « guéri » : la lecture du « quotidien de révérence » ne me manque pas.... Nous seulement nous lisions la presse - moi, je la découpais, collais les articles et les archivais, jour après jour - mais nous en débattions collectivement, souvent vivement...

Pendant ces quelques semaines, la lutte d’influence fut vive entre les élèves qui se réclamaient du mouvement des CAL (Comités d’action lycéens) proche de la mouvance gauchiste incarnée par Cohn Bendit, Geismar et Sauvageot, et ceux qui se sentaient proches des positions du PCF ou de la CGT qui voulaient créer un « Syndicat apolitique de défense des intérêts des lycéens ». Romain-Rolland fut un des pôles de cette seconde tendance qui se réunissait, en particulier, au lycée Joliot-Curie, de Nanterre, et qui s’organisa ensuite durablement en UNCAL (Union nationale des comités d’action lycéens). C’est elle qui anima, pour l’essentiel, les travaux des commissions au lycée Romain-Rolland qui aboutirent à la publication, au cours du mois de juin, d’un livret de synthèse ronéotypé, tandis que les pro-CAL tendaient à se rassembler dans un des lycées techniques d’Argenteuil, le lycée Victor Puiseux, à rallier Nanterre ou la Sorbonne, et recherchaient des formes d’engagement plus direct (voir ci-dessous, à titre d'exemple, un exemplaire de La Cause du peuple, journal portant le nom de celui qu'avait créé George Sand pendant la révolution du printemps 1848 et qui était désormais l'organe du courant maoïste).

Les commissions du lycée avaient travaillé avec l'objectif de produire rapidement une première synthèse pour la mettre en discussion auprès de tous les élèves. C'est ce qui explique qu'avant même la reprise des cours un document ronéotypé fut produit.

Ce « Rapport des travaux des commissions du LCM d’Argenteuil » de dix pages reflétait les aspirations, sans doute majoritaires parmi les élèves, à une profonde transformation du système d’enseignement. L'« air du temps » et son « nouvel état d'esprit » s'y faisaient sentir. Son contenu montrait aussi que les professeurs s’étaient fortement impliqués dans ces commissions et qu’ils en avaient en partie orienté les travaux, par exemple sur le contenu des programmes.

La commission « Moyens d’action » produisit une synthèse en forme de programme concis en dix points (voir ci-dessous) instituant un droit à l’information qui promettait une révolution dans les contenus et l'administration du « Potache », le journal des élèves, mais réclamait aussi des panneaux d’affichage, des abonnements à la presse, l’autorisation de diffusion de tracts et de l’utilisation de la sonorisation interne du lycée, le droit de réunion, l’ouverture d’une salle d’information (qui deviendra le foyer des élèves), l’élection de délégués, la poursuite du travail en commissions, la mise en relation (on ne disait pas encore « en réseau ») avec les lycées voisins (voir ci-dessous, les documents émanant du lycée Puiseux (Georges Braque) d'Argenteuil, du lycée de Pontoise, du lycée d'Enghien, de la coordination des CAL,...)..

La commission « Méthodes-programmes » se réclamait d’« une école moderne sous le signe du travail de groupe et dans l’optique d’un enseignement formateur de citoyens et non de machines intellectuelles, rouages inamovibles d’un système économique ». Elle réclamait d'autre part « un enseignement complet et non sélectif qui conduirait les élèves par un tronc commun à tous, sans distinction d’affinités ni d’aptitudes, à la fin de la classe de seconde ». La commission « Relations entre parents-professeurs-élèves » mettait en cause la structure même de l’enseignement en déclarant qu’« un lycée se résume à une collection d’individus sans véritable lien ». Elle développait ainsi cette idée sur le plan de la classe : « Dans le système traditionnel, l’enseignement est centré sur l’individu. L’unité administrative que constitue la classe est faite dans sa disposition matérielle comme dans son esprit plutôt pour juxtaposer des individus, les élèves, que pour favoriser les communications entre eux. Il en résulte que l’élève isolé ne peut se lier qu’avec quelques camarades et la classe en fait n’est jamais un groupe, c’est un ensemble de petites coteries qui peuvent avoir les unes pour les autres une indifférence bienveillante ou une hostilité larvée. Le professeur face à ces groupes peut difficilement entrer en contact avec eux qui sont conditionnés en face de lui à une attitude passive, lui-même est extrêmement désarmé devant le groupe et se réfugie derrière sa discipline et son programme. L’élève est doublement vulnérable, craignant à la fois le jugement du professeur qui peut avoir des conséquences funestes et celui de ses camarades qui risquent de la taxer de flagornerie, cocassement fayotage. » Suivait une série de propositions pratiques dont bon nombre entrèrent ensuite dans la vie de certains établissements.

Au vrai, je ne me souviens pas des derniers jours de l'occupation, de la reprise des cours et des dernières semaines de l'année...

Les suites de Mai-juin 68

L’année suivante, nous étions en terminale : le bac à la fin de l’année… L’année commença dans l’incertitude de ce que serait le bac rénové qui nous attendrait en juin. Par contre, l’ambiance dans le lycée fut en partie nouvelle. Une sorte d’hégémonie des modernisateurs – appelons-les ainsi – s’établit. Les récalcitrants, en particulier dans le corps professoral, connurent des jours difficiles ; les élèves désengagés ou décidément passifs vécurent dans l’ombre tandis que les agitateurs tendaient à donner le tempo. L’heure était aux travaux de groupe, aux exposés en cours, aux débats systématiques, à la remise en cause des systèmes d’évaluation et de contrôle (suppression des compositions trimestrielles, notation par niveaux, travaux oraux, collectifs), les programmes eux-mêmes étaient mis de côté pour privilégier des questions qui « intéressaient » les élèves ou que ceux-ci décidaient de sélectionner, les activités de « clubs », organisées au sein d’un « Foyer socio-éducatif » géré par les élèves, des professeurs et des surveillants, connurent leur heure de gloire, les sorties scolaires prirent de l’importance ainsi que l’habitude d’accueillir des invités de l’extérieur, la discipline se relâcha au nom de « l’autodiscipline » proclamée, y compris jusqu’aux franges de l’absence de tout cadre stable. 

Le processus de réforme de l’administration suivit son cours avec l’élection de délégués élèves, la dévolution de pouvoirs nouveaux au conseil d’administration où des élèves siégeaient pour le première fois, la reconnaissance plus ou moins facile du « syndicat lycéen », les conseils de classes étaient transformés avec la présence de délégués parents et élèves, et même de toute la classe, les salles d’étude ou de permanence devenaient des forums permanents où les journaux avaient désormais droit de cité, des heures étaient détournées de l’emploi du temps pour les raisons les plus diverses, etc.

Et, bien sûr, le cercle Jean-Lurçat des Jeunes communistes recruta de nombreux nouveaux adhérents et connut une période de prospérité prolongée.

Certes, au total ce ne fut ni Thélème ni Libres enfants de Summerhill et je crois qu’une majorité silencieuse restait assez indifférente devant ces chambardements, mais l’utopie eut droit de cité. Cela dura quelques années…

Michel Pinault, le 5 mai 2018.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.