Comment La France insoumise a raté le coche…

L’échec de la liste de La France insoumise lors des élections européennes de mai 2019 était attendu. Les causes sont multiples et remontent, pour certaines, au soir même du premier tour des présidentielles...

Comment LFI a raté le coche…

               L’échec de la liste de La France insoumise lors des élections européennes de mai 2019 était attendu : depuis des mois le charme avait été rompu, bien loin de la dynamique évidente et puissante de l’élection présidentielle de 2017.
Faute d’avoir réussi à gagner le premier tour des présidentielles, cela s’est joué dès l’entre-deux-tour et pendant les législatives suivantes. D’une certaine façon, la martingale n’aurait pu être gagnante qu’à condition de doubler la mise après le premier tour, autrement dit d’apporter aussitôt une reformulation claire du projet autour de ses points forts dans l'opinion. Au lieu de cela, ce fut une fuite en avant.

Bilan des présidentielles

               Au premier tour des présidentielles un signal fort avait déjà été donné car, pendant la campagne, si La France insoumise avait été 1) forte de son orientation et de sa volonté de « rassembler le peuple » qui, au moins comme manière d’être et comme projet, emportaient une large adhésion, 2) forte de son programme L’avenir en commun, excellent dans sa nature synthétique et innovante - l’éco-socialisme -, 3) forte de la nature nouvelle et puissamment mobilisatrice de son organisation en un mouvement ouvert et sans étiquettes partisanes, 4) et forte du rôle moteur de son candidat, dont le charisme, le talent oratoire et la capacité d’empathie faisaient merveille, il y avait eu aussi - à côté de ces atouts qui ont fait espérer la victoire - un grave accroc mettant en cause la nature du projet porté par Mélenchon : La France insoumise a été faible, pendant la présidentielle - cruels défauts dont on n’a perçu qu’ensuite qu’ils étaient congénitaux – 1) de son incapacité à rassembler des alliés et à balayer les divisions au sein du mouvement progressiste, 2) de son incapacité à surmonter des clivages, parfois artificiels et souvent sur-joués, foncièrement démoralisateurs.

                Car 1) d’une part, bien que Jean-Luc Mélenchon avait réussi à marginaliser un PCF prêt à rechercher une entente avec le PS compromis et dévalué, il a manqué, pour porter plus loin la dynamique et rallier toutes les forces populaires au cours de la présidentielle, l’apport indispensable de la présence et de la mobilisation des militants communistes qui, en matière de contact avec le peuple, en connaissent un bout ; 2) d’autre part, bien que le PS, plombé par son bilan, s’était exclu du jeu tout seul, la candidature perçue comme « de gauche » de Benoît Hamon a perduré, ralliant ainsi, en particulier dans des milieux sans doute peu « populaires » mais où on est plein de bonne volonté, une force marginale certes mais indispensable à la victoire, stérilisée et devenue même – en termes de comptabilité des votes – la cause première de l’échec enregistré au soir du premier tour ; 3) et enfin, alors que le mélenchonisme avait paru un moment incarner une issue historique à l’éternelle incapacité des courants écologistes à sortir de leurs ambiguïtés, de leurs errances idéologiques et de leurs amour des compromissions mortelles, au lieu de rechercher un dialogue ouvrant la voie à une fusion des électorats - par exemple avec Nicolas Hulot - on n’a compté que sur la puissance séductrice d’un programme supposé répondre à tout pour espérer circonvenir un courant pourtant fortement caractérisé, jaloux de son identité et fort de ses combats accumulés.
Bref, on a nourri la grave illusion de pouvoir effacer toutes les diversités existant au sein du courant progressiste en enrégimentant tout le monde sous une seule bannière.

                La somme de ces manques a suffit à interdire la victoire. Mélenchon n’a pas su créer les conditions d’une ouverture, à un moment et dans les formes qu’il aurait fallu préparer, ouverture qui, si elle n’aurait pas permis purement et simplement d’additionner les suffrages communistes abstentionnistes, les suffrages hamonistes, socialistes, écologistes et autres avec ceux de LFI, aurait cependant suffit à assurer la victoire.
La responsabilité de Mélenchon qui n’a traité que par le mépris ceux dont il aurait eu besoin pour gagner, et celle des cadres de LFI qui auraient dû trouver les moyens de limiter la casse face à ce manque de vision et qui auraient pu illustrer et incarner ce que la diversité de façons d’être et de penser pouvait apporter à un mouvement de nature rassembleuse et quasi universelle comme LFI, a été terrible.

Puis il y eut les législatives

                Ayant perdu son pari, le soir même du premier tour Mélenchon est apparu comme un mauvais perdant qui avait perdu sa capacité à exprimer une vision, à se projeter dans l’avenir et à mobiliser ses soutiens. Se noyant dans les considérations secondaires sur ce qu’il convenait de faire au second tour, il a manqué le moment où il fallait tirer les leçons de l’échec enregistré pour rebondir vers le combat des élections législatives suivantes.
En entretenant ensuite une rivalité perçue comme arrogante et sectaire avec les communistes, en ne créant pas les conditions pour rallier la gauche socialiste ou écologiste dans un projet d’opposition parlementaire cohérente au nouveau pouvoir, il a aggravé les conditions d’une défaite annoncée ; il a nourri l’abstention, il a contribué à diviser par deux et plus le nombre de députés élus, il a empêché que la clarification se fasse du côté des candidats socialistes, entre les hollandistes et la gauche, et, du côté écologiste, entre macronistes et vrais écolo. La constitution d’un groupe LFI à l’Assemblée n’a été qu’une maigre consolation.

                Sur le terrain, ces quelques semaines ont créé de terribles meurtrissures et elles laissent encore de terribles souvenirs. LFI est apparu, à ce moment-là, comme un appareil comme les autres. Sans considérations pour les histoires et le passé de sacrifice militant des femmes et des hommes du terrain, sans aucune prise en compte des apports venus du monde associatif, souvent écologiste, sans respect des sensibilités des uns et des autres, sans même respecter ses propres règles internes donnant, en principe, le pouvoir de décision aux groupes locaux : le « centre » de LFI a voulu passer en force, comme un rouleau compresseur.
De ce moment-là date, bien avant que son principal leader n’en vienne à accumuler les erreurs et les sorties de route, la perte par LFI de son aura de mouvement ouvert et rassembleur, apparu alors sans fard comme un appareil manipulateur et manipulé.

Crises silencieuses au sein de La France insoumise

               Il faut préciser clairement qu’au sein même de LFI les premières fractures ont eu lieu lorsqu’un centre sans légitimité autre que d’avoir été mis en place autour du candidat à la présidentielle pour mener cette campagne-là, désormais terminée, a prétendu imposer sa volonté aux groupes d’appui, en distribuant des investitures de la façon la plus bureaucratique, en imposant aux groupes d’appui des candidats parachutés, en créant des candidatures de division dans des circonscriptions où, peu présente ou absente, LFI n’avait aucune légitimité, au pire le centre est allé jusqu'à exclure, bureaucratiquement, des groupes d'appui entiers, ici et là.

               Le caractère sectaire de certains insoumis, leur arrogance souvent vulgaire voire violente vis-à-vis des militants appartenant aux autres sensibilités de la gauche de combat et de transformation, se sont manifestés pour la première fois pendant ces quelques semaines de la campagne des législatives. Ces traits parfois cultivés par des militants, aussi sûrs de leur bon droit et irrespectueux des autres que venus tard et sans expérience à la vie militante, ont été encouragés systématiquement depuis le centre, ils sont devenu une marque de fabrique de ce mouvement sans passé, doté d’une direction occulte toute puissante.
Ils ont définitivement convaincu des milliers de militants qu’il y avait erreur sur le projet car, on le sait depuis Lénine : la fin est dans les moyens.

L'échec des européennes

              Aujourd’hui, LFI a perdu la main. Alors qu’une liste riche de sa pluralité avait été constituée pour les européennes, avec ses nombreux socialistes, écologistes et communistes associés aux insoumis et potentiellement insoumis eux-mêmes, on a fait l’impasse sur l’intérêt qu’une telle liste d’ouverture et de rassemblement pouvait susciter dans l’électorat pour préférer mener une campagne « seuls contre tous » dans laquelle le « grand leader » pourtant dévalué est finalement revenu - illégitimement - au premier plan. La perte progressive en intentions de vote a été à la mesure de ces choix de campagne, dictés par le centre.

              En prétendant, dès le soir du résultat des européennes, que venait « l’heure des caractères », Jean-Luc Mélenchon a semblé vouloir d’avance invalider les points-de-vue qui pourraient sembler « flancher » à l’heure de la défaite. Il a confirmé cet angle de défense dans un billet de blog, en posant au vieux sage qui « attend que la poussière retombe » tandis que d’autres « déploient leurs calculs » et se livrent à des « crapahutages carriéristes »….
J’ai l’impression - privilège de l’âge, comme dirait Mélenchon - de revivre les stigmatisations et autres mises à l’index vécues aux temps où nous tentions de protester, nombreux, contre la stratégie de rupture du programme commun mise en œuvre par Marchais, accompagnée d’un incompréhensible tournant ouvriériste et d’un réalignement sur l’URSS brejnévienne, qui avait détruit tout le travail de conquête des couches moyennes et de la jeunesse étudiante accompli depuis 1968 par les communistes et avait été vécu par des milliers d’entre eux comme un sabordage en bonne et due forme ; sabordage réussi.

Y aura-t-il débat ouvert ou nouvelles mises à l'index ?

              Aujourd’hui, Mélenchon promet, pour les jours qui viennent, de « proposer une suite pour notre chemin » ; attendons.
             Si j’en crois ce que je ressens, il me semble qu’il faut tout remettre sur le métier, si tant est qu’on puisse espérer que l’histoire repasse une seconde fois le plat qu’on n’a pas su saisir lorsque, grâce à Jean-Luc Mélenchon, la présence au second tour de l’élection présidentielle d’un candidat porteur d’un projet de réelle transformation économique, écologiste et sociale avait paru possible.

             Partant de ce qui reste d’acquis - le programme L’Avenir en commun - il faut, en particulier, faire le bilan des deux années aux cours desquelles La France insoumise, jusque-là comparable à une vague tirant sa force de l’accumulation des colères et des frustrations nées, dans les profondeurs de la société, de la trahison du septennat hollandais, est devenue un mouvement pérenne, une sorte de parti comme les autres, soi-disant « gazeux », périodiquement secoué de crises montées en épingle par le cirque médiatique et perçu avec de plus en plus de réserve par les citoyens, en particulier les plus « à gauche ». LFI a acquis une identité et cette identité est devenue problématique, la vague est retombée.

              Mois après mois toutes les injonctions volontaristes de Mélenchon, concernant le mouvement social et la convergence des luttes anti-Macron, ont été démenties, à commencer par le million de manifestants contre la Loi travail qu’on n’a jamais vu déferler sur les Champs Élysées, les campagnes initiées par LFI ont eu peu ou pas d’écho (comme la votation citoyenne sur l’énergie nucléaire), l’affaire des perquisitions a souligné les effets délétères de l’isolement dans lequel LFI s’est installée, les gilets jaunes, pourtant soutenus par Mélenchon qui voyait dans ce mouvement une « révolution citoyenne » tandis que tout ce que LFI comptait de militants rejoignait les ronds-points, ne se sont pas ralliés sinon à la marge, et on est arrivé au modeste score de 6,3% des votants obtenu par LFI aux européennes.

              Plus grave encore, Mélenchon est souvent apparu comme un idéologue étroit, par exemple en étant incapable de se montrer sensible à la nécessité historique d’un authentique projet européen - aujourd’hui utopique - ou en affichant un anti-américanisme de caricature tandis qu’il se refusait à toute considération critique sur le régime russe actuel. Comme on sait qu’il est capable de rendre attrayant un projet trans-méditerranéen auquel il semble croire, ou de vanter la pertinence actuelle de l’héritage de la révolution de 1789, on est conduit à s’inquiéter des angles aveugles de son discours, des ridicules contorsions auxquelles il se livre dès qu’il est question du régime bolivarien, des insupportables approximations de son discours anti-allemand voire anti-balte et même de ses adorations sans nuances du moment robespierriste. L’idéologue, c’est un fait, ne plaît pas ; et même, il fait repoussoir. On ne sait pas où il veut aller ; on ne veut pas y aller avec lui.

              Alors certes, les autres courant de la gauche de transformation n’ont pas fait mieux que LFI aux européennes ; ni le parti communiste identitaire qui, pourtant bien présent dans les médias, n’a fait que le plus mauvais score possible, ni la liste de Benoît Hamon qui n’a donné, à aucun moment, l’impression de pouvoir sortir de son anonymat total ; mais la question n’est pas là car c’est de LFI qu’on attendait quelque chose qui n’est pas venu... Et, dans le même temps, le PS a tiré son épingle du jeu au point que Mélenchon n’a même pas eu le plaisir de le voir exclu du prochain Parlement européen, tandis que le score improbable de Jadot montre que, dans la profondeur de la société et singulièrement de la jeunesse, on ne conçoit pas les remises en causes nécessaires de notre modèle de production et de consommation principalement à travers les schémas réducteurs d’un modèle étatiste centralisateur auquel on a fini, à travers Mélenchon, par identifier le projet de L’Avenir en commun.

              LFI aurait pu tirer son épingle du jeu en mobilisant les abstentionnistes et autres gilets jaunes à condition, là encore, d’offrir une image non seulement rajeunie mais aussi authentiquement populaire, ce qui n’a pas été le cas. Bref, celui qui disait que cela se terminerait entre lui et madame Lepen - autre rodomontade volontariste mélenchonienne aujourd’hui bien oubliée - est aujourd’hui très loin du compte (sans que cela ne l’amène à aucune autocritique).

             On peut se lamenter de constater que le F-Haine aussi bien que Macron auraient pu aussi bien présenter un âne en tête de liste qu’ils auraient fait le même score alors qu’il est si difficile aux promoteurs d’une véritable alternative potentiellement majoritaire au système actuel de mobiliser et de convaincre ses soutiens naturels ; mais cela ne sert à rien. Nos électeurs sont exigeants. Si LFI acceptait de se livrer à une véritable critique de ses faiblesses, de ses contractions et de ses échecs devant les citoyens, elle commencerait sans doute à reconquérir quelque estime et à reprendre quelques points et surtout elle pourrait rendre espoir à toutes celles et ceux qui vont devoir, dans les semaines qui viennent, combattre les prochaines « réformes » voulues par Macron, le MEDEF et la commission européenne.

             Désolation.

Post script : Je viens de prendre connaissance de l'appel "Pour un big bang de la gauche" (Le Monde du 5 juin, l'Huma du 5 juin ; site : https://www.pourunbigbang.fr/). Je m'y associe évidemment.

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