Henri MARROU, "avenir imprévisible" et "leçons de l'Histoire"

« L’histoire exalte notre volonté de ne pas accepter que l’histoire soit écrite avant que nous ayons éprouvé sur elle la force dont nous nous sentons animés. » (Henri-Irénée Marrou, Discours à la séance de rentrée de l’Université de Lyon, 5 novembre 1942.)

Marrou, quel maître !

À la suite de la publication d’une phrase de l’historien Henri-Irénée Marrou en exergue de mon dernier « post », on m’interroge de divers côtés sur l’origine de cette citation peu connue. Je l’ai recueillie lorsque j’ai eu un entretien avec Pierre Biquard, physicien, professeur à l’École de Physique et Chimie, résistant lyonnais, chef de cabinet d’Irène Joliot-Curie puis de Jean Perrin au sous-secrétariat d’État à la Recherche, créé dans le gouvernement de Blum, en 1936.

Biquard conservait précieusement une brochure, imprimée à la Libération sur 11 pages, qui reproduisait ce discours prononcé par Marrou lors de la séance solennelle de rentrée de l’Université de Lyon, en novembre 1942, en présence de « monsieur le Préfet régional, Éminence, monsieur le Gouverneur général, monsieur le recteur ». Je ne suis pas certain que ce texte soit connu en dehors de cette édition à l’époque plutôt limitée. Voici un extrait plus long de ce discours qui permet de remettre la citation retenue dans son contexte.

 

« Les vrais historiens, ceux pour qui l'expérience du passé est vraiment une expérience, un aspect de la vie personnelle dans ce qu'elle a de plus profond, n'aiment guère une certaine manière d'entendre invoquer les leçons de l'histoire, celle qui laisserait croire que la course est courue d'avance, que les jeux sont faits, qu'il n'y a qu'à enregistrer un verdict déjà prononcé. À nos yeux, l'histoire enseigne précisément le contraire ; loin de nous dicter une passivité résignée à l'égard du fait inévitable, elle nous enseigne à voir dans les événements qui se déroulent dans le temps, un avenir imprévisible dont la volonté de l'homme, la ténacité de ses efforts, l'ardeur de sa foi peut à tout instant modifier le cours, infléchir, redresser la trajectoire.

« Le profane, de l'histoire, ne connaît ou ne retient que les résultats, une situation faite, à laquelle nous ne pouvons rien changer (et il est bien vrai que nous sommes des héritiers et que nous ne choisissons pas le théâtre où notre drame se joue). À nous, historiens, qui apprenons à connaître non seulement l'histoire faite, mais l'histoire en train de se faire, mais les hommes qui l'ont faite, à nous qui la revivons au moment où elle se fait, où ces hommes la créent dans la sueur et le sang, elle n'apparaît pas comme la récitation d'une pièce écrite d'avance. La pratique du travail historique développe le sens de cette saveur irremplaçable de l'événement, elle nous fait contemporains de l'acte en train d'être agi, et nous apprenons à cette école que l'événement avant de devenir un passé désormais ineffaçable, a été du futur pour les hommes d'action qui l'ont vécu, et un futur imprévisible. C'est là, je crois la plus précieuse, la plus féconde des leçons de l'histoire : en nous apprenant à sentir ce qui demeure de radicalement contingent dans l'acte historique, en tant qu'il a été vécu en un certain moment de leur vie par des hommes bien réels et vivants comme nous, elle est une école de liberté et de volonté. (...) Elle exalte notre volonté à ne pas accepter que l'histoire soit écrite avant que nous ayons éprouvé sur elle la force dont nous nous sentons animés. L'histoire nous apprend, par exemple, qu'il n'y a pas de défaite qui ne puisse être surmontée, si on refuse de s'y résigner ; qu'il n'y a pas de peuple qui puisse périr s'il refuse de s'abandonner ; qu'il n'y a pas de situation qu'on puisse appeler désespérée, pour qui a l'âme assez bien trempée pour se refuser au désespoir. »

 Henri Irénée Marrou, Discours à la séance de rentrée de l'Université de Lyon, le 5 novembre 1942.

Le Groupe GHS 18 (Facebook), @GHS7518 (Twitter), propose une réunion d'appartement lundi 12 décembre à 18 h 30.

Michel Pinault

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.