"La planète brûle et nous regardons ailleurs" (suite)

Tribune de 400 scientifiques et universitaires : « Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer »

« Que les décideurs politiques ouvrent le débat sur l’effondrement de la société
pour que nous puissions commencer à nous y préparer »

 

Tribune. Nous sommes des scientifiques et universitaires de plus de vingt pays et nous appelons les décideurs politiques à s’engager ouvertement face au risque de bouleversements, voire d’effondrement, de nos sociétés. Cinq ans après l’accord de Paris de 2015 sur le climat, nous n’avons pas réussi à réduire nos émissions de carbone, et nous devons maintenant faire face aux conséquences.

S’il est essentiel d’agir avec courage et équité pour réduire les émissions et réabsorber naturellement du carbone, nombreux sont les chercheurs qui considèrent désormais l’effondrement de la société au cours de ce siècle comme un scénario crédible. Les avis diffèrent sur le lieu, l’étendue, la date, la durée et la cause de ces bouleversements ; mais la manière dont les sociétés modernes exploitent les hommes et la nature est une préoccupation commune à tous.

Il faut que les décideurs politiques ouvrent le débat sur cette menace d’effondrement de la société pour que nous puissions commencer à nous y préparer et à en réduire la probabilité, la rapidité, la gravité et les dommages infligés aux plus vulnérables et à la nature. Les armées de plusieurs pays considèrent déjà l’effondrement comme un scénario crédible, nécessitant une planification.

Des enquêtes publiques montrent qu’une partie importante des populations anticipent désormais l’effondrement de la société. Malheureusement, c’est déjà le quotidien ou même l’histoire de nombreuses communautés du Sud. Cependant, le sujet n’est pas traité équitablement dans les médias, et est largement absent de la société civile et de la politique.

Lorsque les médias abordent le thème du risque d’effondrement, ils citent généralement des personnes qui jugent négativement le fait de discuter de ce sujet. Les spéculations fondées sur de mauvaises informations, comme celles citant des campagnes de désinformation venant de l’étranger ou des répercussions sur la santé mentale et la motivation, ne favorisent pas une discussion sérieuse.

De telles affirmations ne tiennent pas compte des milliers de militants et de représentants des mouvements citoyens qui anticipent l’effondrement comme une motivation supplémentaire pour demander des changements sur le climat, l’écologie et la justice sociale. On ne devrait pas décourager les citoyens qui se préoccupent des questions environnementales et humanitaires de débattre des risques de bouleversement ou d’effondrement de la société, car alors on s’expose à laisser des acteurs moins soucieux de ces valeurs dominer le débat.

Certains d’entre nous pensent qu’une transition vers une nouvelle forme de société est possible. Elle impliquera une action déterminée pour réduire les dommages causés au climat, à la nature et aux humains, en incluant la préparation à des perturbations majeures de la vie quotidienne. Nous percevons les efforts cherchant à supprimer le débat sur l’effondrement comme une entrave à cette possibilité de transition.

Nous avons constaté à quel point il est difficile, sur le plan émotionnel, de reconnaître les dommages infligés au quotidien et la menace croissante qui pèse sur notre propre mode de vie. Nous connaissons également le grand sentiment de fraternité qui peut naître une fois que ce débat s’ouvre. Il est temps de s’engager ensemble dans des conversations difficiles, afin de réduire notre participation aux détériorations en cours et d’être créatifs pour faire émerger le meilleur d’un futur chaotique.

Texte et liste complète des signataires à retrouver sur le site Cumbria

Parmi les signataires francophones de cette tribune : Geneviève Azam, professeure émérite d’économie, université Jean-Jaurès, Toulouse ; Aurélien Barrau, professeur d’astrophysique, université Grenoble-Alpes ; Sébastien Bohler, docteur en science, éditeur en chef de Pour la science ; Dominique Bourg, professeur émérite, université de Lausanne ; Alexis Catanzaro, maître de conférences en sciences de gestion, université Jean-Monnet, Saint-Etienne ; Gauthier Chapelle, docteur en science, auteur ; Yves Cochet, ancien député et ancien ministre de l’environnement, institut Momentum université de Lausanne ; Gregory Derville, maître de conférences, université de Lille ; Marc Dufumier, professeur émérite AgroParisTech ; Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS; Pierre-Henri Gouyon, Museum national d’histoire naturelle ; Alessia Lo Porto-Lefebure, Ecole de santé publique ; Laurie Marrauld, Sciences de gestion - Santé digitale et numérique, EHESP ; Dominique Méda, professeure Paris-Dauphine ; Marie-Pierre Pierret, enseignante-chercheuse en géochimie CNRS HDR ; Emmanuel Prados, chercheur à l’Inria (Grenoble) ; Olivier de Schutter, professeur de droit à l’UCL (Belgique), rapporteur spécial des Nations unies pour l’extrême pauvreté et les droits de l’homme ; Pablo Servigne, docteur en science, auteur ; Caroline Verzat, professeure associée du département entrepreneuriat à l’ESCP Europe.

 Publié le 10 décembre 2020 par Le Monde

http://iflas.blogspot.com/2020/12/international-scholars-warning-on.html

 

 

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