11 novembre, quelle commémoration?

Je republie le billet "11 novembre 2018 : centenaire de « la science homicide »" que j'ai écrit l'an dernier pour le centenaire de l'armistice de 1918. Réflexions sur la science, les scientifiques et leur rôle social.

11 novembre 2018 : centenaire de « la science homicide »

         On commémore donc aujourd’hui la fin de l’immense boucherie que fut la Première Guerre mondiale. Les commentaires qui l’accompagnent font la part belle à « la Victoire », éventuellement à « la liberté retrouvée » et aux « sacrifices » consentis par « les Poilus » sans que trop d’interrogations émergent sur les responsabilités des gouvernements dans le déclenchement et la prolongation sur quatre années de cette guerre, sur celle des intellectuels ou de la grande presse dans le déchainement nationaliste, chauvin et xénophobe qui l’accompagna et prétendit la justifier, sur celle des états-majors dans l’immensité des pertes humaines qui résulta de leur incurie comme de leur inhumanité et, enfin, sur la perversion de la science et de l’intelligence qui se déploya alors, faisant de cette guerre la première guerre scientifique des temps modernes.
         
C’est un point que les historiens ont abondement documenté et c’est sur ce point que je veux m’attarder car un siècle plus tard nous n’en sommes pas sortis et, plus que jamais, la science est trop souvent soumise aux intérêts militaires des grandes puissances comme elle est domestiquée par la recherche de profits. Des millions de scientifiques, dans le monde et en France, travaillent directement pour la guerre, pour l’armement et pour la stratégie militaire.

          Tout le monde a retenu l’usage des gaz pendant la Première Guerre mondiale et la mobilisation des savoirs de la chimie qui eut lieu pour mener cette guerre des gaz. Il en fut de même pour tous les secteurs de la science et il en résultat la mise au point de nouvelles armes comme l’aviation, les sous-marins, les blindés, les transformations de l’artillerie. Même les mathématiciens, les statisticiens, les inventeurs d’une théorie des jeux encore balbutiante contribuèrent, dans tous les camps, aux perfectionnements dans l’art de tuer.

          La question morale de l’usage militaires de la science et celle de l’engagement des savants dans une entreprise de destruction de cette envergure ne fut pas posée. Ou, du moins, si elle fut posée, elle fut rapidement balayée. Elle n’était pourtant pas nouvelle : Alfred Nobel, inventeur de la dynamite, n’avait-il pas constaté avec effroi que son invention, pourtant utile par les moyens nouveaux qu’elle donnait aux hommes pour mener à bien des entreprises nécessitant de gros moyens, était en fait devenue une des pires ressources mises à la disposition des militaires pour mener des guerres génocidaires. De rares voix s’étaient élevées, dans ces années de développement extraordinaire des connaissances scientifiques, pour s’inquiéter des mauvais usages possibles de celles-ci ; parmi elles, celle de Pierre Curie qui s’interrogeait, lors de sa conférence de Stockholm de réception du prix Nobel de physique, en ces termes : « On peut concevoir que dans des mains criminelles le radium puisse devenir très dangereux et on peut se demander si l’humanité a avantage à connaître les secrets de la nature, si elle est mûre pour en profiter ou si cette connaissance ne lui sera pas nuisible. » En 1914, la plupart des savants mirent leurs connaissances à la disposition de l’effort de guerre et se mobilisèrent pour les développer et les perfectionner dans un but militaire.

          Lorsque vint la fin de la guerre, vint aussi le temps des bilans et des questionnements. Tandis que certains savants tirèrent de cette expérience le constat qu’ils avaient joué un rôle décisif et qu’il convenait donc qu’ils continuent à se mobiliser, dans la paix, pour le développement de la puissance économique de leur patrie, beaucoup prétendirent « retourner dans la tour d’ivoire » d’une science « pure et désintéressée » uniquement tournée vers le progrès de la connaissance. Par exemple, le mathématicien Paul Painlevé qui avait, un des premiers, envisagé le rôle de l’aviation comme une nouvelle arme à part entière aux côtés de l’armée de terre et de la marine,  qui fut ensuite l’organisateur de la mobilisation scientifique et fut même un temps président du conseil, dénonçait en 1918, à l’Académie des sciences, « la barbarie savante » avant d’appeler à un retour vers « la recherche désintéressée de la vérité ».
La critique du rôle qu’avaient eu les savants dans une guerre monstrueusement inhumaine n’eut pas beaucoup de place. Un jeune physico-chimiste, Georges Urbain, dénonça dans Le Temps « le rôle amoral de la science » et regretta que « la science qui tue ne soit honnie par des esprits généreux mais simplistes ». Un tel point de vue s’avéra exceptionnel. Par contre, l’historien Jules Isaac publia, en 1922, une réflexion sur « la science homicide ». Il y écrivait ceci : « Si la guerre a tourné en catastrophe, c’est à la Science qu’il faut s’en prendre et à elle seule. » Il ajoutait qu’à son avis « par la science la civilisation est devenue le plus fragile des organismes ».

           Alors certes, il faut commémorer le centenaire de l’Armistice, évoquer avec émotion le sort collectif de ces millions d’hommes broyés, si souvent, à la fleur de l’âge, inscrire ces commémorations dans le projet d’une Europe non seulement désormais réconciliée et unifiée mais qu’on voudrait aussi et surtout pacifique et désarmée, mais encore il faut mettre en garde contre une science aujourd’hui cent fois plus puissante qu’il y a cent ans qui offre à l’humanité la capacité de s’autodétruire et de détruire tout l’écosystème qui l’entoure, une science qui est aujourd’hui trop souvent asservie à des intérêts égoïstes, militaristes et à des « donneurs d’ordre » - entrepreneurs privés, États et gouvernements - sans principes ni valeurs morales.

           La science, de nos jours, n’a pas une bonne image aux yeux de nombre de nos contemporains. Elle inquiète, elle peut faire peur. Cela date de la Grande guerre et cela ne s’est pas arrangé avec la Seconde Guerre mondiale et l’invention de la bombe atomique. Notre monde vit sous les menaces d’Apocalypse nucléaire, de déchainement de la guerre bactériologique, du développement des « armes intelligentes » associées au développement de l’intelligence artificielle, le tout dans un contexte de commerce débridé des armements et de privatisation des moyens militaires des États. Où cela nous mène-t-il ? Quelle est la responsabilité des scientifiques ? et celle de tous les citoyens ?

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