Col du Montgenèvre (Hautes-Alpes) : jusqu'à quand la chasse aux migrants?

Les « maraudes » ont repris au col de l’Échelle et au col du Montgenèvre. Les maraudeurs sont harcelés par les forces de l’ordre. Jusqu'à quand ?

 Col du Montgenèvre (Hautes-Alpes) : jusqu'à quand la chasse aux migrants?

Les « maraudes » ont repris depuis plusieurs semaines au col de l’Échelle et au col du Montgenèvre. Ces maraudes visent à porter assistance aux personnes qui risquent leur vie en tentant de franchir clandestinement la frontière entre l’Italie et la France, de se frayer un chemin entre ravins et champs de neige, de jour comme de nuit. Les maraudeurs accomplissent un devoir d’humanité.

Les personnes auxquelles ils apportent leur secours sont des migrants, partis depuis longtemps, en général, de chez eux et qui après un long périple périlleux, après avoir connu accidents, violences et rackets divers, souvent plusieurs fois refoulés et emprisonnés avant d’arriver là, savent que leurs droits, ces droits figurant noir sur blanc dans la Déclaration universelle des droits humains de l’ONU, ces droits reconnus internationalement sur le respect desquels veille la Commission européenne des droits de l’homme (CEDH), émanation du Conseil de l’Europe, leurs droits donc leur seront déniés s’ils tentent de s’en réclamer en se présentant simplement à un poste frontière.

La solidarité des habitants des montagnes des Hautes-Alpes, de part et d’autre de la frontière, ne faiblit pas. Les maraudeurs sont harcelés par les forces de l’ordre, police des frontières, gendarmes et CRS, ils sont en garde à vue, ils sont mis en accusation, ils sont condamnés. Tout l'espace frontalier est comme en état de siège, la chasse aux migrants est ouverte.

Tout récemment l’un d’eux qui s’occupait d’une femme évanouie sur le front de neige, à Montgenèvre, et exigeait qu’on appelle les secours a été arrêté sous l’accusation de « rébellion »…

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Hier, mercredi, une réunion de masse des aidants à l’appel des associations, des collectifs, des diverses structures impliqué.e.s dans la solidarité avec les migrants a eu lieu à Montgenèvre. Une action visant principalement à la sensibilisation des touristes de la station auxquels il peut arriver de croiser, sur les pistes, des personnes en difficultés. Plusieurs banderoles ont été déployées, des pancartes évoquaient le sort de certaines victimes.

Il s’agissait aussi d’exprimer la détermination des aidants avant que ne débute, ce jeudi, à Gap le procès pour « aide à l’entrée irrégulière » de deux maraudeurs dont les pourvois ont été rejetés. Un déploiement spectaculaire de forces de police avait été organisé par la préfecture. Il n’y a pas eu d’incident.

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Dans notre pays, gouvernement, forces de l’ordre, administration et justice sont mobilisés pour organiser la répression des migrants avec principalement la couleur de peau comme référence et point de repère. En haut de l’échelle, le cynisme de ceux qui prennent en otage une cinquantaine de migrants bloqués sur deux navires au large de Malte, la realpolitik de ceux qui condamnent l’Aquarius en lui refusant des papiers de navigation, et, à chaque niveau, des institutions qui contournent le droit ou l’ignorent, qui privent les associations de moyens ou les harcèlent de procédures, qui poursuivent des citoyens, les condamnent et les incarcèrent en espérant faire des exemples qui décourageront les actes de solidarité et d’humanité. Partout, des forces de l’ordre qui agissent sans retenue, par exemple confisquent papiers et argent. Nous vivons dans un régime d’indignité nationale.

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Je ne suis pas une maraudeuse
par Laëtitia Cuvelier

Je ne suis pas délinquante
J’habite trop loin, j’ai des enfants, j’ai mal au genou,
j’ai des excuses,
des mauvaises excuses.

Je connais ceux qui arrivent, je les aide quand je peux, pour les papiers, pour faire un bout de chemin,
vivre le moment présent. Celui de la fraternité, qui nous rend vivants, si vivants.

Je les entends me raconter l’effroi, la peur, l’humiliation, les violences…
avec pudeur toujours.
On m’a un peu tapé.
J’entends leurs silences,
je sais qu’ils sont les rescapés d’un enfer qui n’en finit pas.

La nuit je suis dans mon lit, il y a mon amoureux à côté
Les enfants là-haut, trois petits chéris, leurs rêves de neige, de montagne
et de grands voyages.
c’est doux c’est chaud

Et je pense au froid, là-haut là-bas
ça me réveille parfois
Je les vois se noyer, je les vois courir, appeler
Je les vois avoir froid avoir peur
Je suis dans mon lit si loin,
Je me sens lâche.
Trop fatiguée, trop épuisée.
Oui ce monde me fatigue.

Je sais qu’ils recommenceront demain,
que s’ils n’y arrivent pas ce soir,
ils y arriveront un jour.
Ils n’ont pas de valise, ils n’ont rien que leurs espoirs
Et au creux du ventre ces nuits, ces jours, ces mois et parfois ces années d’humiliation.
Je me sens lâche, et j’ai honte.

Pour protéger notre pays, notre petit bout de terre,
on violente, on humilie, on rejette, on accuse,
on tue en Méditerranée ou dans les Alpes.

Qu’apprendrons mes petits enfants
dans leurs livres d’histoire ?
Qu’est-ce que nous leur dirons ?
Que nous avons laissé faire ?
Que ces hivers-là, je n’avais pas la force, le courage, que j’étais trop loin, qu’il fallait que je raconte une histoire
qui finisse bien à mes enfants ?

Je leur dirai, qu’il y avait des voisins, des amis, des inconnus, des gens bien qui se levaient la nuit.
Qui offraient du thé, un sourire, un bonnet, des gants.
Qui donnaient à chacun la chance
d’être un humain sur terre,
ni plus, ni moins.

Merci aux maraudeurs, merci à toi Pierre, mon ami,
merci à toi Kevin que je ne connais pas.
Merci à vous tous.
J’espère un jour, oublier toutes mes excuses et venir avec vous.
Étre DEBOUT.

La Grave (Hautes-Alpes) le 9 janvier 2019
paru sur le site d'Alp'ternatives, média citoyen des Alpes du Sud

 

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