«En étrange pays dans mon pays lui-même»

Les droites veulent rendre « obligatoire la présence dans chaque salle de classe (...) de l’emblème national de la République, du drapeau européen et des paroles de la Marseillaise ». Faut-il y voir un nouveau signe de ce vent nauséabond qui se répand sur le pays : celui du chauvinisme identitaire, à l'offensive contre les « valeurs républicaines » ?

 « En étrange pays dans mon pays lui-même »

Ils veulent rendre « obligatoire la présence dans chaque salle de classe de chaque établissement scolaire de l’emblème national de la République, du drapeau européen et des paroles de la Marseillaise » (amendement 102 au projet de loi « École de la confiance »). Qui ? le gouvernement, allié aux groupes parlementaires de la droite de l’ex-UMP et du parti majoritaire à l’Assemblée nationale, et pratiquant, comme le dit gentiment le ministre Blanquer « le jeu de l’ouverture »….

Un vent nauséabond se répand sur le pays au point de ne plus le reconnaître. C’est bien la France, mais une France qui ne serait plus elle-même. Comme celle que Louis Aragon appelait à se reprendre et à résister lorsqu’elle vivait sous la coupe du régime de Vichy et de l’occupant. « En étrange pays dans mon pays lui-même », écrivait-il dans ses poèmes diffusés sous le manteau.

En est-on là ?

En tous cas, nous sommes bien dans un pays de plus en plus façonné par la novlangue qui décidément pervertit les mots, le sens des mots, la possibilité même de toute communication avec les mots. Ce n’est pas pour rien qu’a été baptisé « École de la confiance » le projet de loi Blanquer qui vise à démanteler des pans entiers d’une école de la République encore non-convertie aux « valeurs » du libéralisme, encore considérée comme un « service public » par nos concitoyens.

Quand, vers une heure du matin, sur les bancs de notre Assemblée nationale, un Éric Ciotti ratiocine sur « les valeurs de la République », quand une Aurore Berger lui prête mainforte en prétendant « faire du bien à notre République », quand le ministre Blanquer lui-même brandit le « code de l’éducation » et les cours « d’éducation morale et civique » au nom du « jeu de l’ouverture », c’est bien de l’identitarisme faisandé, du chauvinisme pourri, du national-libéralisme éculé, de la xénophobie de contrebande, du « on est chez nous ! » primaire, vulgaire, inculte et misérable qu’on met en circulation dans un « jeu » politicien irresponsable et pervers, à courte vue, suicidaire. Les députés du F-Haine sont là, ils jubilent, ils attendent leur heure.

Les « valeurs de la République » dans lesquelles tous se drapent comme on se mouche dans un drapeau sont le moindre de leurs soucis. Liberté, égalité, fraternité, Lumières et raison, universalisme, esprit critique et émancipation individuelle, culture et amour des arts, tout ce qui s’enseigne à l’école, depuis l’enfant de six ans qui découvre la lecture jusqu’au futur bachelier qui jongle avec Einstein, René Char, Darwin et Spinoza, tout cela n’est pas de leur préoccupation ni de leur souci ; ils pensent comme Déroulède et non comme Zola, ils fantasment comme fantasmaient Laval et Pétain et non comme rêvaient Aragon et Césaire, ils ignorent ou ont oublié Victor Hugo, ils sont enfermés dans le particularisme étroit du « Souvenir français » et de l' « Occident chrétien », ils continuent de rejouer la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie, ils voudraient pouvoir être encore des Jules Ferry, ils ne sont que des Zemmour et des Finkielkraut.

Monsieur Ciotti se verrait sans doute bien en petit Trump à la française, cerné du matin au soir de drapeaux identitaires, répétant heure après heure, la main sur la poitrine, l’hymne qui donne la chair-de-poule, balançant à tout moment une petite prière par-ci une petite prière par-là. Pas de chance, nous avons déjà un petit caporal illuminé qui a déjà fait sa campagne d’Égypte sans sortir de la cour du Louvre et qui se rêve en prince de l’Occident. Il a sa cour, ses affidés, son réseau de thuriféraires médiatiques, et il est surtout la meilleure chance pour l’oligarchie de renforcer ses privilèges, de jouir avec un minimum de contraintes de son égoïsme de caste, de continuer à régner au mépris de toutes les « valeurs » si précieuses qu’invoquent imperturbablement Ciotti, Berger, Blanquer et consorts. Gageons que Pinault, Arnaud, Dassault, Bettencourt, Niel, Drahi, Bolloré, Bouygues et les autres sont prêts à agiter des petits drapeaux et à siffloter l’Hymne à la joie et la Marseillaise, à jurer la main sur le cœur ou sur la Bible qu’ils adhèrent aux « valeurs de la République » que contestent les « jamais contents », les « partisans de la lutte des classes » et autres défenseurs des « 35 heures », du SMIC, du CDI et de tout ce qui « nous coûte un pognon de dingue ».

 

Reste que sur les ronds-points, depuis deux mois, on agite régulièrement des drapeaux tricolores (faute de les associer, en général, au virginal drapeau de l’Union européenne) et que dans les défilés du samedi on chante assez souvent des Marseillaise plutôt vindicatives. On peut se demander si c'est parce qu'on s’y reconnaît dans le « jeu de l’ouverture » pratiqué par Ciotti, Blanquer, Vauquier et Le Pen ? Réponse difficile. Tout le monde a dit que le mouvement des gilets jaunes était hétérogène, contradictoire. Que signifient des symboles républicains lorsqu’ils viennent en appui d’une mobilisation pour la justice sociale et fiscale, pour l’égalité, pour le « pouvoir du peuple » ?

À cette question, Elsa Faucillon, députée communiste de Gennevilliers, a peut-être esquissé une réponse, la nuit dernière, depuis son banc de l’Assemblée. Pour elle, outre le déni de démocratie auquel a présidé la présidente de l’Assemblée en privant de parole l’ensemble des groupes de gauche lors de la discussion de l’amendement Ciotti-Blanquer-Berger sur le drapeau dans toutes les salles de classes, le clivage observé lors du vote bâclé de cet amendement a réveillé un vieux clivage bien français qui date de la Révolution au cours de laquelle sont nées la « droite » et la « gauche » : entre une droite brandissant les drapeaux et ancrée dans une posture nationaliste, identitaire, et on peut ajouter autoritaire, posture qui court de Napoléon III à Emmanuel Macron, en passant par Mac Mahon, Pétain et de Gaulle, et une gauche héritière de la précieuse devise républicaine, une gauche pour laquelle le drapeau tricolore signifie aussi bien les sans-culottes et la Carmagnole que les soldats de l’An II et la révolution de 1848 puis le Front populaire et la Résistance, aux uns la haine des juifs (Affaire Dreyfus, rafle du Vel d’Hiv’), aux autres l’anticolonialisme (de Jaurès à Maurice Audin), entre les deux, il n’y a pas de consensus. Les gilets jaunes en font chaque jour l’expérience et, du coup, leur apolitisme proclamé est furieusement politique, leur ignorance apparente de l’histoire des affrontements gauche-droite se traduit par une spontanéité politique bien latéralisée, faite de fraternité, de sororité, de générosité et de solidarité, égalitariste et libertéiste, dont l’effet immédiat est d’éjecter les éventuels porteurs d’idées fétides entrant en conflit avec ces principes universalistes, leur triptyque « pour l'ISF, le SMIC et le RIC » ne porte aucune ambiguïté. Le F-Haine et tous les « identitaires », de quelque couleur politique qu’ils se parent, peuvent se le tenir pour dit…

Alors, « en étrange pays dans mon pays lui-même » ? On peut encore s’y sentir libres, égaux, fraternels, ...majoritairement. Reste à battre toutes les droites et leurs extrêmes à chaque fois qu’elles s'allieront et prétendront imposer aux citoyens de ce pays leur république peau-de-chagrin.

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