"Université idéelle" ("tour d'ivoire") et Université réelle face au néolibéralisme

 L'Université idéelle, la "tour d'ivoire", et l'Université réelle face au libéralisme

 

Le Groupe-Jean-Pierre-Vernant qui  se présente comme « un intellectuel collectif » composé d’une soixantaine universitaires de toutes fonctions et de différentes spécialités a vu un des textes publiés sur son site relayé sur le site du Média (https://www.lemediatv.fr/articles/le-chat-de-schrodinger-la-tour-d-ivoire-et-la-maree-de-merde). Son titre est : « Le chat de Shrödinger, la tour d’ivoire et la marée de merde ». Fondé sur une citation de Flaubert déclarant « J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler », cet article est avant tout une dénonciation argumentée de la déferlante néo-libérale que subit l’Université - avec l’acceptation et la complicité d’un certain nombre d’universitaires - et de ses effets sur ses missions traditionnelles qui définissaient « l’Université idéelle », vue comme une « tour d’ivoire » : « produire, transmettre, critiquer et conserver les savoirs ».

La métaphore de la "tour d'ivoire"

En restant avec la métaphore de la tour d’ivoire et en se penchant sur son histoire, il est possible d’aller plus loin dans l’analyse critique de la situation actuelle de l’Université et du niveau de dégradation de sa première raison d’être : le développement des connaissances, de la science.

Dans une étude publiée par ailleurs, j’ai proposé une généalogie de cette image de la « tour d’ivoire », née au 19ème siècle et devenue hégémonique précisément après la Première Guerre mondiale (voir M. Pinault, Maurice Barrès et "la grande pitié des laboratoires de France. Discours parlementaires pour une politique de la recherche scientifique en France (1919-1923), L’Harmattan, 2015, et aussi : http://michel-pinault.over-blog.com/2015/07/science-pure-et-desinteressee-sortir-de-sa-tour-d-ivoire.html).

De cette étude, on peut retenir que si l’image de la tour d’ivoire porte bien l’idée de se consacrer à la recherche et à l’accumulation de connaissances, dans une sorte d’isolement, sans autre but que le pur désir d’en savoir plus sur le monde et de mieux le comprendre, cette image s’est trouvée au cœur d’enjeux complexes et en partie contradictoires à la fin de la Première Guerre mondiale et ensuite – et on peut gager qu’aucun retour en arrière n’est possible. Mais aussi que ces enjeux perdurent.

La Première Guerre mondiale et ses effets

Il y a eu, à la fin de la guerre, de la part d’un certain nombre de scientifiques et d’universitaires qui avaient participé, souvent avec enthousiasme, à la mobilisation guerrière, aussi bien dans des tâches de recherches à buts militaires que dans des tâches d’organisation administrative ou de propagande, l’expression d’une intention – souvent immédiatement concrétisée – de « retourner dans la tour d’ivoire », la parenthèse patriotique ou nationaliste étant refermée. C'est-à-dire de se consacrer de nouveau entièrement à des recherches « pures et désintéressées ». Signalons qu’une telle situation, si elle peut à la rigueur avoir été celle dans laquelle certains écrivains ont parfois travaillé, n’a jamais existée dans le monde universitaire et scientifique : l’« Université idéelle » dont parle le GJPV, c’est un mythe.

Face à cette tendance au soi-disant retour dans la tour d’ivoire, trois comportements émergèrent alors, parfois séparés voire opposés et contradictoires, parfois cumulés sans qu’aucune espèce de malaise « éthique » ne vienne y contrevenir dans l’esprit des acteurs :

  • le premier comportement fut d’être tenté de poursuivre et d’amplifier le mouvement de « sortie des laboratoires » qui s’était produit pendant la guerre, au nom des nécessités de la reconstruction, ou bien de la grandeur nationale, ou encore du progrès social, etc, en maintenant et en renforçant les liens développés pendant la guerre entre la science et l’Université d’une part et les milieux économiques et militaires d’autre part. L’idée de promouvoir les applications de la science était au cœur de cette démarche. Si la quête de connaissances restait la motivation de base, la tour d’ivoire perdait sa raison d’être.
  • le second comportement fut le propre de ceux des scientifiques et des universitaires rescapés des quatre années de guerre qui, considérant aussi bien l’horreur de l’hécatombe commise en partie grâce aux apports de la science, que l’abjection des discours guerriers, nationalistes et xénophobes venus souvent venus de l’élite universitaire et scientifique qui avaient nourri les propagandes officielles, arguèrent de la nécessité d’un engagement permanent des intellectuels pour des causes pacifistes, humanistes, progressistes. Pour ces deux raisons, le « retour dans la tour d’ivoire » était dénoncé, considéré comme impensable et contraire aux idéaux bien compris de la recherche pure et désintéressée. On peut voir dans ce positionnement la continuation de celui qui avait été propre aux dreyfusards et l’origine d’un engagement notable bien que très minoritaire de certains universitaires dans les rangs des mouvances politiques de gauche. La légitimité d’un repli sur la tour d’ivoire était donc, là aussi, réfutée, au nom cette fois des implications sociales de la production et de la diffusion des connaissances.
  • enfin, un troisième comportement s’affirma, celui qui identifiait les universitaires et les scientifiques à des professions susceptibles de se grouper pour défendre leurs intérêts (associations, amicales, syndicalisme), et parties prenantes d’un ensemble de couches sociales nouvelles vouées à se grouper (professions libérales, ingénieurs et techniciens, journalistes, artistes, etc.), différentes des prolétaires, séparées des détenteurs du capital, et promises à un rôle moteur dans la vie sociale et politique. On était là encore bien loin de la tour d’ivoire, de la figure du savant seul et isolé, démiurge, génie, visionnaire coupé du monde et de ses soucis triviaux.

Après 14-18, les motifs de sortie ou de descente de la tour d’ivoire furent donc variées et complémentaires et beaucoup d’universitaires et de scientifiques y furent sensibles dès les années vingt du nouveau siècle.

De fait, s’il resta, bien sûr, un fort contingent de fidèles de la tour d’ivoire, souvent mus par un conservatisme de bon aloi, ce contingent alla très rapidement en s’amenuisant, au fil du renouvellement générationnel et des transformations accélérées de la société et des mentalités. La transformation des carrières et le changement d’échelle des activités universitaires (nombre d’étudiants, nombre de postes, taille des laboratoires et des instituts de recherches, appareillages, frais de congrès, de publications, de voyages d’études), de même que le développement des premières « politiques de la recherche » et du financement, privé comme public, entrainèrent  le rabougrissement de la « tour d’ivoire » à une image surannée de l’univers savant et souvent à un paravent permettant de nier la réalité des transformations en cours. Si elle avait jamais existé, la tour d’ivoire ne survécut pas à la guerre de 14.

Paraître prôner aujourd’hui un nouveau retour vers la « tour d’ivoire » ou « l’Université idéelle » semble donc relever d’une illusion.

Si les missions classiques de l’Université, revisitées selon les acquis du monde contemporain – produire, enseigner, diffuser, développer et appliquer les connaissances - demandent à être défendues et vitalisées avec force comme représentantes fondamentales de préoccupation humanistes héritées des siècles antérieurs, cela ne peut se faire qu’en les mariant avec les trois comportements auxquels les universitaires et les scientifiques (certains d’entre eux) se sont essayés depuis un siècle :

  • établir des liens avec le reste de la société, diffuser les connaissances en direction du plus grand nombre en dénonçant sans cesse l’utilisation du savoir par certains comme capital culturel permettant de dominer leurs semblables,
  • veiller à la valeur éthique et progressiste des applications des connaissances mises en œuvre et s’opposer au dévoiement auxquels certaines de celles-ci peuvent donner lieu, souvent à cause de la recherche du profit et de l’enrichissement personnels encouragés par le néolibéralisme dominant,
  • s’engager collectivement en faveur de politiques de la recherche favorisant le développement durable et le progrès humain, y compris en décidant de choisir entre différentes voies possibles de recherches,
  • se grouper pour défendre l’Université contre le carriérisme et les appétits de pouvoir, contre le règne de la rivalité et de la concurrence et toute forme de féodalité, et contre la tendance à la marchandisation et à la privatisation de ce bien commun fondamental que cette institution a voulu être dans le passé et qu’elle peut encore devenir.

Si « Renaissance » de l’Université (et de la science) il peut y avoir, comme l’espère le Groupe-Jean-Pierre-Vernant, ce ne peut être sous la forme de l’« Université-tour d’ivoire » d’un passé fantasmé dont le GJPV pense qu’« elle est en vie dans l’imaginaire et la pratique de ceux qui n’ont ni renoncé ni été corrompus » mais par l’engagement de la masse de ses membres en faveur d’un projet social humaniste et collectif actuel.

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