Européennes : clarification en cours, à gauche ?

Claire NOUVIAN (de Place publique, membre de la liste du PS aux Européennes) et Manon AUBRY (tête de liste France insoumise aux Européennes) ont longuement débattu dans le journal Libération. Leurs échanges éclairent certains enjeux de la compétition « à gauche » pour les élections Européennes.

Européennes : clarification en cours, à gauche ?

Claire NOUVIAN (de Place publique, membre de la liste du PS aux Européennes) et Manon AUBRY (tête de liste France insoumise aux Européennes) ont longuement débattu dans le journal Libération.

Toutes deux viennent du militantisme ONG et toutes deux ont une longue pratique des milieux « européens », entre autre en raison de leur expérience de la lutte contre les lobbies. Elles se connaissent bien et elles ont fait des choix politiques différents. Leurs échanges éclairent parfaitement certains enjeux de la compétition « à gauche » pour les élections Européennes :

  • Claire Nouvian voit les Insoumis comme des « anti-européens » et elle considère que la position de La France insoumise sur les Traités européens risque de fragiliser la construction européenne. Manon Aubry voit dans l’attelage PS+Place publique un ralliement à l’Europe libérale, à l’Europe des Traités qu’on renonce en réalité à changer.
  • Claire Nouvian n’aime pas la stratégie « populiste » de LFI ni l’image véhiculée par Jean-Luc Mélenchon alors qu’elle croit qu’Olivier Faure est sincère et que le PS a changé. Manon Aubry n’imagine pas qu’il soit possible construire un changement avec le PS et elle voit le programme L’Avenir en commun comme une bonne base de rassemblement.

Claire Nouvian dit à Manon Aubry qu’elle « ne partage pas la stratégie de La France insoumise : vous acceptez de jouer à la roulette russe avec l’Europe ». Manon Aubry lui répond : « On ne joue pas à la roulette russe. L’Union européenne va dans le mur et on agit pour changer les choses. En fait, nous sommes lucides sur la situation et nous nous confrontons réellement aux problèmes. Car comme toi, je suis profondément européenne, mais je suis aussi profondément en colère contre l’Union européenne ! »

Claire Nouvian : « Oui, moi aussi je suis en colère contre l’Europe libérale de Juncker, mais vous prenez le risque de tout détruire en disant "on change l’Europe ou on la quitte"! Malgré les précisions apportées par Manon Aubry, Claire Nouvian insiste : « Alors pas de Frexit ? » Manon Aubry est obligée de préciser que « Jean-Luc Mélenchon n’a jamais employé ce terme ! (…) On souhaite imposer un rapport de force pour changer les règles du jeu. Et sinon, nous imposerons nos règles. (…) C’est ça le rapport de force. » Claire Nouvian : « Si je comprends bien, vous n’êtes plus du tout anti-européens ? (…) Votre message est flou : vous êtes perçus comme eurosceptiques. (…) Nous, Place publique, nous sommes résolument pro-européens. (…) Si toi aujourd’hui, tu affirmes que la sortie de l’Europe n’est plus d’actualité, ça me rassure… »

On peut se demander où Claire Nouvian est allée trouver cet argument d’une France insoumise « anti-européenne » et si son inquiétude sur une éventuelle « sortie de l’Europe » est sincère ou relève de l'argument politicien. Cela rappelle le « désaccord » mis en avant par Hamon lors de la Présidentielle. La relance de ce (faux) débat à évité à Claire Nouvian d’avoir à clarifier son propre positionnement quant à la politique européenne que Manon Aubry critiquait pourtant implicitement en lui disant : « nous sommes lucides sur la situation et nous nous confrontons réellement aux problèmes ».

Changeant de terrain, Claire Nouvian évoque alors ce qu’elle appelle « le discours brouillé des Insoumis qui est aussi dû au climat antirépublicain instauré par Jean-Luc Mélenchon. » Elle précise qu’elle pense à « la révélation de sa personnalité au cours de la tempête de la perquisition » et au fait qu’il « scinde le peuple en deux, le bon et le mauvais, qui passe au-dessus des corps intermédiaires. Sa pratique populiste du pouvoir me gêne. (…) Le souci que j’ai avec la France insoumise c’est la manière de faire de la politique. » Manon Aubry met les choses au point : « Mais arrête avec ça ! Jean-Luc a sûrement manqué de sang-froid durant la perquisition, mais il ne faut pas laisser de côté le programme, les propositions solides de La France insoumise, le travail des députés au Parlement… » Elle aussi passe alors sur un autre terrain :

Manon Aubry : « Pour dire vrai, j’ai été vachement déçue après votre alliance avec le PS. Les socialistes ont trahi. » Du coup, Claire Nouvian explique qu’elle croit que les socialistes ont changé et qu’on peut, de nouveau, leur faire confiance : « Olivier Faure, a fait l’inventaire du quinquennat et il a écrit noir sur blanc le mot "trahison". L’avenir nous dira s’ils sont à la hauteur de l’engagement mais moi j’y crois. (…) On ne peut pas rester figé sur le passé sans risquer l’isolement. Les socialistes ont signé en bas de la feuille, celle de nos dix combats communs, et dans cinq ans tu pourras les juger. »

Manon Aubry : « Je n’arrive plus à faire confiance aux socialistes et les électeurs veulent de la clarté, de la cohérence ! (…) Tout à l’heure c’est toi qui as dit que tu partageais une majorité du programme "L’avenir en commun" : ça peut être une très bonne base de départ pour discuter. »

« Climat antirépublicain » ! Rien que ça ! Claire Nouvian, elle qui avait voté pour Mélenchon à la Présidentielle, surfe avec délice sur l’image très contradictoire du « président du groupe LFI à l’Assemblée » (entre le repoussoir mis en scène par les médias dominants et les interrogations légitimes sur la nature de son leadership : « sa pratique populiste du pouvoir me gêne ») ; cela lui permet d’exonérer à bon compte les socialistes et leurs dirigeants de toute critique (ils ont fait l’inventaire, ils ont changé, ils ont pris des engagements signés…) et donc de justifier une alliance à l’allure très « politique politicienne » et quasi incompréhensible pour beaucoup, à gauche…

Chacun pourra se faire son opinion…

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