Les gilets jaunes face à l’imposture de l’extrême droite

Face à l'apolitisme proclamé des gilets jaunes et pour sortir de la fausse alternative Macron ou Le Pen, les forces associatives, syndicales et politiques anti-libérales doivent appuyer avec plus de détermination ce mouvement et constituer avec lui, d'urgence et sans préalable, un front populaire pour le pain, le partage et la justice.

Les gilets jaunes face à l’imposture de l’extrême droite

Résumé du propos: tandis que le risque d'une reprise en main macroniste et autoritaire appuyée par un électorat majoritairement conservateur se précise, l'extrême droite constitue une menace croissante. Malgré son apolitisme de principe et de façade, le mouvement des gilets jaunes est à l'opposé du programme et des projets de l'extrême droite et rejoint les propositions et la tradition de la gauche. Pour lever cette contradiction et sortir de la fausse alternative Macron ou Le Pen, il faut que les forces associatives, syndicales et politiques anti-libérales appuient avec plus de détermination ce mouvement et constituent avec lui, d'urgence et sans préalable, un front populaire pour le pain, le partage et la justice.

 

Tout a été dit sur le caractère « jamais vu » du mouvement des gilets jaunes,

  • Tout a été dit sur la profonde confusion politique, idéologique, intellectuelle qu’on y rencontre, sur son hétérogénéité, sur l’éloignement de nombreux gilets jaunes de toute forme d’activité civique, associative, syndicale ou politique et sur cette fierté incongrue de proclamer à tout va qu’il s’agit pour beaucoup d’une « première fois », première manif, première action collective,
  • tout a été dit sur le sentiment de fraternité, de solidarité qui se diffuse dans les groupes de gilets jaunes,
  • tout a été dit aussi sur l’impossibilité de s’accorder sur le sens qu’il faut donner aux multiples drapeaux tricolores et autres Marseillaises qui s’imposent partout, depuis les ronds-points jusqu’aux manifestations de masse des gilets jaunes, et finissent par lui donner un visage sinon une orientation politique, sur l’invisibilité en son sein d’autres composantes traditionnelles de la mobilisation sociale et progressiste en France et sur l’absence d’élargissement du mouvement aux lieux de travail voire au cœur des villes,
  • on a tout dit finalement de l’inquiétude qu’on pouvait ressentir et des risques de « dérive » qu’il présentait. C’est bien tout cela qu’on ressent pêle-mêle quand on prend sa place sur un rond-point ou dans un rassemblement du samedi.

 Tout a été dit, par ailleurs, sur le fait que ce mouvement a évolué rapidement, de semaine en semaine, d’une manière là aussi jamais vue, et sa relance lors du 9ème acte n’a pas été la moindre de ses surprises :

  • d’un côté on a constaté son évolution d’une révolte anti-taxes à une mobilisation globale pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale et sociale,
  • de l’autre on a bien vu son évolution du rejet d’un « système » mal défini dans lequel se confondent « les riches », l’élite technocratique et gouvernementale, les médias dominants, les politiciens de droite comme de gauche asservis aux dogmes du libéralisme, toutes les composantes de la caste des privilégiés, à la formulation d’une aspiration à la participation citoyenne et démocratique qui a débouché en particulier à la revendication du RIC (même si le RIC est venu couper court à la revendication d’une VIème République),
  • et on a vu, enfin, à quel point la sensibilité à la question écologique imprègne elle aussi les demandes des gilets jaunes.

Mais il ya au moins deux plans sur lesquels on n’observe pas la même évolution, la même maturation :

  • d’un côté, on constate la persistance à ne pas mettre en cause l’exploitation du travail elle-même et à ignorer les responsabilités du patronat, du CAC 40, des actionnaires qu’on engraisse, dans la détresse sociale du pays. En même temps, d’ailleurs, les appels à la mobilisation dans les entreprises ne rencontrent que peu d’échos ;
  • d’un autre côté, on constate la persistance à se vouloir « apolitique », à ne pas traduire en termes politiques les aspirations égalitaires, démocratiques qui émanent du mouvement, à ne pas proclamer et défendre la ligne rouge qu’elles expriment, comme si derrière ce silence se cachait une difficulté un peu honteuse à mettre le lepénisme à distance, ce lepénisme foncièrement inégalitaire, diviseur et anti-démocratique, d’autant que les questions liées à l’immigration, peu exprimées publiquement, en particulier dans leur variante xénophobe ou islamophobe, ne sont  pas absentes dans l'expression publique de certains gilets jaunes. Les « quenelles » donnent envie de vomir ; comment les supporter ? Pourquoi les gilets jaunes les supportent-ils ?

Pourquoi le mouvement des gilets jaunes ne mûrit-il pas politiquement comme il a su mûrir très rapidement dans la formulation de ses revendications ? Pourquoi, d’après les sondages, ce mouvement ne profite-t-il qu’au parti national-autoritaire et d’extrême droite de Mme Le Pen ? Pourquoi un mouvement qui défend de manière déterminée des valeurs « de gauche », des valeurs progressistes, reste-t-il si ambigu, si tolérant vis-à-vis du FN qui défend des idées de droite, des idées réactionnaires ? Pourquoi tant de gens disent-ils qu’« on a tout essayé, sauf ça » ?

Toutes les interrogations à propos du mouvement des gilets jaunes se poseraient dans d’autres termes si ne se perpétuait pas l’imposture de l’extrême droite qui réussit à se présenter aux yeux d’un grand nombre de citoyens comme proche des aspirations populaires, plus juste, plus sociale, et qui réussit à rendre crédible son adhésion aux principes de la démocratie.
Nous sommes dans cette situation où les « fâchés mais pas fachos » ne croient pas vraiment que le FN soit un danger pour les droits sociaux et pour les droits démocratiques, ils s’arrêtent à peine sur la question écologique vis-à-vis de laquelle le FN tient un discours suffisamment ambigu, bref ils ne croient pas que l’extrême droite menace notre mode de vie. Pire, ils ne croient pas que le FN fasse partie du « système » alors que l’évidence est là. Et cet aveuglement s’étend d’ailleurs à beaucoup d’autres citoyens.

Du coup, le mouvement des gilets jaunes, sous couleur d’apolitisme et de ni de droite ni de gauche, ne prend pas ses distances avec le FN, et ceux qui le représentent sur les plateaux refusent de se démarquer. « Fâchés mais pas fachos » dit-on ; sans doute, mais pas anti-fachos non plus.
Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ceux qui profèrent des injures ou des slogans racistes, antisémites, voire homophobes ou sexistes, sont représentatifs au sein des gilets jaunes ; ce qui est certain, c’est que, autant ces comportements semblent rares et circonscrits sur les ronds-points, autant ils ont droit de cité dans les grands rassemblements (drapeaux, banderoles, mots d’ordre, groupes distincts et constitués).
L’omniprésence du drapeau tricolore et du chant des soldats de l’An II n’est pas, en soi, la preuve d’une perméabilité aux thèmes et aux thèses de l’extrême droite chez les gilets jaunes, mais on préférerait que l’ambigüité soit levée et que nationalisme, xénophobie et autoritarisme soient dénoncés clairement dans le même mouvement qui conduit à revendiquer le pouvoir du peuple et le RIC.

Il est certains que nombre de militants, venus des mondes associatif, syndical ou politique, sont présents sur les ronds-points et dans les assemblées générales, comme sur les pages Facebook et autres lieux d’échanges, et qu’ils apportent leur point de vue sur toutes ces questions ; c’est peut-être même ce qui contribue le mieux à la clarification progressive du positionnement politique au sein de chaque groupe de gilets jaunes, mais cette clarification est loin d’être générale. Que c’est lent, que c’est compliqué !!!

 

On peut toujours se lamenter sur la connivence médiatique qui conduit non seulement à donner une très large place, une présence permanente même, aux représentants de l’extrême droite sur les plateaux mais qui empêche que ces moments servent à démonter leur discours, à révéler leurs véritables intentions, à rappeler le contenu de leur programme ; connivence médiatique qui permet d’en faire des politiciens ordinaires, bien propres sur eux et tenant des propos respectables. On peut aussi regretter que lorsque ces bateleurs nauséabonds ne sont pas présents eux-mêmes, leurs idées sont reprises et défendues, distillées et banalisées, par une multitude de chroniqueurs et d’éditorialistes sûrement pas bien intentionnés, certainement manipulateurs d’opinion, voire même pour un certain nombre véritables sous-marins de ce courant national-autoritaire.
On peut toujours dénoncer le fait que le FN - depuis Mitterrand qui en a fait le premier l’expérience jusqu’à Macron qui en a été le plus récent bénéficiaire - a servi et sert en fait de moyens d’assurer l’hégémonie politique d’un « centre » modéré, raisonnable et rassurant, chargé de poursuivre sans accrocs une politique de classe en faveur des riches et des possédants avec l’assentiment plus ou moins résignés de la grande masse de ceux qui peuvent s’accommoder de la vie dans ce « système » et continuer à « s’en sortir » ; pour combien de temps ?

On peut toujours se lamenter mais il faut bien constater que les représentants des courants progressistes sont en échec depuis plus de trente ans devant la montée de la peste brune. Ils ne sont pas crédibles, ils ne sont pas audibles, d’une part parce qu’ils n’incarnent pas une alternative au pouvoir de l’oligarchie dans laquelle on pourrait se projeter, et d’autre part parce qu’à force de crier « au loup ! »….. C’est au point où, désormais, les représentants de ces courants progressistes sont considérés eux aussi comme des représentants du « système » honni dont le chute espérée pourra sans regrets les emporter avec lui.
Et ce dégagisme atteint aussi, bien sûr, La France insoumise et son principal représentant, perçu par une très large fraction du corps des citoyens comme un politicien madré, carriériste et sans scrupules quoi qu’il en soit de la possible réalité et sincérité de ses sentiments progressistes et de ses intentions « insoumises ». Il est à craindre qu’à trop faire des élections européennes un rendez-vous essentiel, LFI apparaisse encore plus comme un parti classique, qu’elle passe à côté du profond désintérêt de la masse des électeurs pour ce type de confrontation politique et qu’elle oublie que tout pas de côté par rapport au combat essentiel des gilets jaunes - pouvoir d’achat, justice fiscale, dégagisme, RIC - sera très mal perçu au final.
Du reste, si on relève que le mouvement des gilets jaunes est d’abord un soulèvement de la misère, de l’impossibilité de vivre, on doit penser que La France insoumise devrait porter cette question mieux qu'elle n’a semblé le faire, en faire un axe majeur de son projet et lui apporter des réponses programmatiques, équivalentes par exemple à celles du parti de Lula, au Brésil, lequel avait fait de la lutte contre la misère le cœur de son projet et l’axe numéro un de ses actions gouvernementales concrètes.

De même, le syndicalisme de transformation sociale en France, s’il tire sa raison d’être de la nécessité d’organiser les luttes des salariés, est sans doute trop apparu comme le défenseur des salariés les moins mal lotis tandis qu’il ne semblait pas pouvoir proposer une défense équivalente aux plus fragiles, aux plus démunis. Qu’il échoue aujourd’hui dans ses combats privilégiés - Loi Travail, Loi SNCF - n’émeut guère ceux qui n’ont jamais compté sur lui. Combien de semaines faudra-t-il encore attendre pour que la CGT appelle, sous ses propres couleurs si elle le souhaite, à rejoindre et renforcer le mouvement des gilets jaunes ?

On ne peut négliger le fait que la principale limite à laquelle La France insoumise est de toutes façons confrontée, mais c’est aussi le cas pour ce qu’il reste du PCF, d’écologistes authentiques, voire de socialistes non solfériniens, c’est que la majorité de l’électorat n’est pas acquise au projet progressiste, par exemple celui de L’Avenir en commun. Électeurs assidus et abstentionnistes déterminés confondus, le corps électoral n’est pas à gauche, il s’en faut de beaucoup, aussi bien celui de la France la plus pauvre que celui des classes moyennes les plus protégées, en passant par la jeunesse ou les retraités, les ouvriers et les employés.
Au milieu de ces dérives individualistes et consuméristes, voire identitaires, qui constituent la manière de voir dominante au plus profond de notre société, en ces temps d’abandon aux poubelles de l’histoire de tout ce qui avait formé l’idée anti-capitaliste, la mobilisation collective et la solidarité prolétarienne, la défense de l’État social et du principe même du progrès social, alors que l'inquiétude pour l'urgence écologique reste diffuse, mal assumée au plan politique et encore restreinte à de vagues changements progressifs de comportement, alors que le sentiment qu’à tout prendre il vaut mieux la France et l’Europe telles qu’elles sont, injustes, inégalitaires, vendues au marché et à la finance, cyniques et suicidaires (cf le réchauffement planétaire) que prendre le risque de tenter l’aventure d’une autre voie, d’une rupture même - qui sait ? - avec un ordre injuste et historiquement dans une impasse, alors qu’on nage dans tous les irrationalismes, comme la peur de l’Islam et de l’immigration, et/ou la peur de la science, des complots, des vaccins, des OGM, alors que sont plébiscités des programmes télé dominés par la télé-réalité, les séries américaines et autres feuilletons policiers aux scénarios sordides, dominés par la pub envahissante, les talk shows insipides et les variétés faisandées, bref, au milieu de toutes ces catastrophes de la raison et de l’intelligence, quelle place reste-t-il pour imaginer une « révolution citoyenne », pour la croire possible ? Les gilets jaunes sont décidément un mouvement à l’aune de la société française de ce début de 21ème siècle.

 

Nous sommes le 15 janvier. On peut espérer que rien n’est joué quant à ce qui va sortir de cette crise sociale et politique. Que dans cette France conservatrice voire réactionnaire, gangrenée par l’« apolitisme », que dans cette France dans laquelle les syndicats de confrontation semblent avoir perdu tout ressort tandis que les forces de gauche continuent de foncer vers leur anéantissement - « chacune dans son couloir », dans cette France où tout indique que le parti macroniste va opérer une reprise en main fondée sur la peur de la violence et du désordre, si nécessaire accompagnée d’un autoritarisme assumé que beaucoup appellent de leurs vœux, et avec l’appui plus déterminé que jamais des médiacrates, dans cette France qui est comme un canard sans tête, une course de vitesse ardue et peut-être décisive est engagée entre le « système », pouvoir macroniste et extrême droite pris ensemble, d’une part, et les forces démocratiques et de progrès, d’autre part.

Les partisans déterminés d’une rupture avec l’ordre néo-libéral et avec le mode de production et de consommation capitaliste qui conduisent la planète et l’humanité au désastre doivent se mobiliser sans conditions et sans préalables pour que le mouvement des gilets jaunes qui semble encore refuser de choisir son camp aboutisse quand même à l’émergence d’une alternative politique claire, progressiste, démocratique, solidaire et fraternelle, sociale et écologique. C'est-à-dire que face au tandem Macron/Le Pen, si bien décrit par Mélenchon et tant d’autres, il faut former un front populaire pour le pain, le partage et la justice qui produise rupture, espoir, enthousiasme, ralliements, mobilisation, victoire. Les gilets jaunes choisiraient leur camp. L’hypothèque de l’extrême droite perdrait en vénénosité. Ce serait la seconde étape espérée après celle qui avait si puissamment réuni 7 millions d’électeurs autour de Mélenchon et de L’Avenir en commun il y a près de deux ans.

Comme le prétendait Guillaume d’Orange, il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Cette entreprise est la première raison d’être des héritiers de Victor Hugo et du combat pour « la Sociale », pour qu’enfin la misère soit vaincue :

« La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ;
la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. Détruire la misère ! Oui, cela est possible !
Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ;
car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli. »
(Discours à l’Assemblée nationale législative, 9 juillet 1849)

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