« Mon grand-père était cheminot »

Mon grand-père était cheminot, oui, ou bien métallo, ou mineur ou camionneur ou maçon ou scieur de long ou matelot ou bûcheron ou même ouvrier agricole. Mon grand-père...

« Mon grand-père était cheminot »

Mon grand-père était cheminot, oui, ou bien métallo, ou mineur ou camionneur ou maçon ou scieur de long ou matelot ou bûcheron ou même ouvrier agricole. Mon grand-père n’avait ni voiture ni crédits et il n’était pas propriétaire. Mon grand-père n’avait que son métier, son boulot et sa paye. Il n’avait que sa famille et ses copains, ceux de son dépôt, de sa boîte, de sa rue ou du quartier. Mon grand-père avait quitté l’école à 12 ans, il prétendait pas être « éduqué », il lisait rarement le journal et n’écoutait pas beaucoup la radio. Mais mon grand-père avait fait 36, connu la défaite et la débâcle, la Résistance et la Libération. Tout ce que mon grand-père avait vu comme améliorations de sa vie - salaire, temps de travail, droits collectifs face aux patrons, sécurité sociale, congés payés, comité d’entreprise -  il le devait à ses propres luttes, à sa propre volonté, à son propre engagement - et à celui « des copains » - pour une société plus juste. Mon grand-père m’a transmis tout ça et quand j’évoque sa mémoire je n’ai pas l’impression de le trahir, plutôt de le continuer.

Alors, qu’est-ce qui a changé ? Tout ! Les experts qui parlent à la télé le disent bien : on vit dans le « présentisme », on est à l’ère de la performance, on est seuls, sans dettes, sans héritage et sans attaches, face à l’immense marché de la réussite individuelle et on fonce tous ensemble on sait pas vers quel mur mais on y va hardiment.

Alors, quoi de plus facile pour un journaliste, pas regardant sur les moyens, que de ramasser, sur un quai de gare ou bien au coin d’un marché, un passant sans histoire et sans passé, individu paumé dans les foules anonymes, ignorant de tout et surtout ignorant de la vie de ses deux grands pères, pour lui faire dire en moins de 280 caractères qu’en France « c’est tout l’temps le bor…. », qu’« les ch’minots c’est n’importe quoi », que « les grévistes nous em… », que « d’toute façon c’est chacun pour soi ». Ce passant n’a certes pas fait 36 ni même 68 probablement, il a un boulot qui l’ennuie et d’ailleurs il n’y connaît personne et va sans doute changer bientôt, pareil dans sa rue où il a un pavillon acheté à crédit sur 25 ans qui ne lui va plus et qu’il va revendre sans doute bientôt, sa principale perspective c’est son prochain voyage au bout du monde programmé pour l’été (pourvu que ces privilégiés de pilotes soient pas encore en grève), en attendant il vise juste la fin de semaine pour sortir en bande - mais faudra aussi penser à tondre la pelouse. Le journaliste n’a pas honte de diffuser une telle image de la société, de la faire passer pour vraie, son « témoin » est interchangeable, il a trouvé le bon client qui va plaire à la rédac’ et il va pas perdre du temps à en chercher un autre et à tout compliquer.

Ceci dit, le passant lambda, quand il entend Le-Préz parler de son grand-père cheminot ça le fait quand même rigoler parce qu’entre temps il est passé par les Jésuites, par l’ENA et par Rothschild, Le-Préz,… et qu’à chaque étape il a pas dû en parler souvent de son grand-père cheminot.

Contrairement à son grand-père cheminot, métallo, mineur, etc., qui croyait que ça pouvait changer - et ça changeait déjà, d’ailleurs - le passant lambda de 2018 qui a son heure de gloire au JT et fait les délices du présentateur, ne croit pas que ça ira mieux demain. C'est ça le problème. C’est pour ça, toute cette aigreur, cette agressivité résignée, ce côté pris au piège. À quoi peuvent rêver les usagers de la SNCF d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qui pourrait faire que ça aille mieux demain ? Ils ont vu « depuis toujours » les trains bondés et de plus en plus vétustes - des « bétaillères » sur les lignes de banlieue - les trains de moins en moins à l’heure et de plus en plus chers, les trains supprimés et même les trains en grève pour des raisons qu’ils ne voulaient pas connaître. D’ailleurs eux, même en rêve, ils ne pourraient pas faire la grève sauf à vouloir connaître Paul Emploi de plus près, et vite. Pourtant, il y aurait de quoi ! Mais on rigole pas avec ça dans l'entreprise. D'ailleurs, sans syndicat... La grève, c’était bon du temps de leurs grands pères… Salauds d’grévistes !

 

Un peu d’histoire : la grève des cheminots de 1910 

À l’automne 1910, la Fédération des mécaniciens et chauffeurs et le Syndicat national des cheminots exigent ensemble du gouvernement l’instauration d’un salaire minimum journalier de cinq francs et lancent la « grève de la thune » (le mot « thune » désigne une pièce de cinq francs). La grève des cheminots de 1910 entend mobiliser la solidarité des travailleurs, mais en appelle aussi au « public », c’est-à-dire à l’opinion. Cependant, en dépit de son ampleur et de sa durée, la grève échoue et débouche sur une très importante répression (3300 cheminots sont révoqués de leur emploi). Un an plus tard, cependant, dans une atmosphère moins tendue mais lourde du souvenir de 1910, des réformes soient conduites, en particulier sur le réseau d’État. Le salaire journalier de cinq francs est accordé, un statut réglemente désormais les carrières, depuis le recrutement et l’avancement jusqu’aux congés et aux assurances maladie et accident.

Plus d’info : http://www.ihs.cgt.fr/IMG/pdf_1726_CIHS_115.pdf

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