Il y a 150 ans, le 16 mai 1871, la Colonne Vendôme s’abattit !

« Le jour où le manteau impérial tombera enfin sur les épaules de Louis Bonaparte, la statue d’airain de Napoléon s’écroulera du haut de la colonne Vendôme. » (Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852)

« Le jour où le manteau impérial tombera enfin sur les épaules de Louis Bonaparte,
la statue d’airain de Napoléon s’écroulera du haut de la colonne Vendôme. »
(Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852)

Et, le 16 mai 1871, la colonne s’abattit enfin !

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La Colonne Vendôme – ainsi appelée parce qu’elle est érigée au centre de la place Vendôme, dans le 1er arrondissement de Paris – avait été bâtie sur ordre de Bonaparte pour célébrer sa propre gloire ; le 16 mai 1871, elle a été abattue en application d’un décret de la Commune de Paris, pris le 12 avril sur proposition de Félix Pyat :

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale
de la place Vendôme est un monument de barbarie,
un symbole de force brute et de fausse gloire,
une affirmation du militarisme,
une négation du droit international,
une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus,
un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes
de la République française, la fraternité,
décrète : article unique - La colonne Vendôme sera démolie. »

                               Tout était dit.

                               Il est parfois des revers de l’histoire qui prennent tout leur sens comme ce fait que c’est le maréchal de Mac-Mahon qui, dès son accession à la présidence de la République (bien décidé qu’il était à rétablir par tous les moyens la monarchie en France), ordonna la reconstruction de la colonne Vendôme ; l’Assemblée nationale s’exécuta et le chantier fut aussitôt entrepris. Si le 4 septembre 1870, avec la proclamation de la République, les Parisiens avaient à la fois rompu avec le Second Empire de Louis Bonaparte et avec le Premier Empire dont le nouvel empereur auto-proclammé se voulait le successeur, avec l'élection de Mac-Mahon l'Assemblée nationale entendait renouer la continuité rompue pendant l'année 1870-1871.
                              Bref, la colonne Vendôme, c’était et c’est encore «tout un symbole».

Napoléon : « gloire » nauséabonde d'un tyran,
vulgaire chien de garde de l'ordre social

                               En cette année 2021, où se télescopent les discours de commémoration voire de célébration du bicentenaire de la mort du tyran Napoléon Bonaparte et les évocations du 150e anniversaire de la Commune de Paris, il n’est pas inutile de rappeler en quels termes les élus de la Commune avaient justifié leur décision ; impossible de dénier à aucun de ces termes son exactitude et sa justesse : « monument de barbarie »,  symbole de force brute et de fausse gloire », «  militarisme », « négation du droit international », « insulte permanente des vainqueurs aux vaincus », « attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité ».

Qui a jamais répondu Napoléon Bonaparte
quand on lui demandait de citer le nom d’un contributeur au progrès humain ?**

                               L’affaire étant, de nos jours, réglée, la République ayant triomphé de ses adversaires monarchistes et bonapartistes, la colonne n’est plus de nos jours un enjeu politique, elle ne trône plus, tranquille, que sur sa « valeur patrimoniale ».

 En 1871, entre républicains et bonapartistes : la Colonne Vendôme

                               En 1871, il fallut toute la mauvaise foi revancharde des Versaillais, désormais vainqueurs de la Commune et massacreurs des Communards, pour prétendre que cette démolition de la colonne Vendôme avait été une atteinte insupportable aux beaux-arts et à la culture et que cette destruction était une preuve de plus de la sauvagerie primitive des révoltés parisiens.

                               Destinée à célébrer Austerlitz, ou bien la Grand armée, ou encore les victoires de l’Empereur (comme le rappelle la dédicace inscrite au pied du monument : « Napoléon Empereur Auguste a consacré à la gloire de la Grande Armée cette colonne formée de l'airain conquis sur l'ennemi pendant la guerre d'Allemagne, remportée sous son commandement en 1805 en l'espace de trois mois »), cette colonne, de nos jours, ne devrait plus évoquer autre chose que l’incroyable et inutile sacrifice de plusieurs millions d’hommes dans des guerres de conquête absurdes et illégitimes initiées et poursuivies jusqu’à la ruine par un tyran absolu ; elle ne devrait plus rappeler autre chose que la vanité, l’hubris et la mégalomanie d’un militaire ambitieux, comploteur, destructeur de la République, tyran d’un autre temps, qui avait fait installer au sommet de la colonne une statue, haute de 5 mètres, de lui-même costumé en empereur romain. Rappelons qu’auparavant existait au même endroit, sur cette place qui s’appelait alors « Louis-le-Grand », une statue équestre de Louis XIV en empereur romain, statue que les révolutionnaires avaient fait enlever et fondre.

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                              Et pourtant, il en est qui voient dans ce monument un symbole de « la grandeur de la France » quand ce n’est pas l’expression des « valeurs nationales ». Rire ou pleurer ?
                                    Entre défense par certains du régime napoléonien et attachement, chez d’autres, au souvenir des Communards partis « à l’assaut du ciel », deux héritages s’affrontent encore. Selon que vous voulez abattre la colonne pour la remplacer, ou que vous êtes du côté de ceux qui l’ont édifiée, reconstruite et veulent encore la célébrer, vous penchez d’un côté ou de l’autre de l’histoire….
                                    Il faut toute la mauvaise foi des héritiers actuels du régime impérial pour prétendre que Napoléon c’est la grandeur de la France, un morceau du grand roman national, voire que c’est l’œuvre de 1789 répandue dans toute l’Europe. Faut-il rappeler l’héroïque résistance du peuple espagnol contre l’envahisseur français ? Faut-il rappeler Moscou fumant ? Faut-il rappeler la rage de Beethoven, effaçant sa dédicace à Bonaparte de sa 3e symphonie lorsqu’il apprit que celui-ci s’était couronné empereur ? Faut-il rappeler l’Ouverture 1812, de Piotr Tchaïkovski ? 

Goya, le Tres de Mayo

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Laisser s'évanouir les ombres du passé et commémorer l'avenir

                                  Si on décidait aujourd’hui, par un acte fort d’humanisme, pour exprimer l’attachement de la France à la paix en Europe et aux valeurs d'internationalisme, d’enlever la colonne Vendôme de son socle, on pourrait la remplacer par un monument à la gloire de Ludwig van Beethoven dont l’« Hymne à la joie » sert aujourd’hui d’hymne européen.

                                 Beethoven a « déboulonné » Bonaparte et il s’en est expliqué : « Ce n’est donc rien qu’un homme ordinaire ! Maintenant, il va fouler aux pieds tous les droits humains, il n’obéira plus qu’à son ambition ; il voudra s’élever au-dessus de tous les autres, il deviendra un tyran ! » (témoignage de Ferdinand Ries, élève et ami de Beethoven, cité par Jean et Brigitte Masson dans leur Ludwig van Beethoven.)

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                                 Et Heinrich Heine qui, s'il « avait admiré inconditionnellement » Napoléon avant le 18 brumaire, déclara ensuite : « Il trahit alors la liberté. »

                                 En 1871, l’idée de « déboulonner » la colonne Vendôme n’avait pas surgie de nulle part ! Ce monument était haï par tous les républicains. Peut-on rappeler qu’Auguste Comte qui, dès 1848, demandait qu’on démolisse la colonne, avait réitéré sous le Second empire l’expression de son hostilité à ce « monument oppressif, (…) indigne parodie du trophée romain[1] ». Karl Marx, à la dernière phrase de son essai de 1852 intitulé Le 18 brumaire de Louis Bonaparte – une dissection acérée et impitoyable du règne de la bourgeoisie triomphante sous le Second empire et un portrait ironique du Napoléon « en miniature » et de sa clique au pouvoir à Paris – écrivait : « Le jour où le manteau impérial tombera enfin sur les épaules de Louis Bonaparte, la statue d’airain de Napoléon s’écroulera du haut de la colonne Vendôme. »

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                                 Et, le 16 mai 1871, la colonne s’abattit enfin !
                                 Avoir vu, enfin, la statue de l’empereur étalée sur son tas de fumier comme elle l’a été le 16 mai 1871, belle satisfaction…
                             Mais voyez comment on la célèbre, en 2021 :  plantée dans ce quartier de Paris qui suinte le « séparatisme » des riches, l’entre-soi ostentatoire, à deux pas du Palais de l’Élysée, en remontant la rue du Faubourg Saint-Honoré, un cortège de boutiques du luxe le plus tapageur lui fait une couronne : les Cartier, Boucheron, Van Cleef, Rolex, Chopard, Louis Vuitton, Dior, Chanel, la banque Morgan, l’hôtel Ritz, l’hôtel d’Orsigny, d’autres, et même le ministère de la Justice, lui font la ronde et rendent on ne sait quel culte obscène à cette anachronique Colonne Vendôme.

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Gustave Courbet, comme Hugo et comme Zola ensuite, bête noire des réactionnaires

                              Un mot encore à propos du sort qu’eut à subir le peintre Gustave Courbet, durement atteint par la répression ordonnée par les Versaillais ? Arrêté à son domicile où, en bras de chemise, il attendait les vainqueurs, exhibé ensuite, menotté, dans les rues de Versailles, jeté en prison, ses biens saisis, il fut finalement condamné à payer les frais de la reconstruction de la colonne.

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                              C’était une vengeance : on sait que, dès le 14 septembre 1870, Courbet avait adressé au gouvernement issu du 4 septembre une pétition d’artistes réclamant le démontage de la colonne et son transfert aux Invalides ; ne venait-on pas de proclamer la République ? Lorsque la Commune vota le décret de destruction, Courbet n’était pas encore élu ; quand la destruction eut lieu, il ne siégeait plus, depuis le 11 mai, à la Commune. Mais on a fait payer à Courbet son engagement communard.
                              Et puis la vengeance soldait aussi les comptes de son long passé de républicain, de son opposition déterminée au Second empire, de son rôle dans la création, le 13 avril 1871, de la Fédération des artistes (avec Corot, Degas, Manet, Daumier, Millet, Dalou …) et même de la décision de supprimer l’Académie des beaux-arts ; ce fut aussi une vengeance de « collègues », celle d’un Meissonnier, celle des Goncourt ou d’un Dumas fils, décidés à lui faire payer ses choix de chef de l’école réaliste en peinture, les thèmes anti-héroïques de ses tableaux, l’audace et la puissance de ses œuvres, bref tout ce qu’ils nommaient « le laid, encore le laid ».

Concluons...

                             Personnellement, quand je suis à Paris, aucune balade ne me conduit jamais du côté de la Place Vendôme - qu'aurais-je à y faire ?
                             Mes pas me conduisent ici et là, de la rive gauche aux grand boulevards, souvent de Bastille à République (et inversement). On y rencontre un peuple moins préoccupé de "grand roman national" que de justice, de dignité et d'égalité, moins porté à se ranger derrière un "homme providentiel" (Napoléon, Louis Bonaparte, Mac-Mahon, Boulanger, Pétain, de Gaulle ou le petit Micron) que de valeurs collectives d'humanité, d'entraide et de solidarité. Et, à la fin de ce mois de mai, nous nous retrouverons nombreux pour la montée au Mur des Fédérés : nous savons pourquoi ils sont morts, eux qui voulaient vivre, si passionnément.

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** Il existe quelques défenseurs de l’héritage napoléonien qui viennent vanter sur les ondes ou dans la presse la création par lui des lycées !!!! Quels lycées ? Lycées militaires, réservés à une étroite élite vouée à servir le tyran… Tout comme avec la rédaction du Code civil pour ce qui est de la Justice, l’action de Napoléon dans le domaine de l’Education n’était pas tournée vers le progrès de la société, elle organisait l’ordre social, hiérarchique, répressif, patriarcal. Rien à voir avec l’idéal émancipateur d’un Danton qui avait pensé la généralisation de l’école publique pour l’émancipation de tous les citoyens ; rien à voir avec les premiers actes de la Commune de 1871, reprenant le flambeau et proclamant l’école publique, gratuite, laïque, pour garçons et filles, écoles professionnelles y compris, en attendant les lois scolaires de la 3ème République.

[1] Auguste Comte, Système de politique positive, Paris, t. 4, 1854, page 397.

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