La tendresse des bannis (recueil)

"Notre avenir est d’un noir sans transparence, nous avançons les mains pour nous protéger de la chute, ..."

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El Alto, la fin du rêve

Mon père était mineur,
il mâchait la coca à longueur de rêve
avec des absences voyageuses
et des mots Aymaras
qui sentaient la terre et les dos cassés.
La mine a fermé et nous nous sommes incarcérés à El Alto.
El Alto c’est l’enfer au ciel,
c’est la lame de fond du vent froid
qui effiloche les herbes fauves de l’Altiplano,
c’est un parterre d’immondices
qui distille des senteurs anarchiques,
c’est la maladie qui roule en berline
et les enfants des rues qui s’inventent des écoles,
c’est la vie qui joue sa chance
à la roulette russe. (...)

Et puis Evo a été chassé,
la misère a poussé la porte
et dans les vapeurs de révolte
les morts ont tenu congrès,
un grand banquet, à vingt-trois,
avec des silences de sang
et des sourires de porcelaine en fleur.
L’espoir a changé de camp,
les chatoyants ont ressorti leur morgue
et leur costume griffés,
les milords ont cherché la lumière
pour être là le jour de la curée,
pour amputer le corps malade d’El Alto,
pour remettre les pauvres à leur place.

Notre avenir est d’un noir sans transparence,
nous avançons les mains
pour nous protéger de la chute,
nous respirons pour oublier de survivre,
je voudrais faire disparaître le noir. (...)

Christian DUMOTIER, Mane, le 30/11/2019 (écrit après l'annonce des 23 morts dans les rues de La Paz)

"La tendresse des bannis" : Christian DUMOTIER publie un choix de ses textes dont j'avais, l'an dernier, présenté sur ce blog celui qui l'appelait "Les Gueux" et qui figure en ouverture du recueil qui paraît ces jours-ci (et qu'on peut d'ailleurs retrouver dans les extraits accessibles en ligne sur le site de l'éditeur). Un recueil à se procurer (10 euros): il appartient de plain pied à l'émotion qui saisit la France de ce début de 2020 et la met en ébullition. Lien ci-dessous...

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