Parti médiatique, système médiatique, médiacratie, pouvoir médiatique. Comment dire?

« Nous pensons que, parmi leurs autres fonctions, les médias servent les puissants intérêts sociétaux qui les contrôlent et les financent, et exercent de la propagande pour leur compte. » (Noam Chomsky)

Parti médiatique, système médiatique, médiacratie, pouvoir médiatique,… comment faut-il dire ?

 Commençons par dire que tout terme, toute expression, tout syntagme (pour parler beau), aussi bien choisi fût-il pour nommer une réalité sociale, pourra être vu comme « un raccourci qui porte une part d’exagération » (Perry Anderson, La Pensée tiède), et pourra être récusé comme réducteur rapporté à la réalité complexe qu’il entend décrire. Il le sera a fortiori par celles et ceux qui contesteront toute tentative d’analyse puis de dénonciation de cette réalité complexe et contradictoire et voudront la défendre en la décrivant sous d’autres formules ou en la prétendant non-problématique.

Ces censeurs joueront l’indignation, plaideront la bonne foi, réclameront leur droit à s’exprimer librement. Ils reprocheront pêle-mêle aux dénonciateurs de mettre tous les journalistes dans le même sac, tous les médias dans le même sac, de s’attaquer à la première des libertés, celle de la presse, puis de s’inspirer des discours « populistes », de fragiliser la démocratie, de propager une pensée totalitaire, et pour finir de préparer une dictature. Il en serait de même s’il s’agissait de décrire l’énarchie, le patronat, les intellectuels, que sais-je ?…. Il s’agit bien là d’un ressort de propagande éculé mais toujours performant s’il est pratiqué sur le mode du « enfoncez-vous bien ça dans la tête ». Et c’est bien à cela que sert le système médiatique dominant, possédé par quelques grands groupes financiers et contrôlé par des dirigeants choisis par eux.

 

L’analyse et la dénonciation du quatrième pouvoir, entre les mains des puissances économiques dominantes, ne date pas d’hier

 « Nous pensons que, parmi leurs autres fonctions, les médias servent les puissants intérêts sociétaux qui les contrôlent et les financent, et exercent de la propagande pour leur compte. Les représentants de ces intérêts ont d’importants programmes et principes qu’ils veulent mettre en avant, et sont en bonne position pour modeler et contraindre la politique des médias. Cela ne se fait pas normalement par une intervention grossière, mais par la sélection d’un personnel bien-pensant, ainsi que par l’intériorisation, de la part des responsables des rédactions et des journalistes en service, de priorités et de définitions de ce qu’il convient de rapporter qui sont conformes à la politique de l’institution. » (Edward S. Herman et Noam Chomsky, La Fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie, 1988, cité dans l’article « critique des médias » de Wikipedia)

 

Depuis au moins vingt ans, les travaux se sont multipliés se donnant pour but de décrire et comprendre l’évolution du système médiatique. Ce fut le cas de travaux universitaires, en sociologie ou en histoire, ce fut le cas de « témoins » connaissant ou ayant connu de l’intérieur le monde des médias. Les uns et les autres sont irrécusables et on a peine à imaginer la sévérité de leur analyse avant de les avoir lus. C’est de ces travaux que procède l’idée que la démocratie est menacée par le poids de ce système médiatique qui tend à propager sans cesse une vision idéologique rien moins qu’objective et pluraliste, une sorte de « pensée unique », favorable à certains intérêts de classe, en direction de l’opinion publique.

Citons Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996 ; Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, 1997, François Ruffin, Les Petits soldats du journalisme, 2003. Plus récemment, Alain Deneault, La Médiocratie, 2015, et Aude Lancelin, Le Monde libre, 2016 (prix Renaudot).

 

Une vie politique désormais dominée par le poids de médias

 En utilisant le terme de « parti médiatique », Mélenchon a voulu souligner un aspect qui sans être nouveau (voir la campagne sur le référendum européen de 2005, voir les études sur la diffusion de la « pensée unique » : « There is no alternative »)  a pris des proportions nouvelles pendant la phase électorale de 2017 en France : l’impact politique direct de la mobilisation des acteurs les plus divers de la sphère médiatique dominante, des médias dits main stream, en faveur d’une politique et donc d’une candidature, celle de Macron ; au point d’avoir en large part « fabriqué le candidat » ; mobilisation qui, symétriquement, s’est faite contre un autre candidat, Mélenchon, seul représentant d’une alternative construite, démocratique et républicaine, à ce « candidat des médias ».

C’est cet engagement politique non dissimulé, massif (accompagné du maniement de tous les artifices médiatiques connus : désinformation, caricature, mensonges directs ou par omission, manipulation photographique), de tous les médias influents et de leurs représentants connus, présentateurs de journaux télévisés, éditorialistes, chroniqueurs, animateurs, experts, etc. - ce qu’on peut appeler la « médiacratie » en raison de sa réalité de fait social structuré - se répandant dans la presse, les radios, les télévisions et les réseaux sociaux, et prenant en charge la défense du système social qu’ils ont pu croire menacé (d’autant que le PS et la droite étaient de fait hors jeu), se mobilisant dans la défense de leur pays idéal, pays de cocagne pour beaucoup d’entre eux, pays rêvé des inégalités et de la répression croissante des libertés et qu’on a pu appeler « la république de l’extrême-centre », s’engageant dans la promotion de l’incarnation providentielle et virginisée de cette « seule politique possible » adulée représentée par le candidat Macron, c’est tout cela qui a conduit Mélenchon à qualifier cette réalité nouvelle de « parti médiatique ». Qu’on vienne fait mine de ne pas comprendre, de dire qu’un parti c’est autre chose, qu’une telle expression est simplificatrice ou stigmatisante ; cela ne change rien à la réalité de ce qui s’est passé en France en 2017.

Macron n’avait pas de parti, pas de militants, pas d’élus, mais il avait l’argent et les médias avec lui. Qui peut le nier ? Une sorte de rouleau compresseur s’est mis en branle, mobilisant la plupart des femmes et des hommes qui occupaient des fonctions influentes dans l’ensemble des médias dominants, publics et privés. Sans doute, personne ne leur a demandé de le faire, personne ne les a payés pour le faire, personne ne les a forcés à le faire… Mais ils sont là pour ça, et il leur a suffit de se mobiliser pour leur vision du monde et de la société.

Comme lors de la campagne référendaire de 2005, ils ont été unanimement du même avis, ils se sont trouvés naturellement tous séduits par le candidat Macron, ont apprécié collectivement son absence de programme puis son programme, ont aimé qu’il fût un ancien homme de confiance du président en place, conseiller et ministre, et qu’il ait su rompre avec lui - le « trahir » ? - pour annoncer qu’il ferait comme lui mais en mieux un fois élu. Ils ont été touché par la jeunesse de cet homme arrivé, issu des meilleurs - les énarques, ayant en plus déjà un passé de banquier, affichant son manque de scrupules, sa morgue de winner, son arrogance d’« élu ». Avant même certaines couches du peuple, ce sont les soi-disant élites qui apprécient les aventuriers, les individus sans scrupules, les jeunes chefs déterminés, pourvus qu’ils aient donné tous les gages de leur aptitude à servir ; et elles sont prêtes à leur servir de marchepied - renvoi d’ascenseur sinon assuré du moins probable….

Tout cela fait donc qu’au-delà du système médiatique déjà ancien, connu et rôdé, totalement sous contrôle, qui chapeaute notre pays, qui en assure la docilité comme l’Église pouvait le faire dans l’ancien temps, et qui veille à son anesthésie, au-delà de tout cela donc, il y a ce fait patent qu’un « parti médiatique » (allons, prenons ce terme sans faire la fine bouche), issu du système médiatique, a fait l’élection de 2017, a assuré la défaite de La France insoumise, et veille, depuis près d’un an, à ce qu’aucun réveil douloureux ne se produise dans l’opinion. Tant que faire se peut. Ce parti médiatique, le pouvoir qu’il concentre désormais, ne constituent-ils pas une menace pour la démocratie ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.