Gustave Flourens (1838-1871), un intellectuel communard méconnu

Gustave Flourens, le « chevalier rouge » selon Victor Hugo, fut un scientifique et un intellectuel communard, aujourd'hui un peu oublié, et avant cela un universaliste, un internationaliste, un démocrate et un républicain prêt à tous les engagements. Prisonnier, désarmé, il est mort le 3 avril 1871, sabré par un gendarme versaillais.

 Gustave Flourens (1838-1871),un intellectuel communard méconnu

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Gustave Flourens, musée Carnavalet

« Dans notre époque déplorable, les hommes d’action sont privés d’intelligence et ignorent la science ; d’autre part, ceux qui possèdent la connaissance sont incapable d’agir. (...) Les Grecs anciens avaient accompli le plein développement de l’âme humaine : ils savaient comment penser et entreprendre, comment parler et agir. Ils étaient des hommes complets. »
(Gustave Flourens, « Des hommes complets », 14 mai 1866, L’Indépendance hellénique)

                        Gustave Flourens, ce nom ne vous dit sans doute rien ou bien pas grand-chose… Flourens (1838-1871) fut un savant, athée et rationaliste, professeur d’ethnologie au Collège de France (alors Collège impérial de France ), bientôt devenu un opposant déterminé au Second empire, un républicain farouche, avant d’être tué, le 3 avril 1871, à Chatou, de deux coups de sabre à la tête par un gendarme versaillais.

                        Né en 1838, il était le fils aîné du médecin et physiologiste Pierre Jean Marie Flourens (1794-1867), professeur au Collège de France et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, et d’Aline Adolphe Gabrielle Clément d’Aerzen (1807-1879), fille d’un général d’Empire.                      

                        La biographie de Paul Gustave Flourens ne figure pas dans les «dictionnaires des intellectuels» bien que celui-ci, scientifique, universitaire, écrivain et journaliste, a voué sa courte vie à la défense des valeurs universalistes, démocratiques et républicaines ; peut-être que sa décoration, par Victor Hugo, du titre de «chevalier rouge», l’a définitivement classé du côté de ceux qu’on oublie de citer… Peut-être parce qu'intellectuel républicain, intellectuel révolutionnaire, Flourens entre mal dans les cases pré-établies par les historiens.                      

                       Gustave Flourens, qui avait été élu dès le début du mois d’octobre 1870, durant le Siège de Paris, commandant des cinq bataillons de gardes nationaux de Belleville, avec le titre sonore et très honorifique de « major des remparts », et qui avait aussi été élu adjoint à la mairie du 20e arrondissement, avant d’être élu à la Commune, à la fois par les électeurs du 19e et du 20e arrondissements, et de siéger alors à la Commission militaire où il se consacrait à la conduite des opérations avec le grade de général, est donc mort, le 3 avril, sous l’uniforme des défenseurs de la Commune de Paris, sabré par un officier de gendarmerie alors qu’il était désarmé.

                       Mais avant cela, que d’histoire ! Loin d’être le quasi anonyme qu’il est devenu 150 ans après, c’était alors une forte personnalité, bien repérée de la chronique de la fin du Second Empire, et les journaux ne cessaient de revenir sur les épisodes de sa vie aventureuse.

Gustave Flourens, révolutionnaire « cosmopolite »

                      À 25 ans, enthousiasmé pour les mouvements de libération nationale que connaissait l’Europe, Flourens était parti en Pologne au cours de l’année 1863, décidé à soutenir le soulèvement anti-tsariste. Mais, ce qu’il avait vu du poids de l’Église catholique et des hobereaux polonais chez les dirigeants de l’insurrection l’avait conduit à repartir rapidement en France. C’est en Grèce et en Crète, en 1866-1868, que se forgea son image de défenseur de toutes les causes libérales et nationales et de combattant intrépide. Au sein d’un groupe de volontaires, il participa à la puissante insurrection crétoise, victorieuse contre la domination turque, qu’il représenta ensuite à Athènes. Dans un courrier adressé à un ami belge, Flourens expliqua en ces termes sa décision de rejoindre la Turquie : « La Révolution, pour réussir, doit devenir cosmopolite. Si elle ne se fait pas à Paris, elle se fera ailleurs, peut-être en Espagne. Allons donc partout, sinon la faire, du moins la préparer. »

                      À quel avenir Flourens songeait-il ? Peut-être que cette phrase écrite à Hugo en guise de vœux pour l’année 1869 permet de l’imaginer : « Je vous souhaite (…) de voir la France donner au monde l’exemple et le noble modèle d’une vaste fédération européenne, où tous les peuples, comme tous les hommes auraient chacun leurs droits. »

                      En 1871, lorsqu’il fut élu à la mairie du 20ème arrondissement de Paris, la proclamation qu’il signa avec le maire, Gabriel Ranvier, s’achevait par ces mots : « Vive la République démocratique et sociale, universelle ! »

                      En 1867, parmi ses actions pour faire connaître le sort des Crétois, Flourens avait pris contact avec Victor Hugo qui lui répondit avec chaleur : « Vous êtes un vaillant cœur, un noble talent, un bras robuste et dévoué. Vous pensez et vous combattez ; je vous serre la main et vous aime. » Les liens ne cessèrent de se renforcer ensuite et, en juillet 1868, Hugo écrivit un « Gustave Flourens », publié dans la presse, dans lequel, avec des accents dignes des Châtiments, il dressait un portrait en gloire de l’insurgé persécuté :
                     « M. Gustave Flourens est un jeune écrivain de talent. Fils d'un père dévoué à la science, il est dévoué au progrès. (…) La nature l'avait fait penseur, la liberté l'a fait soldat. (…) À cette heure, M. Gustave Flourens est hors la loi. Le gouvernement grec le traque, le gouvernement français le livre, et voici ce que ce lutteur stoïque m'écrit d'Athènes, où il est caché : ‶Si je suis pris, je m'attends au poison dans quelque cachot.″ (…) Non, Gustave Flourens, qu'on met hors la loi, n'est pas abandonné. La vérité, cette grande menace, est là, et veille. (…) Sait-on pourquoi Napoléon est tombé ? C'est parce que la justice, debout dans l'ombre, le regardait. »

                       Flourens a publié une brochure, en 1868, intitulée La Question d’Orient et l’insurrection crétoise. Ce petit opuscule, nourri d’observations de terrain et prenant fermement fait et cause pour les populations non-ottomanes – « les rayas » – que la France s’était « formellement engagée à protéger » et défendant le principe de leur émancipation, loin d’être un simple pamphlet dénonciateur pétri d’utopie, était une véritable étude politique, historique et ethnographique, stratégique et diplomatique, de l’état de l’Empire ottoman, mise à la disposition de ceux qui entendaient servir les justes causes sur la base d’une solide connaissance des enjeux.

1869-1870 : deux années d’engagements anti-bonapartistes, démocrates et républicains

                       De retour à Paris au début de 1869, Gustave Flourens se relança, auréolé de prestige, dans le mouvement d’opposition au Second Empire. Le personnage intriguait, fascinait, y compris chez ceux qui le vomissaient ; de ce fait, de nombreux portraits ont été écrits, permettant de deviner qui il était. Ainsi cet article paru dans Le Gaulois, le 3 mai 1870, alors qu’il était au centre d’un vaste scandale plus ou moins orchestré par la propagande gouvernementale et menacé, de ce fait, des plus graves sanctions : 
                       « C'est un roseau, mais un roseau pensant et agissant surtout. Long, pâle, osseux, avec des cheveux d'un blond douteux et sa barbe ébouriffée tirant sur le roux, avec son œil clair et sa mâchoire fortement accusée, toute sa figure, d'une maigreur ascétique, respire l'énergie et la volonté. Signalons en passant une curieuse particularité : un collectionneur, M. Dubosc de Pesquidoux, possède un portrait authentique de Saint Bernard dont M. Flourens est le vivant original. Excessivement nerveux, il parle d'une voix sourde, saccadée et vous serre les mains à vous les briser. Doué d'une activité fébrile, il arpente les rues à grands pas, lorsqu'il ne couvre pas des rames de papier de sa large écriture. Rencontre-t-il un ami, il lui saute au cou, met, en l'embrassant, son équilibre en danger, puis s'éloigne rapidement avant que l'autre ait pu revenir de la brusquerie de cette étreinte. Sous l'influence d'une éducation évidemment trop classique, on le voit voler à la défense des nationalités opprimées. En Crète, il eut volontiers combattu sous le costume des héros d'Homère et se fut chargé de garder seul le passage des Thermopyles. Il est seulement à regretter qu'un savant tel que lui pense à transporter sur les bords de la Seine des aptitudes dont l'emploi est si difficile dans le milieu où nous vivons. »

                         En mars 1869, Flourens fut condamné une première fois à trois mois de prison pour offense envers l’empereur et contravention à la loi sur les réunions publiques, et incarcéré à la prison Sainte-Pélagie qui accueillait les détenus politiques de l’Empire. Libéré, il défia en duel le bonapartiste Paul de Cassagnac, auteur d’un article dans Le Pays qu’il jugeait insultant pour le peuple et fut grièvement blessé. Il soutint ensuite la candidature du journaliste républicain Henri Rochefort aux élections législatives et, lorsque celui-ci fonda La Marseillaise, il en confia la rubrique militaire à Flourens qui y publia des articles sur « L’Armée et le peuple » dont il disait qu’ils « ont produit un excellent effet sur le moral de l'armée et ont commencé à l'amener vers la cause républicaine ».                         

                        Flourens professait alors des positions proches de celles d’Auguste Blanqui, en faveur des stratégies insurrectionnelles. Il tenta ainsi de fomenter une émeute lors des obsèques du jeune journaliste Victor Noir, assassiné par le prince Pierre-Napoléon-Bonaparte, en janvier 1870. Mais Louis Noir, Jules Vallès et Rochefort, entre autres, refusèrent de marcher sur Paris malgré ses objurgations. Le 7 février 1870, lors d’une réunion publique, annoncée plusieurs jours auparavant, Rochefort et Flourens devaient parler sur Voltaire. Dès son arrivée, Rochefort fut arrêté par la police venue en masse. À cette nouvelle, Flourens qui présidait, tirant de sa poche un revolver et une épée de sa canne, lança d'une voix tonnante : « Aux armes ! Nous nous déclarons en état d'insurrection contre l'Empire, pour la défense des lois et du suffrage universel!» Il se saisit alors du commissaire de police et traversa avec lui toute la salle en criant : « Vive la République universelle et la délivrance de l'humanité ! Aux armes ! À Belleville ! » On a considéré, à l’époque, que Flourens avait préparé d’avance son appel de l'insurrection. Mais celle-ci tourna court et il n’eut plus qu’à se tenir caché jusqu'à son départ pour l’exil. Impliqué dans le « procès de Blois » devant la haute cour dont le principal prévenu était accusé d’avoir eu le projet d’assassiner l’empereur, il fut condamné en son absence à six ans de déportation et à la dégradation civique. Quittant Londres où il risquait d’être arrêté puis extradé, Flourens décida alors gagner à nouveau la Grèce.
                        En septembre 1870, dès la proclamation de la République, il fut de retour à Paris. Commença alors le dernier chapitre de la vie de militant, de proscrit et de combattant infatigable de Gustave Flourens.

Gustave Flourens, scientifique et intellectuel brillant et reconnu

                         L’autre grand versant de la courte vie de Flourens a été son important investissement scientifique et intellectuel, assis sur la position remarquable que lui avaient donné ses éphémères fonctions de professeur au Collège de France.

                         L’ex-brillant lycéen à Louis-le-Grand, bachelier puis rapidement licencié ès lettres puis ès sciences en 1859, avant d’avoir eu 21 ans, occupait depuis janvier 1860 des fonctions d’assistant-préparateur de son père, titulaire de la chaire d’Histoire naturelle des corps organisés au Collège de France. Gustave Flourens occupa pendant deux ans ces fonctions de préparateur. Puis, ayant été nommé suppléant de son père,  il entama le 7 décembre 1863, à 25 ans, un cycle de cinquante leçons sur « les races humaines » et sur « l’histoire de l’homme ».                        
                        Flourens, qui faisait partie de la Société de Géographie et de la Société d'Ethnographie de Paris, aux réunions desquelles il fut un temps assidu, adhérait manifestement à cette idée alors souvent énoncée, en particulier par le polytechnicien Edme-François Jomard, géographe, orientaliste et archéologue, un pionnier de l’ethnologie française, connu pour sa participation aux travaux archéologiques menés lors de l’expédition d’Égypte et comme membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, à savoir que l'ethnologie, science nouvelle considérée comme celle de « la connaissance de l’homme », était appelée à faire « le bonheur de l'humanité ».

                        Les leçons de Gustave Flourens rencontrèrent aussitôt un vif succès. On se pressa à ces conférences, reproduites aussitôt dans la presse puis publiées. On en parla dans Paris au point que le fils faisait concurrence au père qui, sans doute un peu sénile, venait de publier une virulente autant que présomptueuse réfutation des thèses de Darwin. Loin de rester dans le semi-anonymat dans lequel vivait la plupart des universitaires, le jeune homme prenait des risques en n’hésitant pas à donner à ses cours une tournure résolument matérialiste et athée, sans omettre des digressions anti-bonapartistes.

Les cours d’ethnographie de G. Flourens

                       Le contenu de ces leçons de Flourens s’inspirait de l’approche alors courante voire à la mode, consistant à mêler géographie, histoire, archéologie et histoire des migrations, étude des langues, des coutumes et des religions, et, bien sûr, considérations anatomiques et biologiques en y ajoutant une dose de phrénologie, pour développer un discours global et se voulant scientifique, sur les races et les peuples, discours imprégné de préjugés raciaux et de sentiments impérialistes. Flourens y ajoutait même certaines des hypothèses formulées par son père à l’occasion de ses travaux sur le cerveau humain qui font, aujourd’hui encore, considérer celui-ci comme un précurseur des neurosciences…     

                       C’est ainsi que l’Histoire de l’homme de Gustave Flourens commence par ces considérations : « Les peuples de race blanche qui habitaient dans l’Asie occidentale, entre la mer Caspienne et les Monts Belour, se séparèrent. Les uns marchèrent à l’Orient et atteignirent l’Hindoustan ; les autres se dirigèrent vers l’occident et nous les retrouverons en Europe. (…) Ils avaient ces espérances sans borne, cette ardeur indomptable, ce désir de l’inconnu, qui nous animent encore, nous, leurs descendants, et nous font conquérir le monde. » L’ethnologie à la manière de Flourens a vécu… il n’en reste à peu près rien, que l’aspiration à prendre les sociétés humaines pour objet d’étude, la prétention de fonder des sciences humaines là où n’existaient encore que légendes, préjugés et racontars.
                    Flourens, sans doute influencé par les récentes prises de position virulentes de son père en la matière, s’est brutalement exprimé dans la presse contre les théories évolutionnistes alors en plein essor : « Chaque époque géologique a des conditions d’existence différentes et une animation particulière déterminée par ces conditions. (…) Chaque espèce, animale ou végétale, est fixe et se conserve par reproduction séminale ou segmentaire. Quand les conditions d’existence changent, c’est-à-dire quand l’époque finit, les espèces ne se transforment pas, elles sont détruites par ce changement. D’autres apparaissent, en rapport avec les conditions nouvelles d’existence. » C’est un sujet sur lequel Gustave Flourens n’eut, semble-t-il, pas l’occasion de revenir dans sa courte vie, pas plus qu’il n’eut le temps de reprendre des travaux d’ethnographie ou de biologie.

Ce qui est possible ; les anticipations « écologistes » de G. Flourens

                      En même temps qu’il faisait connaître ses premières leçons du Collège de France, Flourens fit paraître, chez le même éditeur un petit volume intitulé Ce qui est possible. Il s’agissait d’une réflexion sur l’évolution de la société et le « progrès » conçue dans un esprit libéral et positiviste tout imprégné de saint-simonisme et de volontarisme technicien. L’auteur s’y lançait dans un tableau à la fois enthousiaste, critique et visionnaire des transformations sociales en cours.

                     Dans ces pages, on trouvait successivement un hymne à la libre concurrence et au laisser-faire puis une critique des incohérences de l’évolution technique allant jusqu’à des accents « écologistes » bien étonnants et en tous cas assez anachroniques. Par exemple, il dénonçait le gaspillage de la houille dans les machines à vapeur : « Nous en consommons des monceaux dans des fournaises toujours ardentes, pour produire un peu de force, de la vapeur et beaucoup de fumée. Il faut la réserver pour le chauffage et l'éclairage. (…) Si nos ancêtres avaient fait usage de la houille comme nous, il ne nous en resterait plus guère. (…) Ces forêts anciennes carbonisées, en réserve dans le sein de la terre, sont d'autant plus précieuses que les forêts actuelles tendent à disparaître devant les cultures. (…) La conservation des forêts actuelles est moins nécessaire depuis que le fer se substitue au bois dans les constructions. Mais le bois se reproduit, tandis que notre provision de fer et de houille, quelque vaste qu'on la suppose, est bornée. Ne ruinons pas l'avenir tout en nous vantant de travailler pour lui. »

                       Il faisait le procès des pollutions industrielles que bien peu de gens songeait alors à condamner : « Il est défendu de souiller et de dégrader la maison de son voisin. Pourquoi est-il permis, sous prétexte de progrès de l'industrie, de souiller et de dégrader ses poumons, qui sont bien autrement précieux ? (….) Employée dans les moteurs sédentaires la houille est un terrible fléau pour les villes, qu'elle infecte de sa fumée. (…) La respiration de chacun de ces gaz est mortelle en lieu clos. (…) C'est une asphyxie continue, un empoisonnement lent et à petite dose. »                                            

                       À ce gaspillage et ses pollutions, il opposait l’essor souhaitable d’un « moteur à gaz » plus pratique et moins polluant : « En employant le moteur à gaz au lieu de la vapeur pour produire de la force, on ne jette dans l’atmosphère d'autre résidu qu'un gaz inoffensif, l’azote. (…) C'est à l'eau et à l'air exclusivement que l'homme doit demander la force et le mouvement. (…) Si l'homme utilise la combinaison de l'hydrogène et de l'oxygène pour produire de la force, il ne détruit point. Ce sont des éléments qu'il déplace, dont il change les combinaisons ; ce ne sont plus des composés qu'il anéantit. » 
                      Parmi toutes sortes de suggestions pour gérer rationnellement le progrès technique en cours, il proposait de développer les transports fluviaux qui ne nécessitaient que peu d’infrastructures, contrairement à la route et aux chemins de fer. Dans le domaine du progrès rural, il prônait « l'introduction des moteurs mécaniques dans le travail du sol. Ils doivent remplacer les moteurs vivants, l'homme d'abord. (…) Les autres moteurs vivants, les animaux de labour, sont des consommateurs qu'il faut nourrir, des parasites avec lesquels il faut partager sa nourriture, même aux époques où ils restent oisifs et inutiles. (…) Employer l'herbe convertie en viande, qui doit nourrir l'homme, employer la houille qui doit lui fournir de la lumière et de la chaleur, comme forces de traction, ce sont de ruineuses erreurs.  (…) On a essayé d'employer la force mécanique au travail de la terre. Mais la houille s'y prête mal. Le moteur à gaz est parfaitement approprié à ce nouveau service. (…) Le travail agricole longtemps négligé, abandonné à la routine, à l'ignorance, mérite toute l'attention des hommes instruits et intelligents. Les véritables mines d'or ne sont point en Australie, elles sont dans notre sol même. S'il était cultivé comme il devrait l'être, nous ne connaîtrions plus la misère.»                    

                       Dernier exemple tiré de la lecture de ce Ce qui est possible, celui du projet d’une ville de l’avenir, moderne et planifiée : « Avant de construire une ville nouvelle, il faut en établir les voies de communication. Elle doit être située sur les bords d'un grand fleuve, coulant au niveau du sol à travers un terrain uni, Ce fleuve, au lieu d'aller en un seul faisceau se jeter inutile à la mer, n’y portera plus une goutte d'eau qui n'ait été travaillée pour l'homme. I1 est divisé en canaux ; son cours, multiple pendant le trajet de la ville, ne redevient unique qu'à la sortie de celle-ci. Ces canaux sont les voies de la ville ; ils se soudent entre eux par des canaux secondaires de jonction. (…) Dans quelque pays, dans quelque partie du monde, qu'elles soient situées, à l'intérieur des terres ou dans le voisinage des côtes, ces villes seront florissantes, Elles auront des transports à bon marché ; elles pourront expédier directement chez tous les peuples leurs produits nationaux sans aucuns faux frais, et recevoir de même les importations. La richesse, l'existence même des peuples dépendent de leurs moyens de communication. »

                     Dans Ce qui est possible, les préoccupations sociales venaient, pour Flourens, très en second plan même s’il ne les négligeait pas. Il reprenait à son compte les tentatives paternalistes du patronat de certaines filatures. Pour lui, la condition ouvrière était certes difficile  mais tout compte fait meilleure que celle qui s’imposait du temps des corporations.                   

                     On reste surpris devant la rapidité des bouleversements intellectuels qui allaient conduire Flourens de ces préoccupations techniciennes à peu près ignorantes des conditions conflictuelles des mutations sociales en cours et des enjeux portés par les conflits sociaux, à des prises de parti résolument hostiles au pouvoir de la bourgeoisie, en faveur de l’égalité, de la justice, de la « république sociale ».

Flourens athéiste militant, contre les cléricaux

                     Le propos de Flourens, dans ses premières leçons au Collège de France, largement repris dans la presse nationale, eut d’abord l’agrément des autorités académiques. Mais bientôt ce fut l’inquiétude puis la désapprobation. La presse cléricale s’acharna et les pressions venant de la hiérarchie ecclésiastique furent si insistantes que la seconde série de conférences, prévue l’année suivante, fut annulée sur décision du ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy, et Flourens privé de son enseignement.                  

                    Celui-ci fit publier dans la presse une lettre adressée au ministre ; sous prétexte de protester contre la décision prise à son encontre, il en profitait pour se poser en défenseur de la science face à l’obscurantisme : « La science a commencé à nous assurer le bien-être matériel. Elle est prête à nous donner aussi, quand elle pourra librement parler, un trésor infiniment plus précieux : le bien-être moral. Comme il n’y a dans toutes ces vérités rien que de bon et d’honnête, nous devons les dire hardiment, dussions-nous déplaire au parti théocratique.»                   

                     Flourens revint à la charge avec une nouvelle lettre, plus polémique encore, qui fut reprise un peu partout. Parmi diverses saillies fermement anticléricales, on lisait ceci : « Il n’existe qu’une seule science, votre ennemie mortelle, puisqu’elle conquiert la vérité par l’examen des faits, tandis que vous prétendez posséder celle-ci par révélation. (…) Dans une démocratie véritable, le dieu est un contre sens. Pour fonder une société meilleure, plus juste et plus honnête, il nous faut l’exclure, lui et son cortège de superstitions. » Cette croisade antireligieuse de Flourens n’eut rien d’un coup de folie momentanée. Il eut l’occasion de reprendre les mêmes propos quelques années plus tard, cette fois dans un article publié par La Libre pensée : « L’ennemi est Dieu, écrivait Flourens ; la haine contre Dieu est le commencement de la sagesse. Si l’humanité veut progresser, il faut qu’elle accepte l’athéisme pour base. »

                    Par égard pour ses parents, vivement atteints par ces campagnes publiques où le nom respecté des Flourens était si durement chahuté, Gustave Flourens décida, en décembre 1864, de s’exiler et c’est ainsi que s’acheva sa brève carrière universitaire.

Pendant son exil volontaire, l’esprit démocrate et social de Flourens se précisa

                     C’est aussi ainsi que commença à se construire sa légende d’opposant courageux et déterminé au Second Empire et à la société conservatrice et réactionnaire qui constituait sa base.                    

                     Il gagna Londres où il étudia au British Museum puis s’installa en Belgique ; il y donna des leçons, fit des conférences, écrivit de nombreux articles parmi lesquels son « Discours sur le suffrage universel » qui eut des échos particulièrement nombreux. Il se lia alors avec Charles et François Hugo. Il se rapprocha aussi des militants de l’Association Internationale des Travailleurs, collabora à diverses publications dont la revue parisienne, La Rive gauche, désormais exilée à Bruxelles et L’Espiègle, un journal satirique et de caricatures, d’orientation anti-bonapartiste et de tendance socialiste.                     

                      De cette période de la vie de Flourens date le premier témoignage d’engagement véritablement politique de sa part. Avec Charles Longuet, le futur gendre de Karl Marx, et deux autres militants, le poète et historien républicain Robert Luzarche et le normalien républicain et futur communard Louis-Augustin Rogeard, tous membres de l’Internationale, il s’associa à la rédaction d’un « Appel à la jeunesse européenne » en faveur de la revue Rive gauche : « Partout la réaction triomphe. (…) Génération nouvelle, tu te lèves pure et forte. Et ce qui fait battre nos cœurs : vérité, justice, liberté, bonheur de tous, est aussi ce qui t'enflamme. (…) Nous ne possédons au monde que notre dévouement à nos idées, un amour immense du bien, une abnégation entière de nous-mêmes. (…) Et la jeunesse n'aurait pas à soi une feuille internationale, ne relevant que de sa conscience, ne défendant aucune dynastie, aucun trône ni aucun autel, n'ayant d'autres maîtres que l'honneur et la raison ! (…) Non, cela est impossible ! Car, ce serait s'abdiquer elle-même, ce serait donner raison à ceux qui nous disent : N'essayez point de réveiller des endormis. Imitez-les, buvez, mangez, jouissez, obéissez. »

                      Au mois de juin 1865, Flourens rentra en France et séjourna pendant trois mois chez ses parents, à Montgeron, en Seine-et-Oise. Puis il entreprit son expédition en Orient, déjà évoquée, et au secours des insurgés crétois. À part quelques brefs séjours, il ne revint en France qu’en 1869, année au cours de laquelle il devint un des opposants les plus en vue au régime impérial en multipliant les interventions dans la presse, en organisant de multiples réunions publiques plus ou moins bien tolérées par la police et en enregistrant ses premières condamnations. Les menaces s’accumulant, Flourens dût à nouveau s’exiler en Angleterre.

L’exil londonien de 1870 et l’amitié avec la famille Marx

                       C’est au cours de cet exil londonien que Flourens, impliqué dans les milieux militants de l’Internationale mais que son blanquisme pouvait rendre suspect, entra dans l’intimité de la famille Marx ; il séduisit et fascina ses hôtes et gagna la confiance d’Engels et Marx. Ainsi Engels écrivit-il à Karl Marx que « nous couperons court aux activités de Bakounine dans La Marseillaise grâce à Flourens qui a compris de quoi il retournait dans la French branch (de l’Internationale, ndlr) et qui s’est rallié à nous. »                       

                        Et Marx de répondre aussitôt : « Flourens est déjà venu me rendre visite plusieurs fois. C’est un très gentil garçon. Ce qui domine chez lui, c’est l’audacity. Mais il a quand même une bonne formation scientifique. (…) Bourré d’illusions et plein de fièvre révolutionnaire, but a very jolly fellow with all that (mais au total un type très agréable, ndlr), tout différent de ces hommes qui se prennent au sérieux. Il a été proposé pour faire partie de notre Council (le Conseil général de l’Association internationale des travailleurs, ndlr), auquel il a assisté deux fois en tant qu’invité. Ce serait une très bonne chose qu’il reste ici plus longtemps. »

                       S’il eut la confiance de Marx et Engels, Flourens bénéficia aussi de sentiments très forts qu’éprouvèrent pour lui Jenny Marx, l’épouse du leader de l’Internationale, et Jenny, une de leurs trois filles, alors âgée de 26 ans et en principe amoureuse de Charles Longuet. À la demande de Jenny, il écrivit dans le journal intime de celle-ci, les réponses, assez prévisibles, aux questions que celle-ci lui posait : « Votre vertu préférée : l'audace. Qualité préférée chez l'homme : l'énergie. Chez la femme : le dévouement. Votre idée du bonheur : vivre, simple citoyen, dans une république égalitaire. Le vice que tu détestes : la soumission. Votre occupation préférée : faire la guerre aux bourgeois, à leurs dieux, à leurs rois et à leurs héros. Personnages de l'histoire que vous aimez : Spartacus. » Quelques autres traits semblaient encore coller à la biographie du « héros » : « Votre maxime : Scire mori. Votre caractéristique : En avant ! (Go ahead !). Votre couleur préférée : le rouge ». On apprenait encore que Tacite était son auteur préféré et qu’en matière de poésie son choix allait à Lord Byron et à Victor Hugo (celui des Châtiments).

                       Dès le 8 mai 1870, dans une lettre à Louis Kugelmann, l’ami proche qui aidait alors Marx à publier Le Capital, Jenny parlait de Flourens et de ses démêlés avec la justice française dans l’affaire du procès de Blois :                      
                      « Dimanche dernier (mon anniversaire), quand la nouvelle de la découverte du complot nous est parvenue, M. Flourens était chez nous : vous pouvez donc imaginer que mon anniversaire n'a été rien moins que tranquille ou joyeux. Nous ne savions pas à ce moment‑là si M. Flourens n'allait pas être arrêté d'un instant à l'autre. (…) C'est un mélange tout à fait extraordinaire de savant et d'homme d'action. »
                       Les courriers échangés l’année suivante, après la mort de Flourens, en dirent plus ; le 18 avril 1871, la jeune Jenny écrivait à Kugelmann : « Un grand nombre de nos amis sont dans la Commune. Certains d'entre eux ont déjà été victimes des bouchers de Versailles. Gustave Flourens a été effectivement assassiné. (…)  Quand on songe qu'il y a un an seulement nous nous promenions avec lui à Hampstead en discutant de ce que l'on pouvait faire pour les prisonniers irlandais ! » Mme Marx, de son côté, écrivait, le 12 mai 1871 : « La mort de Flourens, brave entre les braves, nous a tous profondément atteints comme à présent la lutte désespérée de la Commune à laquelle participent tous nos plus vieux, tous nos meilleurs amis. »
                        La jeune Jenny a-t-elle été amoureuse de Gustave Flourens ou bien faut-il retenir entre eux l’existence de liens amicaux très forts ? Engels a raconté qu’à l'été 1871, lorsque Jenny et Eleanor, sa plus jeune sœur, rendirent visite à Paul et Laura Lafargue à Bordeaux, et qu’elles furent arrêtées par la police, Jenny avait dans sa poche une lettre de Gustave Flourens qu’elle conservait depuis l’année précédente : « Lorsqu'elle fut laissée seule au bureau pendant un moment, Jenny ouvrit un vieux livre de comptes poussiéreux, mit la lettre à l'intérieur et referma le livre. Peut-être que la lettre est toujours là. »

                        Pour en finir avec ces liens étroits noués en quelques jours, au printemps 1870, entre la famille Marx et Gustave Flourens, il faut évoquer la dédicace que Marx a écrite « À mon ami Gustave Flourens. Londres, 1. mai 1870 », sur la première page d’un exemplaire exceptionnellement rare du Manifeste communiste, dans l'édition Hirschfeld imprimée au début des années 1860, et le seul exemplaire connu avec une inscription de la main de Karl Marx.

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Dédicace de Karl Marx sur un exemplaire du Manifeste communiste.

L’automne et l’hiver 1870 à Paris : Flourens, un des dirigeants du camp républicain

                        Dès qu'il y apprit les revers de l'armée française dans la guerre franco-prussienne, Flourens, alors reparti en Grèce, débarqua à Trieste. Arrivé à la frontière franco-suisse, on vit en lui un espion prussien et il fut arrêté. Dès la proclamation de la République, il fut reconnu, libéré et il arriva à Paris le 8 septembre. Il ne cessa, au cours des semaines et des mois suivants, de prendre une part importante dans les événements politiques et militaires de la capitale jusqu’à devenir une des plus influentes personnalités. Surtout, il incarna un courant, un parti, celui du peuple en armes contre l’envahisseur prussien et contre les atermoiements des officiels du 4 septembre.                       

                       Ainsi, au cours d’une réunion publique, tenue le 9 septembre au café des Halles-centrales et présidée par Blanqui, il déclenchait des applaudissements enthousiastes en déclarant : « Citoyens, si nous ne sauvons pas la République par notre héroïsme, nous sommes perdus à jamais et la liberté de l’Europe avec nous.(…) Il ne faut pas laisser reforger la chaîne du despotisme (…). Il faut combattre pour l’humanité toute entière ! Si nous triomphons, la République universelle est sauvée. » Dès le lendemain, comme chef du 63ème bataillon de gardes nationaux, il faisait afficher une proclamation commençant par « Ou vaincre ou mourir ! » : « Ce n’est point pour la France que nous combattons, c’est pour l’humanité toute entière, pour la Prusse républicaine elle-même. (…) Point de désunion, point de transaction avec l’ennemi, et nous sauverons la France. »                      

                       Les semaines qui suivirent furent sans doute les plus importantes dans la vie d’engagements politiques de Flourens, jusqu’au moment où, en effet, il ne fut plus libre d’agir.

                        Élu par ses hommes commandant du 63e bataillon de la garde nationale, un bataillon de Belleville, il fut ensuite élu commandant de l’ensemble des bataillons du 20e arrondissement. Commença alors un long affrontement de Flourens avec le gouvernement de la Défense nationale – qualifié de « gouvernement de Défection nationale » – et en particulier celui qui le dirigeait depuis le 4 septembre, le général Trochu. Ce fut d’abord une escarmouche : Flourens, ayant près de 10 000 hommes sous ses ordres, estimait devoir être nommé au grade de colonel. Cela lui fut refusé par Trochu qui le fit nommer « major des remparts », un titre qui n’existait pas ; Flourens courait le risque, en le portant, de passer pour un soldat d’opérette, lui dont certaines rumeurs faisaient déjà dire qu’il aimait parader en uniforme et afficher une tendance à la vantardise. Cependant, la « légion Flourens » gagna très rapidement un vrai prestige au sein de la population des arrondissements populaires de l’est parisien.
                       Ce fut le cas le 5 octobre lorsque ses bataillons, fanfare en tête, investirent la place de l’Hôtel-de-Ville pour réclamer du gouvernement provisoire qui y siégeait de meilleures armes et la participation directe aux opérations militaires censées opposer l’armée commandée par Trochu aux Prussiens encerclant Paris. Faute d’avoir eu satisfaction, Flourens sortit de l’Hôtel-de-Ville en lançant un vigoureux « Vive la Commune ! » puis il annonça sa démission de son titre de major des remparts et adressa une lettre de confirmation en bonne et due forme. On touche là à un des traits de comportement de Flourens qui l’on fait considérer tantôt comme un incorrigible romantique tantôt comme un impulsif irresponsable, ou bien les deux… De fait, Flourens eut beau prétendre que ses hommes l’avaient aussitôt réélu, le gouvernement saisit l’occasion pour considérer qu’il avait perdu son commandement et il put compter, pour cela, sur des défections dans certains bataillons de la « légion Flourens ». De ce jour, la position de Flourens connut un premier affaiblissement. Pourtant, l’action du 5 octobre lui avait semblé indispensable et urgente quand tant d’autres appelaient au calme et temporisaient ; c’est bien ce qu’il écrivit ensuite, s’adressant à Paris, dans le journal de Blanqui, La Patrie en danger : « Quand nous avons été, avec dix mille hommes, au 5 octobre, demander à tes chers maîtres de l’Hôtel de Ville de marcher en masse à l’ennemi pour rompre le blocus, ravitailler Paris, soulever la province, il était temps encore, avec une surprise bien dirigée, de joindre le Prussien à la baïonnette, d’obtenir, sans autant de difficultés qu’aujourd’hui, de grands succès. Toutes les petites villes des environs de Paris n’étaient pas encore fortifiées par le génie prussien comme elles le sont aujourd’hui ; cette ceinture de fer qui nous étreint n’était pas encore serrée autour de notre cité et il n’y avait pas de disette parmi nous. Tu nous as laissé jouer par tes maîtres qui, complices de l’ennemi, tandis que celui-ci travaillait ardemment à t’affamer, te bernaient de promesses honteuses d’armistice et de paix. Tu le vois aujourd’hui, il aurait pourtant mieux valu te battre dès lors ; la province, électrisée par notre courage, camperait déjà à nos portes, et le Prussien, d’assiégeant serait devenu assiégé. »

La victoire in extremis, le 31 octobre 1870, du camp de la « Défection nationale »

                       Dans les jours qui suivirent cette journée du 5 octobre, la situation politique se dégrada et la tension monta d’un cran dans Paris : on savait que Thiers négociait à Versailles avec Bismarck, on apprenait que les villes de l’est avaient été livrées aux Prussiens, que le général Bazaine avait trahi, on soupçonnait le gouvernement de préparer une reddition, tout cela dans un contexte où le ravitaillement devenait très difficile, où la faim s’installait, où les rumeurs de trahison circulaient massivement. Alors, à la tête de ses bataillons, Flourens conduisit l’insurrection du 31 octobre 1870 contre Trochu et le gouvernement de la défense nationale, accusés de capitulation.               

                      Aux cris de « Pas d’armistice ! Levée en masse ! La Commune ! », les hommes que Flourens avait encore sous ses ordres, soit environ 400 gardes nationaux, occupèrent à nouveau la place de l’Hôtel-de-Ville sur laquelle des milliers de Parisiens étaient déjà massés. Le gouvernement fut « gardé à vue » dans l’Hôtel-de-Ville par les hommes de Flourens et le général Trochu retenu à l’écart. On a gardé de cette journée l’image de Flourens sautant sur une table autour de laquelle étaient assis les membres du gouvernement, prononçant leur déchéance et lisant, sous les acclamations, la liste des noms de ceux qui, jusqu'aux élections, allaient former un comité provisoire de salut public ; parmi eux, ceux de Hugo, Dorian, Flourens, Louis Blanc, Raspail, Ledru-Rollin, Félix Pyat, Blanqui, Ranvier, Rochefort, Delescluze, Millière, etc. Face à lui, Flourens se heurta à Jules Ferry, Jules Favre, Jules Simon, les fameux « Jules » qui allaient ensuite faire les bons et les mauvais jours de la 3ème République. Il faut ajouter le général Jules Trochu…

                       Cette insurrection, confuse, se heurta à la réaction des gardes nationaux des quartiers bourgeois, souffrit de l’insuffisante mobilisation des bataillons de gardes nationaux acquis à l’idée de « chasser les traitres » et d’obtenir l’élection sans délais de la Commune, manqua de chefs déterminés et efficace et n’obtint pas le ralliement déterminant des éléments hésitants ou carrément hostiles ; bref, elle échoua. Le rapport des forces se renversa sur le terrain lorsque des bataillons de gardes nationaux hostiles purent approcher de l’Hôtel-de-Ville en faignant, dit Flourens dans Paris livré, d’être favorables à la Commune et que des éléments militaires mobilisés par Trochu, en particulier des « mobiles bretons », pénétrèrent en nombre dans les sous-sols de l’Hôtel-de-Ville par des souterrains secrets reliés à la caserne Napoléon, située derrière le bâtiment : « L’ennemi était maître de la place, écrivit Flourens. Il ne restait plus qu’à éviter une effusion de sang inutile, dangereuse pour la cause, (…) qu’à délivrer les prisonniers après avoir reçu d’eux promesse formelle, garantie sur leur honneur, de mettre aux voix librement et sincèrement la Commune, qu’à se retirer enfin dignement, avec les honneurs de la guerre. » Plus tard, Flourens rejetait l’idée qu’il ait eu une responsabilité personnelle dans l’échec du 31 octobre : « (J’ai) dû céder devant le nombre, mais avec beaucoup de dignité, et en ne quittant la place qu’avec les honneurs de la guerre. »                                     

                       Moyennant donc la promesse d’élections à la Commune et qu’aucune poursuite ne serait exercée contre les acteurs de cette journée, les insurgés, finalement, se rendirent. La défection de Victor Hugo, opposé au renversement du gouvernement et méfiant à l’égard des meneurs de cette agitation, a pesé lourd. À propos de juin 1848, il avait déjà écrit : « En République, toute insurrection est coupable ; c’est l’assassinat du peuple par le peuple. » Ce point de vue détermina encore son attitude le 31 octobre. Et cette fois, il notait : « Je refuse de m’associer à eux… À minuit des gardes nationaux sont venus me chercher, présider, disaient-ils, le nouveau gouvernement. J’ai répondu que je blâmais cette tentative et j’ai refusé d’aller à l’Hôtel-de-Ville. »

                        Karl Marx et Friedrich Engels dont on sait qu’ils suivirent au jour le jour les événements parisiens et qu’au final ils reprochèrent aux chefs communards d’avoir manqué de vision et de détermination, d’avoir hésité et laissé passer les occasions, ne semblent pas avoir tranché entre savoir si l’offensive du 31 octobre fut aventureuse et prématurée ou bien si elle a échoué par manque de suite dans les idées. Dans son introduction à La guerre civile en France, écrite pour le vingtième anniversaire de la Commune, Engels écrivait ceci : « Le 31 octobre, des bataillons d’ouvriers assaillirent l’Hôtel de ville et firent prisonniers une partie des membres du gouvernement ; la trahison, un véritable parjure de la part du gouvernement, et l’intervention de quelques bataillons de petits bourgeois, leur rendirent la liberté et, pour ne pas déchaîner la guerre civile à l’intérieur d’une ville assiégée par une armé étrangère, on laissa en fonction le même gouvernement. »          
                        Quant à Marx, dans un essai de rédaction de l’adresse écrite au nom de l’Internationale et qui fut intitulée La guerre civile en France, il avait écrit : « Non seulement l’instauration victorieuse de la Commune à Paris aurait arraché la défense des mains des traîtres et lui aurait insufflé l’enthousiasme (…) mais encore elle aurait complètement changé le caractère de la guerre. Ce serait devenu la guerre de la France républicaine ; hissant le drapeau de la révolution sociale au XIXème siècle contre la Prusse, porte-drapeau de l’esprit de conquête et de contre-révolution. Par l’escamotage de la Commune, le 31 octobre, les Jules Favre et Cie ont assuré la capitulation de la France devant la Prusse et provoqué la guerre civile actuelle. »

 

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Gravure parue dans Le Monde illustré, le 5 novembre 1870.
Gustave Flourens est monté sur la table,autour de laquelle sont assis les membres « retenus » du gouvernement.

                                 Les promesses du gouvernement de Jules Fabre ne furent pas tenues ; des arrestations nombreuses eurent lieu, auxquelles échappèrent Flourens, Blanqui et quelques autres. Mais Flourens fut arrêté, le 4 décembre 1870, alors que, déchu de son commandement par décret du gouvernement, il avait repris la tête de ses hommes envoyés aux avant-postes, à Maisons-Alfort. Il fut enfermé à Mazas ce qui n’empêcha pas qu’il fût élu, le 7 novembre, maire adjoint de l’arrondissement de Belleville. Malgré leurs désaccords passés, il reçut en prison un mot de Hugo accompagné d’un exemplaire de son Napoléon-le-petit – Hugo lui avait déjà fait, de la même manière, l’hommage de son Homme qui rit lorsqu’il était emprisonné à Sainte-Pélagie.                                

                                 L’emprisonnement dura deux mois et demi, puis son meilleur ami, Amilcare Cipriani, jeune garibaldien et anarchiste italien dont il avait fait la connaissance en Crète et qu’il avait fait venir à Paris dès la chute de l’Empire, se présenta à la porte de la prison dans la nuit du 20 au 21 janvier 1871, à la tête des bataillons de Belleville, et fit délivrer le prisonnier et quelques autres futurs communards. Le 10 mars 1871, Flourens et Blanqui furent condamnés à mort, par contumace, par le 3e conseil de guerre permanent de la première division militaire de la Seine. Ils firent alors afficher dans Paris, chacun de leur côté, une protestation qui avait les accents d’une proclamation. Gustave Flourens rejetait la compétence de ses juges « nommés par un pouvoir qui n’avait encore été reconnu par personne, le 31 octobre 1870, (et donc) ne p(ouvai)ent puiser leur puissance qu’en dehors de la loi ».
                                 Il ajoutait : « J’ai appris par une longue expérience des choses humaines, que la liberté se fortifiait par le sang des martyrs. Si le mien peut servir à laver la France de ses souillures et à cimenter l’union de la patrie et de la liberté, je l’offre volontiers aux assassins du pays et massacreurs de janvier. Salut et fraternité. G. Flourens. »

                                 L’histoire a retenu que, ce 31 octobre, il s’en est fallu de peu pour que les tenants d’une république sociale et populaire, essentiellement animés par les blanquistes, les internationaux et les proudhoniens, pussent l’emporter sur les républicains auto-proclamés de l’Hôtel-de-Ville, défenseurs d’un régime conservateur et autoritaire. Le général Trochu, président du gouvernement et gouverneur militaire de Paris, exprima son soulagement « après ce coup de main qui a(vait) failli réussir ». En effet, le cours de l’histoire en eût été changé!
                                Victor Hugo, dans les jours sombres que Flourens affrontait, écrivit que celui-ci, « homme de l’idée, (était) aussi l’homme de l’épée. » S’il a eu connaissance de ce jugement, Flourens l’a sans doute apprécié, lui qui se lamentait naguère de ce que « les hommes d’action sont privés d’intelligence et ignorent la science (tandis que) ceux qui possèdent la connaissance sont incapable d’agir ». Il ajoutait alors que « les Grecs anciens (qui) savaient comment penser et entreprendre, comment parler et agir », et étaient, à ses yeux « des hommes complets »

La rédaction de Paris livré

                               Après avoir été incarcéré à la prison de Mazas pendant près de deux mois, du 4 décembre 1870 au 20 janvier 1871, Flourens dût vivre caché pendant des semaines et il se consacra alors à la rédaction d’une  belle synthèse dans laquelle il fit la recension de toutes ses actions durant les mois écoulés et exposa son analyse de la situation évolutive et chaotique de la capitale et du rapport de forces entre les camps en présence. Il en résultat le copieux Paris livré, daté du 28 janvier 1871, premier exemple d’une analyse globale d’une telle portée et écrite à chaud.

                               Paris livré s’ouvrait sur une profession de foi qui permet de situer Flourens parmi l’ensemble des courants politiques qui s’affrontaient, s’unissaient et s’opposaient dans le Paris assiégé de l’hiver 1870 :
                       « Nous, républicains, nous n’avons rien de commun avec les hommes du 4 septembre, qui se disent si impudemment républicains, avec ces jésuites politiques, les plus odieux imposteurs qui aient jamais trompé l’humanité. Nous continuons d’espérer plus fermement que jamais le triomphe de nos sublimes principes d’égalité sociale, de fraternité entre tous les peuples, entre tous les hommes ; nous sommes sûrs de l’avenir. »

                               Pour lever tout doute sur la manière dont il fallait comprendre ou interpréter cette déclaration, Flourens ajoutait aussitôt : « La bourgeoisie, classe dominante parmi nous, qui a en main le pouvoir et le capital, est plus corrompue. Parvenue à la toute-puissance en 1789, par sa victoire sur la noblesse, elle s’est aussitôt dépravée, et elle en meurt. (…) Ne voulant point partager les fruits de la victoire avec le peuple, comme l’exigeait la justice, (…) elle y a perdu le sens de l’utile, le sens politique. Elle ne songe qu’à se donner un maître, jamais à se donner des institutions. Elle ne songe qu’à faire des restaurations monarchiques. (…) Elle y a perdu le sens du juste, le sens moral. Sa devise, c’est le mot de Guizot, coryphée du parti : enrichissez-vous. »                              

                               Et comme c’était un souci qui revenait sans cesse dans le propos de Flourens, il faut citer aussi ce paragraphe qui replaçait la destinée du peuple français dans la perspective d’un avenir européen démocratique :
                               « Il faut à l’Europe, si elle ne veut finir bientôt comme le Bas-Empire romain, un principe nouveau qui la sauve du bourbier monarchique. (…) Ce principe, le peuple l’a ; il l’aime, il le défend de toutes ses forces, il veut le faire triompher à tout prix. (…) Il peut seul sauver l’humanité, parce qu’il est la justice. Il peut seul fonder l’ordre et la liberté, déshabituer du brigandage les nations et les individus, résorber la bourgeoisie dans le peuple, réformer l’individu par l’éducation, procurer à chacun le bonheur véritable qui consiste dans l’accomplissement de tous les devoirs, dans la jouissance de tous les droits du citoyen, créer enfin un nouveau monde, une jeune Europe toute différente de l’ancienne. Ce principe, c’est l’égalité ! »

                                 Ainsi s’achevait, en péroraison, ce Paris livré, dernier écrit majeur de Gustave Flourens, deux mois avant sa mort.

                                Conforté, le gouvernement poursuivit, après le 31 octobre, sa politique défaitiste qui aboutit, le 18 janvier 1871, au couronnement de l’empereur Guillaume II, au château de Versailles, et, le 28 janvier, à la signature de l’armistice - en fait une capitulation : toutes les défenses de Paris furent livrées aux Prussiens ; mais le gouvernement conservait 12 000 hommes, essentiellement des mobiles bretons et des soldats de ligne tandis que la garde nationale conservait ses armes. Le 8 février eut lieu l’élection des députés à l’Assemblée nationale – une large majorité de conservateurs, de monarchistes, de bonapartistes et de républicains ralliés de la veille ; le 19 février, Thiers, « ce nabot monstrueux, expression intellectuelle la plus achevée de la corruption de classe de la bourgeoisie française », pour Karl Marx, rallié à Louis-Philippe en 1830, président du Conseil en 1840, puis cerveau du parti de l’ordre en 1848, ensuite soutien de Louis-Napoléon Bonaparte jusqu’au coup d’État du 2 décembre puis chef de l’opposition libérale au Second Empire, devenait l’homme de cette « assemblée de ruraux » qui le nomma chef du pouvoir exécutif.
                               Le seul obstacle sur sa route restait Paris.

Mars-avril 1871 : la brève carrière du général Flourens au service de la Commune de Paris

                          Si l’action personnelle de Gustave Flourens a fortement marqué la période du siège de Paris au point que par elle une victoire décisive des Parisiens sur les hommes du 4 septembre a, un moment, paru possible, une seconde occasion se produisit dans laquelle, à nouveau, le rôle de Flourens a été déterminant : ce fut lors de la première réelle tentative militaire des forces de la Commune, le 3 avril 1871, pour battre les troupes versaillaises et marcher sur Versailles ; cette sortie de plusieurs milliers de Fédérés, commandée par Bergeret, Duval et Flourens a failli réussir, mais Flourens y a trouvé la mort ; il a, en fait, été simplement assassiné.                        

                         Après le 18 mars qui vit le Comité central de la garde nationale de Paris prendre le contrôle de l’Hôtel-de-Ville, Flourens, toutes les condamnations ayant été annulées, venant de Londres, revint à Paris où il reprit son poste d’adjoint à la mairie du 20e arrondissement et fut réélu à la tête de son bataillon de gardes nationaux de Belleville. Lors des élections à la Commune de Paris, le 26 mars, il fut élu par les deux arrondissements populaires de l’est parisien, le 19e et le 20e arrondissement , et il choisit de représenter le 20e à l’Hôtel-de-Ville. Il intégra aussitôt la commission militaire avec le grade de général à titre provisoire de la 20e légion.

La sortie des Fédérés en direction de Versailles, le 3 avril 1871

                        Le lundi 3 avril, soit huit jours après l’élection de la Commune et, surtout, au lendemain d’une incursion versaillaise sur Courbevoie et Neuilly qui avait marqué le début des affrontements directs, 15 000 à 20 000 Fédérés furent engagés dans une sortie coordonnée à l’ouest de Paris avec l’objectif de rejoindre Versailles.

                        Les armées de la Commune se mirent en marche à 4 heures du matin. Bergeret, Flourens et Ranvier commandant du côté du Mont-Valérien, que les Fédérés croyaient neutre ; Eudes et Duval du côté de Clamart et de Meudon. Au pont de Neuilly, Flourens, avec Amilcare Cipriani comme chef d’état-major, prit par le quai de Puteaux, vers Montretout, tandis que Bergeret par l’avenue de Saint-Germain piquait vers Nanterre ; ils devaient se réunir à Rueil. Dans un premier temps, leur avancée fut spectaculaire : à 11h 20, une dépêche militaire reprise par le Journal officiel de Paris annonçait que « Bergeret et Flourens (avaie)nt fait leur jonction ; ils march(ai)ent sur Versailles. Succès certain. » Versailles n’était plus qu’à quelques kilomètres. Mais ensuite, Flourens se retrouva isolé, les autres colonnes communardes n’ayant pas connu le même succès. Pris sous le feu des batteries du Mont-Valérien, Bergeret avait entamé seul une retraite, tandis qu’une partie de ses forces rejoignaient celles de Flourens, Duval avait été capturé, avec son état-major et aussitôt fusillé. À ce stade, il eût fallu ordonner la retraite mais, pour sa part, Flourens ne s’y résigna pas ; il tenta de tenir une position entre Rueil, Nanterre et Courbevoie, en faisant édifier des barricades. Plusieurs témoignages indiquèrent qu’il connut alors un moment d’intense découragement et de fatigue ; c’est au cours de cet épisode qu’il fut capturé. La fin de la journée fut catastrophique pour les Fédérés, beaucoup de combattants furent tués, les Versaillais ratissèrent ensuite la plaine, de Bezons et Gennevilliers jusqu’à Rueil et Chatou, plusieurs milliers furent capturés, certains furent exécutés, les pertes furent immenses.

                        L’assassinat de Flourens, le général Duval fusillé après avoir été capturé, d’autres crimes commis par les forces versaillaises provoquèrent un violent choc au sein de la Commune et des mesures de réorganisation militaires furent aussitôt discutées. La commission exécutive de la Commune publia une « Proclamation au peuple de Paris » : « Les monarchistes qui siègent à Versailles ne vous font pas une guerre d’hommes civilisés ; ils vous font une guerre sauvage, (…) fusillent les prisonniers, égorgent les blessés, tirent sur les ambulances. (…) Ces trahisons et ces atrocités ne donneront pas la victoire aux éternels ennemis de nos droits. (…) Citoyens, La Commune de Paris ne doute pas de la victoire. (…) La Commune compte sur vous, comme vous pouvez compter sur elle. »

                       On n’a pas expliqué la cause de cet abattement soudain de Flourens au cours de cette journée décisive. Son ami Cipriani l’a constaté et rapporté, sans se l’expliquer : 
                       « Tout exigeait de se replier sur Nanterre afin de pouvoir le lendemain matin, avec des troupes fraîches arrivées de Paris, s’emparer des hauteurs de Buzenval et de Montretout et marcher sur Versailles. Moi, en ma qualité d’ami de Flourens et comme chef d’état-major de la colonne, je soumis ce plan à Flourens et à Bergeret qui était venu nous rejoindre ; celui-ci l’approuva ; Flourens me répondit : ‶Moi, je ne bats pas en retraite. — Mon ami, lui dis-je, ce n’est pas une retraite et encore moins une fuite ; c’est une mesure de prudence, si vous aimez mieux, qui nous est imposée par tout ce que je vous ai déjà exposé.″ Il me répondit par un signe affirmatif de la tête. (…) Je revins sous l’arcade du chemin de fer, où je m’étais entretenu avec Bergeret et Flourens, j’y trouvai celui-ci toujours à cheval, à la même place, pâle, morne, silencieux. À ma demande de nous mettre en route il refusa et, descendant de cheval, il confia sa monture à des gardes nationaux qui se trouvaient là, et il se mit à marcher sur le bord de la rivière. Je lui fis observer qu’en ma double qualité d’ami intime et de chef d’état-major de la colonne, je ne pouvais ni ne devais l’abandonner dans un endroit qui allait être envahi par l’armée de Versailles, que j’étais bien décidé à ne pas le quitter et que je resterais ou partirais avec lui. Fatigué, il s’étendit sur l’herbe et s’endormit profondément. Assis à côté de lui, je voyais au loin les cavaliers de Versailles caracolant dans la plaine et s’avançant vers Chatou. (…) Je l’éveillai et le priai de ne pas rester là où il serait fait prisonnier comme un enfant : ‶Votre place n’est pas ici, lui dis-je, c’est à la tête de votre colonne ; si vous êtes fatigué de la vie, faites-vous tuer demain matin dans la bataille que nous engagerons à la tête des hommes qui vous ont suivi jusqu’ici par sympathie, par amour. Vous ne voulez pas vous retirer, dites-vous, la désertion est pire qu’une simple retraite ; en rentrant ici, vous désertez, vous faites pire ! Vous trahissez la Révolution qui attend tout de vous.″ Il se leva, me donna le bras : ‶Allons″, dit-il. C’était facile à dire, presque impossible à faire sans être vus et guettés par l’armée de Versailles qui cernait presque le village où nous étions. Il était indispensable de nous cacher et d’attendre la tombée de la nuit pour rejoindre nos troupes à Nanterre. En arrivant sur le quai de Chatou, nous entrâmes dans une petite maisonnette, une sorte de cabaret bordé par un terrain vague, qui portait le n° 21. (…) Flourens, sitôt entré, déposa sur la commode son sabre, son revolver et son képi et se jeta sur le lit où il s’endormit. »

                        L’hypothèse la plus probable pour expliquer l’attitude de Flourens en cette fin de journée du 3 avril 1871, est que, lorsqu’il prit conscience de l’échec probable de cette offensive, il fut submergé par l’idée que la Commune était en train de perdre sa principale chance de déborder et vaincre, par surprise, les Versaillais avant que ceux-ci ne fussent totalement organisés et en mesure d’imposer leur supériorité numérique. La désillusion et le découragement se seraient alors ajoutés à la fatigue. Flourens ne pouvait plus continuer…

                       Que retenir de cette journée du 3 avril 1871 qui vit mourir tant de Communards, parmi lesquels Gustave Flourens ? D’abord, bien sûr, que cette tentative audacieuse de gagner Versailles et d’ainsi mettre fin au gouvernement issu de l’élection de l’Assemblée nationale, aurait peut-être pu aboutir, eût-elle été mieux préparée et mieux exécutée. Elle répondait, en tous cas, à la meilleure politique possible pour la Commune, celle qui, mettant fin aux tergiversations et à tout attentisme, aurait permis à la révolution de prendre de vitesse les Versaillais ; la volonté de Thiers de vaincre Paris ne faisait aucun doute et le temps travaillait pour lui.                      

                       Marx écrivit, dans La guerre civile en France qu’après l’affaire des canons de Montmartre, « le Comité central (de la garde nationale, ndlr) commit une faute décisive en ne marchant pas aussitôt sur Versailles, alors entièrement sans défense » ; cette conviction, Marx l’avait exprimée dès le 12 avril, dans une lettre à Kugelmann : « Il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles (…). Par scrupule de conscience, on laissa passer le moment favorable. On ne voulut pas commencer la guerre civile, comme si ce méchant avorton de Thiers ne l’avait pas déjà commencée, en tentant de désarmer Paris. » Et même, le 6 avril, déjà, dans une autre lettre à W. Liebknecht, Marx avait écrit à peu près la même chose : « Le Comité centra et, plus tard, la Commune ont donné au malfaisant avorton Thiers le temps de centraliser les forces ennemies : 1. parce qu’ils ne voulaient pas, les insensés, ouvrir la guerre civile. Comme si Thiers ne l’avait pas déjà ouverte (…), comme si l’Assemblée nationale (…) n’avait pas immédiatement déclaré la guerre à la république ! 2. pour ne pas donner l’apparence d’un pouvoir usurpateur, ils ont perdu des moments précieux – il s’agissait de se porter immédiatement vers Versailles (…) – par l’élection de la Commune dont l’organisation, etc., a encore pris du temps. »

La mort héroïque de Gustave Flourens et l’entrée dans la légende

                         Des récits variés, différents et contradictoires ont circulé de la mort de Flourens, issus des deux camps. Le Moniteur universel, de Versailles, publia dès le 6 avril un récit précis mais en partie inexact : « Une escouade de gendarmes chargés d’opérer une reconnaissance aurait franchi la Seine en bateaux malgré la surveillance exercée par les tirailleurs et se serait présentée inopinément devant la gare où Flourens, escorté de plusieurs officiers, revenait d’une inspection. Se voyant en présence de l’ennemi, Flourens tire son revolver et blesse assez grièvement l’un des gendarmes ; aussitôt il est entouré avec ses aides de camp ; une mêlée à l’arme blanche s’engage et le malheureux général de la Commune tombe frappé mortellement de deux coups de sabre à la nuque. C’est l’officier commandant la petite escouade qui l’avait tué. »

                          Le Journal officiel, proposa une autre version, le 22 avril 1871. Puis il y eut celle, brève et pudique, de Lissagaray dans son Histoire de la Commune, parue en 1876. Élie Reclus, fait prisonnier ce jour-là, du côté de Châtillon, publia ensuite son « Journal de la Commune » : le 19 avril, nota-t-il, il avait eu connaissance « des détails authentiques » de cette mort. Le Grand dictionnaire universel du XIXème siècle, le Larousse, à la rédaction duquel Flourens avait collaboré, lui consacra une longue notice avec un précis des circonstances de son assassinat. Les témoignages que Louise Michel a intégrés sans son histoire de La Commune restent les plus fiables car deux compagnons de Flourens, témoins directs de son exécution, les lui ont confiés, par écrit.                        

                         D’autres version encore ont existé. Dès le 7 avril, le jeune poète et journaliste Gustave Maroteau (1849-1875), ensuite condamné à mort et décédé en Nouvelle-Calédonie, oubliant les détails de l’événement, a eu des mots vrais : « Je savais que Flourens, ce rêveur fou, ce général d’aventure, ce soldat qu’on raillait, finirait d’une façon tragique. Il s’est fait décapiter d’un coup de sabre. Pauvre Flourens ! Je l’ai connu, ce doux vaurien, je l’ai entendu causer, vu se battre : il parlait comme un apôtre et se battait comme un héros. Je le vois encore, debout sur la barricade du faubourg du Temple (le 7 février 1870), boutonné dans son habit en queue de pie. Un autre eût été ridicule, il était menaçant… Il est mort après vingt ans de batailles pour la liberté. Le matin même du jour où il tomba, (Alex) Oldrini (journaliste blanquiste, ndlr) le rencontra sur le pont-levis des Ternes : ‶— Dites à Maroteau, lui cria-t-il, que nous coucherons à Versailles.″ Il y coucha, mais sur le marbre d’une morgue. Les brigands sont fiers de ce cadavre ; ils l’étalent, et c’est en vain que la mère pleure pour l’emporter et l’ensevelir. »

                         Le 7 avril 1871, Le soir, quotidien naguère bonapartiste faisant désormais partie de la presse affirmant être ralliée à la république, consacra à Flourens les lignes suivantes, signées d’un « E.D. » non identifié : « Dans la galerie des révolutionnaires de notre temps, Flourens était la seule figure ; je dirai plus c'était le seul caractère. Il faisait de la révolution par platonisme, tous les chemins glorieux lui étaient ouverts par son mérite personnel et le souvenir de son illustre père ; il patronnait la république sociale par conviction ; il avait 80 000 livres de rente. Rien de plus étrange, de plus fertile en contrastes saisissants que ce malheureux jeune homme. Il était de formes exquises et d'une politesse raffinée. Grand, svelte, distingué, invariablement vêtu d'un habit noir usé. il ressemblait à un professeur en quête de leçons. Indifférent à tout ce qui n’était pas la science ou la politique, il ne voyait de la société que les vices à corriger, les erreurs à combattre. Il écoutait poliment les discussions qui n'avaient pas trait à ses idées; mais il se renfermait dans un silence absolu tant qu'on ne touchait pas la corde sensible. La conversation se tournait-elle, au contraire, vers l'idéal rêvé, l'affranchissement du prolétaire, la délivrance du peuple, la république universelle, Flourens se transfigurait. Son œil bleu lançait des flammes, son large front s'éclairait la voix, qu'il avait très-belle et très persuasive, prenait des éclats de clairon. Secoué par une fièvre ardente, il s'agitait en gestes désespérés, entassant arguments sur arguments, ironies sur ironies, colères sur colères. C'était alors un véritable apôtre. Il fallait, quoi qu'on en eût, l'écouter jusqu'à la fin et non sans admiration pour une foi si sincère, si éloquemment exprimée. Nous l'avons connu, nous l'avons aimé, et, tout éloigné que nous fussions des doctrines du révolutionnaire, nous nous sentions fortement attiré vers l'homme privé, par l'estime qu'imposent toujours un beau caractère et une grande honnêteté. »

                         Le 6 avril, on a pu lire ces trois lignes dans Le Rappel : « Presque tous les gardes nationaux qui rentraient hier au soir dans Paris, vers cinq heures, avaient des bouquets d'immortelles à leur boutonnière ou au bout de leur fusil. Ils marchaient le fusil renversé, comme à la suite d'un convoi. C'était le deuil de Gustave Flourens. »

                        Avant que ne s'établisse l'habitude de la  « montée au mur des Fédérés », à la fin  du beau mois de mai, pour célébrer le souvenir de la Commune, c'est devant la tombe de Flourens, au Père-Lachaise, qu'on se réunissait...

Michel Pinault.

Ce texte est une ébauche d'un travail en cours sur Gustave Flourens
et sur les intellectuels et les scientifiques révolutionnaires...

 

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