Le PCF a 100 ans

« Creuse, vieille taupe ! », pensait-on, avec la certitude de la jeunesse : au rythme où le monde changeait, avec la gauche unie sur un projet révolutionnaire, on allait bien vite voir la victoire ; on honorerait la mémoire de Varlin et Jaurès, de Clara Zetkin et Rosa Luxemburg, d’Ho Chi Minh et Lumumba…. On était l’universalisme, on était l’humanité « à l’assaut du ciel ».

Le PCF a 100 ans.

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              Ça fait une petite info dans les médias : on « célèbre » le centenaire du parti communiste né, en décembre 1920, lors du Congrès de Tours de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) ; 3000 mandats pour l’adhésion à la Troisième Internationale, 1000 contre.

              Avoir été membre du parti communiste pendant plus de 30 ans – en 1969, le « Parti » n’avait alors pas 50 ans… –, puis ne plus en être depuis près de vingt ans ; qu’en reste-t-il ?

              Le côté « rationnel » viendra après.

              Mais en premier, vient le sentiment de ne pas regretter.

              Parce qu’on « est communiste », comme on est sans-culotte, communard, résistant, anticolonialiste… on « nait » communiste. Parce qu’on est avec Aragon qui dit « on sourira de nous d’avoir aimé la flamme », parce qu’on lit La fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch comme on lirait le journal intime de l’être le plus aimé, avec l’estomac noué. Parce qu’on prend pour soi les insanités et les insultes proférées par un Alain Finkielkraut ou un Alain Duhamel,… et « tous les autres ». Parce qu’on a, sur la plus haute marche de son Panthéon personnel, Enrico Berlinguer, Alexander Dubcek, Salvador Allende et Nelson Mandela. Parce que le communisme, de Babeuf et sa Conspiration des égaux à Marx et Engels du Manifeste, de Lénine de Que faire ? à Waldeck Rochet de Qu’est-ce qu’un révolutionnaire dans la France de notre temps ? ou Jean-Luc Mélenchon avec L’ère du peuple, c’est de l’intelligence et de l’audace au service du projet humaniste dont nous avons besoin, aussi utopiste soit-il.

              « Creuse, vieille taupe ! », pensait-on, avec la certitude de la jeunesse : au rythme où le monde changeait, avec la gauche unie sur un projet révolutionnaire, on allait bien vite voir la victoire ; on honorerait la mémoire de Varlin et Louise Michel, de Jaurès, de Clara Zetkin et Rosa Luxemburg, d’Ho Chi Minh et Lumumba…. On était l’universalisme, on était l’humanité « à l’assaut du ciel ».

               Communiste c’est aussi militant ; et on regrette de maintenant militer aussi peu après avoir tant « donné » ; militant comme ses parents et ses grands-parents (et plus loin dans le passé, on ne sait rien) ; militant, on a connu le temps des « copains » avec lesquels on était d’emblée sur la même longueur d’onde, complices, solidaires, amis ; jeune coq à peine sorti de l’œuf, on admirait les édito de René Andrieu dans l’Huma, on avait été bluffé par le Duclos de la campagne de 1969, le cinéma italien nous inspirait, on aimait Angela Davis, on avait dégusté les bouquins de Lucien Sève, disséqué les écrits d’Althusser et lu « tout Aragon » ; avec lui on se disait qu’on pouvait certes « avoir raison sans le parti mais qu’on ne pouvait pas avoir raison contre le parti », position inconfortable qui n’avait duré qu’un temps car, finalement, à peu près toutes les années passées au parti on les a vécues comme « opposant ».

               Et cela dès le début, dès 68, pendant les « événements », puis à la fin du mois d’août (ah ! la nuit du 21 août, les jours suivants, pendu aux informations de la radio…), et encore dix ans plus tard, lors de la « rupture du programme commun » et du tournant ouvriériste et stalinien de la direction Marchais ; et sans cesse ensuite (ah ! la promotion surprise du pitoyable Robert Hue qu’on connaissait comme un homme d’appareil, sans scrupules ni colonne vertébrale….), passons. Il y avait eu de bons moments et de bonnes surprises : Waldeck a été une bonne surprise, la période de la « maison de verre » et de la campagne pour « le million d’adhérents », on y a cru, l’offensive de l’eurocommunisme, c’était tellement « évident » ; puis on s’est accroché, avec l’appel des 300 de Michel Barak, le « Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste » d’Althusser ; on aimait Jack Ralite, on était « Antoine Vitez » ; mais tout cela fut étouffé dans les cahots, les volte-face, les pantalonnades sinistres (Marchais et l’« Agfanistan », Lajoinie/Juquin), le pétard mouillé Fiterman, la bonne volonté tournée en sortie de route désolante de Marie-George Buffet ; l’histoire est tellement longue, échecs sur échecs… Aurait-il pu en être autrement ? Irrationnellement, je m’accroche à l’idée que oui, que la déroute est venue d’un rendez-vous manqué avec l’histoire (et « l’histoire ne repasse pas les plats », comme on sait), que l’effondrement a été choisi, planifié, décidé par les sinistres fossoyeurs du parti et de l’idée communiste. Alors, comme Roger Vaillant, une génération auparavant, je me suis « désintéressé », ou disons que j’ai essayé.

               Que dit la raison ?

               Que dit la raison ? Que l’immense capacité de production de richesses aujourd’hui maîtrisée par l’humanité, grâce à la révolution scientifique et technique, aurait dû assurer la prospérité et le bien-être universels depuis longtemps. Que le capitalisme, fondé sur un principe illégitime d’appropriation des richesses de l’humanité par une petite oligarchie parasitaire, conduit la société au chaos, l’humanité à sa perte. Que la menace climatique nous obsède mais que la catastrophe la plus probable, celle que décrit Cormac Mc Carthy dans The Road (film de John Hillcoat), c’est une guerre d’extermination, un jour ou l’autre, l’apocalypse nucléaire, ou chimique, ou bactériologique, ou un "black out" informatique. Que le monde de demain, c’est celui qu’Enki Bilal a mis en scène dans ses magistrales bandes dessinées : barbarie, tyrannie totalitaire, masses esclavagisées, destruction de l’oecoumène. Et pourtant, du communisme est déjà là : quant une minorité d’êtres humains, par foi en l’homme ou parce qu’elle ne sait pas faire autrement (c’est une affaire d’ADN), tente d’afficher des valeurs de solidarité, d’entraide, d’amitié, et cherche à assumer un avenir commun, quand tant d’autres soit n’y croient pas, cyniques et sans illusion comme Cioran, soit, les plus nombreux, ne voient pas plus loin que l’immédiat, le clan, l’appropriation, la consommation.

                 Le projet d’une société au sein de laquelle le communisme gagnerait l’hégémonie serait la seule alternative : satisfaction des besoins, mise en commun des ressources, l’association comme base de l’organisation sociale (comme Saint-Simon ou Fourier, ou Marx, ou Thomas More). Un espoir désespéré. Communiste, quand même, et « malgré tout » (Karl Liebknecht).

                 Alors, le PCF a 100 ans dit-on…

                 Alors, le PCF a 100 ans, dit-on... Autant dire que c’est une sorte d’anachronisme, une réplique de la grande « guerre civile » européenne qui venait de s’achever et une survivance d’Octobre, de l’espoir d’Octobre 17. De ceux qui firent cette naissance qui connaît encore leurs noms ? Seul Marcel Cachin surnage peut-être, pour certains. Souvarine, Rappoport, Vaillant-Couturier, des noms oubliés. Qu’espéraient Romain Rolland, Anatole France, Henri Barbusse, Pierre Jean Jouve, Séverine, Paul Langevin, lorsqu’ils accompagnaient cette aventure, avec Clarté ? Qu’espéraient-ils, sinon que l’exemple russe soulève les masses de toute l’Europe, que la révolution déferle partout, que l’humanité se dresse contre ceux qui avaient provoqué et poursuivi pendant quatre années le carnage immonde de la Première Guerre mondiale ? D’où la rupture, au sein de la famille socialiste, avec ceux qui voulaient « garder la vieille maison » et qui, en fait, représentaient le souvenir de la faillite de la social-démocratie en août 14 et se positionnaient dans le refus du processus révolutionnaire en cours en Russie. Cette rupture s’opéra sur l’arrière-plan de l’écrasement de l’insurrection spartakiste en Allemagne, en février 1919, et de l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ; Romain Rolland, parlant de « frères ennemis », n’avait-il pas écrit, dans l’Humanité que « pour la première fois, le socialisme (s’était trouvé) dans le combat du côté du pouvoir contre le prolétariat ».

                 Depuis 100 ans, cette rupture n’a pas été réparée. Quoi de commun, en 2020, entre François Hollande et Fabien Roussel ? Mais d’ailleurs, quoi de commun entre Hollande et Blum ? Les socialistes d’aujourd’hui ont renoncé à tout ce qui faisait, au lendemain du Congrès de Tours, leur identité : Blum était collectiviste, en principe au moins, il était marxiste, en théorie, et sa « réforme » se voulait une stratégie de conquête du pouvoir politique pour la transformation sociale…. Alors qu’Hollande….

                  Et les communistes ? Qu’ils soient au PCF, à LFI, au NPA, ailleurs ou « sans parti » (les plus nombreux…), les communistes d’aujourd’hui, s’ils n’imaginent plus d’instaurer une « dictature du prolétariat », n’ont pas renoncé à une révolution (citoyenne) fondée sur les communs, remettant en cause l’appropriation des richesses, planifiant un système de production axé sur la satisfaction des besoins, défendant, contre leur privatisation dans un but lucratif et leur soumission à la concurrence du marché, les services publics, prévoyant même leur déploiement et leur transformation, appliquant en toute occasion la « règle verte » ; ils sont d’accord sur l’idée d’une démocratie à inventer, plus horizontale, en « réseaux », fondée sur le communal, l’association, le pouvoir salarié dans l’entreprise, la proximité, l’informel. Le communisme vit en eux. 

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