Quels risques a voulu prendre Mélenchon ?

Un député, plusieurs députés, tenant tête à l’autorité judiciaire et prenant le risque, comme n'importe quel citoyen lambda, d’être accusés de rébellion et d’outrage et traînés dans la boue... Comment en est-on arrivés là ?.

Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise ont subi, il y a deux jours, une impressionnante opération de police sous couvert de procédures judiciaires en cours. La vigoureuse réaction des élus et militants concernés, rendue visible par la diffusion de nombreuses images vidéo, a surpris beaucoup d’acteurs médiatiques et certains politiques, essentiellement liés au parti présidentiel, qui ont aussitôt développé un argumentaire dénonciateur au nom du respect dû à la justice et aux représentants des forces de l’ordre : haro sur Mélenchon, sur les députés LFI, accusés de refuser que la loi commune s’applique à eux. Et, bien sûr, preuve ainsi donnée, au passage, qu’ils sont coupables de ce dont on les soupçonne : comptes de campagne insincères, détournement de fonds du Parlement européen.

J’aurais préféré que Mélenchon réagît autrement, sur le mode de « nous n’avons rien à cacher, la justice nous rendra raison », « cette diversion minable venue d’en haut ne changera rien à la profonde crise à laquelle le pouvoir est confronté ».

Mais le fait est qu’il y a aussi tout un contexte, une atmosphère, une lourdeur du contexte pour tout dire qui est révélé par la séquence. C’est ce contexte qui peut expliquer bien des choses.

Avant tout, comment ne pas penser d’abord, en voyant les images des événements de la journée du 16 octobre, à tous ces citoyens pris dans la violence répressive de l’État français actuel, à ces anonymes soumis à de brutales procédures judiciaires pour avoir tenté de témoigner contre des violences policières, à ces citoyens qu’on soumet à des tests ADN pour des motifs dérisoires, à ces syndicalistes pourchassés en justice et durement sanctionnés pour avoir voulu affirmer leurs droits, à ces manifestants pris dans des nasses, mis en garde-à-vue, humiliés et privés de leurs droits élémentaires, à ces soi-disant suspects qui voient la porte de leur appartement voler en éclat au petit matin et doivent subir une descente de police musclée et, en plus de la violation de leur vie privée, la destruction de leurs biens ? Comment ne pas penser au tabassage de manifestants par M. Benalla, place de la Contrescarpe, le 1er mai, auquel le Président a conservé sa confiance ? Comment ne pas penser à ces opérations policières récurrentes et fortement médiatisées, destruction d’une ZAD ici, évacuation d’un campement de Roms ou de migrants là, siège militaire et ratissage d’un futur site de stockage nucléaire, encadrement massif de manifestations (encore) légales par des centaines de CRS surarmés en Robocop, comment ne pas penser à ces bénévoles décidés à assister des migrants traînés dans la boue, traités en repris de justice, dont la vie est parfois détruite au nom des mêmes actes de procédure et des mêmes actions de police, comment ne pas penser à cette présence policière massive dans l’espace public, à cette impression constante d’oppression dans les lieux publics, de suspicion permanente aggravée souvent du délit de faciès ou de sale gueule ?

Qui peut encore dire en France qu’il n’a rien à craindre de la police et de la justice car il n’a « rien fait de mal » ? Qui peut se rassurer en pensant que ça n’arrive qu’aux autres ? Qui ne repense pas, d’un coup, à l’état d’urgence passé dans la loi commune, à la loi Travail qui limite les pouvoirs des syndicats et le rôle des Prudhommes, aux pouvoirs spéciaux sensés servir contre le terrorisme et utilisés à tout propos et sans réserves par tel ou tel préfet ?

Voilà pour le contexte. Si la France était encore l’État de droit qu’elle prétend être, on n’en serait sans doute pas arrivé à cette dérive : un député tenant tête à l’autorité judiciaire et prenant le risque, comme un citoyen lambda, d’être accusé de rébellion et d’outrage et traîné dans la boue.

 

Là-dessus - c'est aussi cela le contexte - le rouleau compresseur médiatique se déchaine à son tour : « Mélenchon ne sait pas tenir ses nerfs ; Mélenchon dont on connaissait le délire mégalomane croit désormais que sa personne est sacrée ; Mélenchon n’est pas un républicain, la preuve il ne respecte pas la loi et la justice ; Mélenchon - comme madame Le Pen - met en scène - et en images - ses délires populistes et se fait applaudir par elle ; bref, Mélenchon est une menace pour la démocratie. » Toute la gamme des commentateurs est requise, du plus vulgaire manipulateur patenté au plus digne représentant de la caste universitaire, en passant par les prises de parti les plus virulentes formulées sur le ton de l’évidence bonhomme par les éditorialistes les plus rancis. Chacun glose à l’infini sur quelques images sélectionnées, découpées et tournant en boucle en fond d’écran, chacun déforme un peu ou beaucoup les événements et les propos. C’est la curée : « c’était le faux-pas de trop ; la "Carrière" de Mélenchon est terminée », espèrent-ils, ajoutant pour faire bonne mesure que La France insoumise ne s’en remettra pas.

 

Alors, quoi ? N’est-on pas en droit de s’interroger sur la forme insultante pour les élus traités en dangereux terroristes et sur la démesure aux allures de Léviathan de cette opération policière, sur l’évidence de sa non-nécessité au regard des éventuels besoins des enquêtes en cours, sur la possible recherche d’un impact médiatique et politique (indépendamment des effets non anticipés peut-être de la réaction virulente des victimes de l’opération), sur la possibilité d’une instrumentalisation de la justice voire l’improbabilité d’une décision venue du parquet et des forces de police sans lien direct avec le pouvoir politique, sur, enfin, la divine surprise que constitue cette diversion au moment où le pouvoir politique se débat sans arriver à en sortir dans une crise profonde ? S’interroger ce n’est pas verser dans le complotisme mais c’est chercher à comprendre. Comme il était légitime de s’interroger sur la manière dont Fillon a été mis à terre pendant la Présidentielle ou dont Macron a été mis en selle à la même période.

Mélenchon prétend qu’il s’agissait d’une opération politique et il a agi en raison de ce sentiment ; Le Monde s’insurge aussitôt et affirme, après investigations journalistiques rondement menées, que non : « c’est la procédure », circulez, il n’y a rien à voir. Le Monde confirme ainsi que c’est politique. Avec Le Monde, les vaches sont bien gardées.

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