Karl Marx a deux cents ans

Quelle place occupent dans le vocabulaire d’un journaliste ordinaire, en 2018, des termes comme exploitation, aliénation, rapports de production, idéologie, lutte des classes?

Quelle place occupent dans le vocabulaire d’un journaliste ordinaire, en 2018, des termes comme exploitation, aliénation, rapports de production, idéologie, lutte des classes, qui sont quelques-uns des termes dont Karl Marx a fait des concepts, il y a bientôt deux siècles ? A-t-il jamais lu, ce journaliste ordinaire, quelques-uns des textes exposant sa définition et son analyse des classes sociales ou ceux concernant le rôle de l’État dans l’histoire, a-t-il idée de ce que portait d’espérance libertaire la notion aujourd’hui devenue incompréhensible de dictature du prolétariat (associée à celle de dépérissement de l’État), a-t-il entendu parler des travaux de quelques-uns des continuateurs de Marx, ceux de Gramsci sur l’hégémonie, d’Althusser sur les appareils idéologiques d’État ou de Marcuse sur la dépossession et la sur-répression, et de tant d’autres ?

Non. Le journaliste ordinaire n’en sait rien ou bien, étant donné qu'en classe de Terminale il a quand même eu l’occasion de savoir quelques mots de Marx et du « marxisme », il a tout oublié et, si « La société du spectacle » ça lui dit peut-être vaguement quelque chose, son auteur est renvoyé à un folklore soixante-huitard hors du temps - qui pourrait prendre au sérieux une époque aujourd’hui représentée par Cohn Bendit ou Serge July ? Navigant sans complexes entre indigence et suffisance intellectuelles, il ne sait ou ne veut savoir de Marx qu’une seule chose, que le bonhomme a fait le lit du totalitarisme et qu’il est responsable du Goulag. Ce vade mecum idéologique prêt à consommer qui lui a été fourni au cours de ses études supérieures, c’est largement assez pour nourrir la représentation qu’il aura à fournir de la société, de l’économie, des questions de pouvoir et des enjeux intellectuels du moment. Il pourra, à peu de frais, tisser les louanges du président de la République, ce grand penseur « qui a bien connu Paul Ricœur », demander à la grande Pythie nationale en chemise blanche à col ouvert de rendre ses derniers oracles, ou réunir trois ou quatre médiacrates de haut rang sur un plateau pour « livrer leur analyse » (sic) de la situation du pays et décider si convergence des luttes il doit y avoir – ou pas. Il faut sans doute faire remonter à la croisade néo-libérale, entamée il y a environ quarante ans par les « Nouveaux philosophes », la rumeur médiatique selon laquelle « Marx est mort » ; ce que les plus hauts esprits, de Derrida à Bourdieu, ont démenti de la plus brillante manière ; mais le système qui aime les choses simples et faciles à vendre en est resté à la victoire apparente du capitalisme mondialisé sur l’idée même d’émancipation.

Alors, Karl Marx est né le 5 mai 1818. C’est le bicentenaire de sa naissance. Et on peut gager que ce bicentenaire fera moins de bruit médiatique que la commémoration des cent cinquante ans de la naissance de Charles Maurras… Les oreilles attentives ont cependant pu repérer, il y a quelques semaines, un petit nombre d’évocations du 170ème anniversaire de la rédaction du Manifeste du Parti communiste, en février 1848 ; évocations fugitives car les « Révolutions de 48 », le « Printemps des peuples », toutes ces vieilles lunes (et vieilles barbes...) n’éveillent plus aucune curiosité, ne provoquent plus guère d’émotion, on ne les commémore plus beaucoup ni tout ce qui va avec et, d’ailleurs, qu’en reste-t-il dans les programmes d’histoire de nos lycées ?…

Marx est né il y a deux siècles. Lorsqu’il conçut ses premiers grands écrits, il avait à peine plus de 25 ans ; il vivait alors à Paris, en exil, rue Vaneau, où naquit sa première fille, Jenny. Il y fréquentait, outre la diaspora des démocrates allemands où on pouvait compter le poète Heinrich Heine, les esprits les plus libres qui vivaient dans la capitale, un Proudhon, un Bakounine, un Engels, des Cabet, Pierre Leroux, Louis Blanc ou Flora Tristan, tous pionniers de la pensée socialiste et communiste.

On connaît de nos jours sous le titre de Manuscrits de 1844 ces premiers travaux de Marx qui restèrent alors non publiés. « Le travail aliéné est la notion centrale dans les Manuscrits de 1844 », notait Gérard Bloch dans l’édition de La Vie de Karl Marx, de Franz Mehring qui vient tout juste de paraître (éditions Page 2 et Syllepse).Et en effet Marx annonçait en ces termes ce qu’il entendait étudier ensuite : « Nous avons maintenant à comprendre l’enchaînement essentiel qui lie la propriété privée, la soif de richesses, la séparation du travail du capital et de la propriété, celle de l’échange et de la concurrence, de la valeur et de la dépréciation de l’homme, du monopole et de la concurrence, etc., bref le lien de toute cette aliénation avec le système de l’argent. » Cette seule citation ne constitue-t-elle pas un indice suffisant de l’intérêt et de l’actualité des travaux de Marx pour tenter de démêler les contradictions dans lesquelles est prise la société actuelle dès qu’on commence à essayer de penser la question du travail ?

Quelques mois plus tard, Marx était réfugié à Bruxelles après avoir été expulsé de Paris. Il rédigeait alors, en collaboration étroite avec Friedrich Engels, le texte qui allait devenir le fondement majeur de sa philosophie et où il exposait les principes de sa conception de l’histoire et de l’économie - L’Idéologie allemande - texte dans lequel il s’attaquait aux fondements de la philosophie hégélienne et discutait les positions critiques de Ludwig Feuerbach vis-à-vis de celle-ci. On y trouvait un exposé désormais complet de sa conception de « l’idéologie ». On y trouve aussi cette fameuse « thèse » selon laquelle : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de la transformer. »

Il n’est pas question de prétendre ici que « tout Marx » était déjà là, dans les écrits de jeunesse. Ce serait d’autant plus hors de propos qu’il y eut ensuite l’expérience des révolutions de 1848, en France et en Europe, puis de la Commune de Paris de 1871, le long cheminement vers la fondation de l’Internationale, les années de labeur lors de l’exil en Angleterre pour faire avancer l’immense programme intellectuel qu’il s’était fixé dès ses premiers travaux. Cependant, un film récent - Le Jeune Karl Marx, de Raoul Peck -  a montré comment se mêlèrent dans la vie de ce jeune Marx, au cours des années parisiennes et bruxelloises, vie amoureuse passionnée et amitiés conflictuelles, entreprises éditoriales et projets militants, prises de parti intellectuelles et travaux scientifiques, soucis domestiques et visions quasi démiurgiques. Le jeune homme qui a eu des formules aussi fulgurantes que celle qui devint ensuite la première phrase du Capital : « la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises », que sa définition du communisme comme « mouvement réel qui abolit l’état actuel », que sa dénonciation du naufrage des sentiments les plus nobles « dans les eaux glacées du calcul égoïste », que sa définition de la religion comme « soupir de la créature opprimée (et) opium du peuple », que son slogan cardinal : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », etc., avait décidé, dès ses premières publications, qu'il s’adresserait à tous dans des termes accessibles ; la preuve en est le texte du Manifeste du parti communiste. Jacques Attali lui-même dont tout ce qu’il est et  représente, socialement et politiquement, le place à des années lumières de Marx, a éprouvé - on le voit dans la biographie qu’il a publiée - cette fascination pour l’immense personnalité et la prodigieuse puissance intellectuelle de celui dont on va célébrer sans doute en catimini le bicentenaire. Gageons qu’il restera de nombreux esprits libres pour ne pas manquer cette occasion d’affirmer qu’il faut, plus que jamais, lire Marx.

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