"Gilets jaunes", mobilisations populaires, populisme et France insoumise (2)

Après trois jours de manifestations, l’orientation politique du mouvement des "gilets jaunes" dans son ensemble reste indéfinie. Au moment de coucher noir sur blanc leurs revendications, leurs « doléances », les gilets jaunes vont se trouver au pied du mur.

"Gilets jaunes", mobilisations populaires, populisme et France insoumise (2)

Après trois jours de manifestations, force est d'admettre que les « gilets jaunes », ce n’est pas (d’abord) une jacquerie antifiscale même si ça a d’abord été une colère contre la hausse du prix des carburants.
L’aliment principal de cette colère semble être le sentiment d’injustice ; c’est une révolte contre l’iniquité, sur fond de croissance de la misère, d’angoisse du déclassement, d’absence de futur, de désespoir. C’est ce qui explique l’hétérogénéité des composantes des gilets jaunes, l’absence, à ce stade, de revendication claire commune, le refus obstiné des leaders et des assignations politiques.

L’orientation politique du mouvement dans son ensemble reste indéfinie en raison de sa jeunesse. Il faut encore que cela décante. Cependant, on a relevé le refus, largement affirmé, d’être assimilé à une indifférence à la nécessaire transition énergétique et à l’écologie en général, tout comme on a noté un attachement aux services publics et à l’impôt quand il est juste et équilibré.
Incontestablement un violent anti-macronisme s’est exprimé dans les blocages du week end. Cet anti-macronisme se nourrit d’un anti-élitisme qui est résultat d’années de politiques technocratiques coupées des préoccupations sociales, d’années de déni de démocratie quand les majorités successives ont poursuivi les mêmes politiques désavouées par les électeurs (abstentionnistes y compris), de la réduction du monde politique à une caste de décideurs auto-cooptés et aujourd’hui de « marcheurs » qui se prennent tous pour les « winners » de la « start up nation » France. Les gilets jaunes, c’est un concentré de « ceux d’en bas contre ceux d’en haut » à l’état brut. C’est un nouvel avatar du « dégagisme ».

Depuis de nombreux mois, les Insoumis de La France insoumise appellent de leurs vœux la mise en mouvement du « peuple », la venue d’une marée humaine issue des profondeurs de la population et, avec parfois une dose de volontarisme discutable, ils ont mis toute leur énergie à tenter d’en hâter l’heure.
Le mouvement des gilets jaunes, à l’origine duquel ces Insoumis n’ont aucunement contribué collectivement, répond pour une part à cette attente. Ils ont donc décidé de le soutenir, d’y participer. Et c’est heureux, car la façon dont ce mouvement va s’orienter n’est, à cette heure, pas jouée. Sa nouveauté a d’ailleurs effrayé la CGT au point que son secrétaire général, y voyant d’abord la main du FN, a appelé ses adhérents à se tenir à l’écart !

À ce stade, ce mouvement peut très bien basculer dans un néo-poujadisme au sens d’un mouvement catégoriel réactionnaire, voire d’extrême-droite, marqué par l’antiétatisme, la nostalgie d’une France mythique disparue et la démagogie populiste. Il peut, au contraire, se structurer autour de l’affirmation des valeurs républicaines, en particulier d’égalité et de fraternité, de justice fiscale et sociale, de solidarité et d’attachement aux principes démocratiques.

C’est au moment de coucher noir sur blanc leurs revendications, leurs « doléances », que les gilets jaunes vont se trouver au pied du mur et devront dépasser la colère qui les a mis en mouvement pour définir quelles sont leurs aspirations et dire enfin ce qu’ils veulent.
Face à Macron qui aime à parler de « ceux qui ont réussi » face à « ceux qui ne sont rien », les gilets jaunes vont devoir exprimer comment ils veulent faire d’un peuple qui « n’est rien » une marée citoyenne qui veut être respectée et devenir quelque chose (Siéyès).
Dans un tel mouvement de clarification, les composantes rétrogrades éventuelles de cette mobilisation - non exempte, semble-t-il, de xénophobie, de racisme ou d’homophobie, et, peut-être, d’autoritarisme ou de césarisme - seront absorbées et réduites à ce qu’elles sont : l’expression d’un désespoir, d’une colère individuelle en mal de boucs émissaires et de « solutions fortes ». La force des idées de justice, d’égalité, de progrès social l’emportera.

Qui peut croire que les révoltes parisiennes et paysannes de 1789 étaient juste pures, généreuses et guidées par l’esprit des Lumières ? Elles ont pourtant conduit à la prise de la Bastille et à la nuit du 4 août !

La montée sur Paris annoncée pour le samedi 24 novembre peut s’apparenter à une montée à l’assaut des Bastilles qui restent à prendre, contre les injustices et les privilèges, pour les droits.

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