Réforme des retraites: une leçon de parlementarisme

Chaque député qui prend la parole, sous les sarcasmes et les agressions verbales, pour défendre le droit à la retraite contre la casse néo-libérale voulue par les macronistes, peut entendre Jean Jaurès défendant naguère, dans ce même hémicycle de l’Assemblée nationale, sous les huées, les droits des travailleurs ; il en est l’héritier.

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Réforme des retraites : une leçon de parlementarisme

                     Chaque député des trois groupes de gauche à l’Assemblée nationale qui prend la parole, sous les interruptions les sarcasmes et les agressions verbales, pour défendre le droit à la retraite contre la casse néo-libérale voulue par les macronistes, peut entendre Jean Jaurès défendant naguère, dans ce même hémicycle de l’Assemblée nationale, sous les huées, les droits des travailleurs ; il en est l’héritier, il a les mêmes ennemis, il défend la même cause.

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                     Aucun organe de presse en ligne ne s’attache à donner un compte-rendu documenté ou/et une analyse substantielle des débats à l’Assemblée nationale sur le projet de loi du gouvernement sur les retraites. Par contre, de nombreux journalistes et commentateurs répandent la fable selon laquelle il ne s’y déroulerait « aucun débat de fond » et, lorsque quelques brefs extraits des débats sont présentés, en particulier des séquences vidéo, il s’agit immanquablement d’une altercation suffisamment non significative pour que le public se convainque qu’il ne se déroule qu’un spectacle inutile et lamentable : « et c’est à cela que servent nos impôts »….

                    Pourtant ce qui se passe à l’Assemblée nationale est intéressant et important. Les députés des trois groupes de l’opposition de gauche défendent pied à pied les intérêts et les acquis de toutes les catégories de travailleurs et de salariés – hier, jeudi, il s’agissait des « indépendants », en particulier il fut longuement question des orthophonistes puis des avocats – et il exposent leurs droits à une retraite digne à un âge décent. Bien sûr, c’est sans aucun résultat, puisque le groupe LREM, muet pour l’essentiel mais très actif pour interrompre, interpeller, voire insulter l’opposition, vote mécaniquement contre tous les amendements.

                    Il est impossible ici de détailler le contenu des séances, ce à quoi d’autres dont c’est le travail devraient s’attacher pour la bonne information du public. Pour qui a le temps de regarder la chaine parlementaire, spécialiste ou pas, journaliste, politologue, ethnologue, historien ou simple citoyen – par exemple retraité – aucun risque de s’ennuyer. Hier jeudi, nous avons assisté à l’épilogue de la tentative du président de l’Assemblée, M. Ferrand, de tailler à la hache dans les amendements de l’opposition en les déclarant « irrecevables » ; les oppositions de tous bords avaient mené, avant-hier, une guérilla prolongée contre ce coup de force frappant les droits d’amendement et le président Ferrand avait finalement cédé sa place à une vice-présidente ; hier, penaud, M. Ferrand a dû admettre qu’il revenait sur son plan visant à priver les députés d’un droit constitutionnel en rétablissant les amendements déchirés la veille ; c’est qu’une menace de recours devant le Conseil constitutionnel qui aurait eu toute chance d’aboutir positivement pour les plaignants, a été la plus forte. Cet épisode n’a été ni rapporté ni commenté et c’est dommage.

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                     Au fil des séances, nous apprenons à connaître personnellement les députées et députés qui mènent la bataille d’amendement. Nous découvrons leurs tours de pensée, leur sensibilité, l’expérience de vie qui les a conduit(e)s sur les bancs de l’Assemblée, leur humour ou leur placidité. Leur constance dans le soin qu’ils et elles mettent dans l’exposé de détails techniques aussi bien que dans la présentation d’exemples vécus pour dénoncer les dispositions du projet de loi provoque l’admiration. Pourquoi aucun média ne donne-t-il à voir et à écouter les prestations d’une Mathilde Panot, d’un Sébastien Jumel – et il faudrait les citer toutes et tous car chacun imprime son style à ses interventions  ? Ces représentants de la volonté populaire, certes minoritaires sur les bancs mais majoritaires dans la population, « font le job », et les montrer à l’œuvre aux téléspectateurs, à la place des pantomimes répétitives des sempiternels et interchangeables « éditorialistes » et « commentateurs », serait une tâche de salubrité publique. Il faut avoir vu les Insoumis présenter les inquiétudes des avocats et défendre, presque à « contre emploi », les intérêts de cette profession libérale ; il faut avoir entendu défendre les professions paramédicales par une Caroline Fiat, si évidente lorsqu’elle évoque les métiers du soin. À écouter Boris Vallaud, tout énarque qu’il soit, prendre des accents de Constituant de 1789, à voir Ruffin faire vivre « sa ville » Amiens à l’heure de la razzia En Marche sur les droits des retraités, à découvrir Pierre Dharéville exposant, tout en subtilités, les ressorts cachés du projet de réforme, on se réjouit de la richesse précieuse d’un tel débat parlementaire comme expression de la vie de la société. Mais il semble que cela n’intéresse pas les médias qui décident d’en priver le public.

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                   Les députés des trois groupes de la gauche à l’Assemblée nationale, loin de se contenter de « faire de l'obstruction »,  font honneur à la démocratie. Ils combattent pied à pied, avec les moyens dont ils disposent, un projet de loi sur les retraites dont les deux tiers des Français ne veulent pas – avec des taux encore plus élevés dans les « forces vives », salariés, jeunesse, classe moyenne. Adossés à l’héritage des combats démocratiques du passé, ils font face, dans une Chambre introuvable née d’un système électoral anti-démocratique, à une « majorité » d’élus qui se cachent derrière leur anonymat irresponsable et se laissent dominer par une phalange aveuglée de meneurs fanatisés et cyniques.

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                   Qui sont ces députées et députés élu(e)s sous l’étiquette macroniste qui, ayant renoncé à leur mission de législateurs et acceptant de marcher à la baguette, cautionnent un projet de loi gouvernemental sur les retraites qui est un mensonge total, depuis l’affirmation fantaisiste de vouloir établir un système des retraites « universel, plus juste » dans lequel « un euro cotisé donnera des droits identiques pour tous » et où le niveau du point « sera garanti » (etc.), jusqu’à la présentation à l’Assemblée d’un texte tronqué, ficelé de novlangue mensongère – dire une chose et faire en réalité le contraire –, et destiné à être contourné avec 29 ordonnances (c'est-à-dire une procédure qui donne tous pouvoirs au gouvernement pour écrire la loi).

                   Tout le monde, en France, sait que le projet se traduira par un allongement du nombre d’années au travail et par une diminution du montant des pensions, qu’il prépare les retraites par capitalisation pour celles et ceux qui en auront les moyens, et vise à diminuer la part de la richesse nationale affectée au financement du progrès social (ça « coûte un pognon de dingue !!! ») ; les députées et députés LREM savent tout cela ; elles et ils acceptent de cautionner cet énorme mensonge gouvernemental ; bien incapables de justifier la nécessité de leur projet, ils n’opposent à ces arguments que des « éléments de langage » mal maîtrisés et répétés en boucle. Pire, après avoir été silencieux lors des travaux de la commission spéciale, elles et ils se manifestent maintenant collectivement en séance, en se levant mécaniquement pour applaudir en cadence les ténors de la macronie chargés de « vendre » le projet de loi comme un bonimenteur vend des savonnettes.

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                    Et le moment où ils se dévoilent malgré eux, montrant ce qu’est finalement leur vraie sensibilité macroniste, c’est lorsqu’ils s’enthousiasment à chaque évocation de la suppression des « régimes spéciaux » de retraite. Ah ! les régimes spéciaux ! Ah ! ces insupportables « privilégiés » ! Ah ! ces sales bastions syndicaux ! Ah ! ces professions qui, depuis les premières années du 20ème siècle, ont tenu la dragée haute aux patrons et aux cadres dirigeants ! Enfin ! on va pouvoir leur « faire la peau ». S’il n’y avait qu’une seule raison pour défendre ce projet de loi indéfendable et alors qu’on a de bonne grâce accepté le maintien de « régimes spécifiques » pour les policiers et les militaires, les pilotes de ligne et les sénateurs, etc., cette raison unique serait de pouvoir toucher du doigt une victoire par KO sur cette horrible chose que sont les corporations ouvrières, les « syndicalistes ». Ceux-ci avaient combattu la politique de privatisation des grands services communs (énergie, transports, poste et télécommunications), ils avaient aussi combattu les atteintes au droit du travail (Ah ! ces horribles indemnités prudhommales qui mettent en péril les profits des patrons fraudeurs ! Ah ! ces détestables « conventions collectives » qui brident la « liberté d’entreprendre » ! Ah ! ces horribles délégués des comité d’hygiène et de sécurité qu’on laissait mettre leur nez partout !), c’est tout cela qui, en plus de leur défense du système des retraites considéré comme le meilleur du monde, en fait des ennemis à abattre, des cibles prioritaires de la haine des députés marconistes.

                    Les acquis sociaux, ils n’en pensent qu’une chose : avec « ça » on encourage la fainéantise, on favorise des gens qui ont tout raté et qui « ne sont rien », on dilapide de l’argent pour des « loosers », on cultive un égalitarisme contraire à toutes les lois de l’efficacité darwinienne du marché. La Sécu, bien sûr que ce n’est pas eux qui l’auraient votée, en 1946 !!! L’égalité, la justice, c’est, pour eux, du « bolchévisme ». Élus à l’Assemblée de 1936, ils auraient ferraillé jusqu’au bout contre les 40 heures qui sont « un encouragement à la fainéantise » et contre les congés payés qui reviennent à « payer les ouvriers à ne rien faire ». Le conservatisme, la droite, l’esprit réactionnaire, clérical et antisocial ont une histoire en France, mais ces députées et députés macronistes qui ignorent sans doute tout de cette histoire qu’ils méprisent, adoptent sans peine et tout naturellement les comportements honnis qui furent ceux de leurs ancêtres. « Inhumanité » ?

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La Une du Figaro, 26 juin 1936.

                   Alors, oui ; quelques-unes et quelques-uns de ces élu(e)s macronistes tentent peut-être de prendre leurs distances, soit en pratiquant la politique de la chaise vide (il n’y avait que 150 députés LREM en séance lors des votes sur les questions préalables du débat sur les retraites, ce mardi), soit en manifestant des prises de position personnelles sur certains aspects du projet de loi, soit en annonçant la formation toujours repoussée d’une groupe spécifique d’élus plus « à gauche » ; prises de conscience ? crises de conscience ? l’avenir le dira…En attendant, comme sous le quinquennat précédent, c’est bien la ligne libérale et antisociale qui s’impose.

                    De ces députées et députés LREM on ne connaît – un peu – que celles et ceux qui s’expriment en leur nom dans l’espace public, une Aurore Bergé ou une Amélie de Montchalin, un Jean-Baptiste Djebbari ou un Stanislas Guerini, si semblables à ces « jeunes loups » de cabinets, venus du milieu strausskhanien, comme Griveaux et Sibeth Ndiaye. Ils étalent, jusqu’à la caricature d’eux-mêmes, leur habitus de classe, leur arrogance de ceux qui « savent ». Ils semblent n’avoir jamais connu autre chose que la fréquentation de leurs semblables, élevés comme eux, pour la plupart, dans les bonnes écoles et dans les beaux quartiers, ils expriment une jouissance à se trouver dans une position de commandement leur permettant de décider du sort des autres. Et si telle ou tel d’entre eux est par exception venu d’un autre monde (social), c’est en se conformant à ce modèle, en se coulant dans ce moule qu’ils ont obtenu une investiture, ont réussi leur intronisation dans le cercle et ont aujourd’hui leur place dans la vaste clique qui régente l’Assemblée nationale.

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                     En voyant le comportement de ces députées et députés LREM, qui ne tiennent leur mandat que d’avoir été des « candidats officiels », sélectionnés sur CV par une bande d’aventuriers et ayant reçu ensuite l’onction du système médiatique, qui ne tiennent leur rôle dans le théâtre macroniste que d’avoir su se placer dans le sillage du hold up réalisé sur l’élection présidentielle (que n’a cautionné qu’une étroite minorité d’électeurs, ce que ces pseudo-députés nient régulièrement), on croit voir les bourgeois arrogants et cyniques, bien caricaturés par Daumier, qui peuplaient les assemblées croupions du Second Empire et ceux qui allaient ensuite applaudir au massacre de 30 000 Communards ; on croit revoir ces politiciens professionnels de la 3ème République qui, n’ayant jamais digéré la victoire du Front populaire, ont ensuite - « étrange défaite » - vendu la France pour se venger de ce peuple gangrené par « l’esprit de jouissance » (Maréchal Pétain, 20 juin 1940).

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La Une du Figaro, le 3 juillet 1940.

                     Les macronistes, quoi qu'il en soit du « pays réel » et du « pays légal » pour parler comme... Benjamin Griveaux, sont victimes de la « divine surprise » qui les a portés au pouvoir ; ces arrivistes qui se croient arrivés portent en bandoulière leur idéologie illibérale qui leur semble aussi naturelle et de bon sens que la croyance dans  le géocentrisme avant Galilée ; additionnant leurs comportements de premiers de la classe et de « winners » à qui tout est promis, ils se sont emparés de leur « mandat » en ayant à cœur de défendre sans esprit de compromis, en profitant de leur position de force, leurs privilèges de caste. Leur grand ancêtre, à travers les siècles, qu’elles et ils ne connaissent peut-être pas, c’est le baron Schneider déclarant : « La journée de huit heures ? Encore un dada. Ça passera. » (Le Figaro, 6 août 1892). Et les voilà, applaudissant avec enthousiasme Mme Pénicaud, M. Castaner, Mme Belloubet, M. Darmanin, Mme Vidal, M. Ferrand et même M. Legendre.                  

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                          Les macronistes paraissent avoir biberonné la haine du peuple qui les dévore et il semble qu’aucune limite éthique ne les empêchera, appuyés sur les forces de l’ordre converties en milice à leur service, de mener une guerre totale contre des travailleurs. Un crâne brisé, un œil crevé, ce ne sont, pour eux, que des alinéas dans un bilan comptable, passés par pertes et profits. Ils marchent sur les traces d’autres fanatiques de l’« ordre ». Ils ont avec eux un Luc Ferry, héritier des Maxime du Camp et des frères Goncourt, qui réclame que les policiers et même l’armée « se servent de leurs armes une bonne fois (pour) mettre fin à ces saloperies »….

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