TYRANNIE

Le macronisme, c’est une tyrannie d’État au service d’une caste qui a déclaré la guerre à son ennemi intérieur, le peuple.

2019-mars-23-daumier-1

Honoré Daumier, caricature politique (1832-1835)

TYRANNIE

              Avec Macron, le mensonge est institué en norme de gouvernement : on cache que l’objectif premier de la contre-réforme des retraites macroniste vise à contenir les dépenses sous les 14% du PIB et, plus largement, comme avec la « loi Travail » avant cela, à réduire, toujours réduire, le « coût du travail » c'est-à-dire la part des richesses produites concédée aux travailleurs ; on prétend établir « un régime universel simple et juste » quand il existe déjà un droit universel à la retraite qui est un des meilleurs du monde, qui peut certes être amélioré en tirant tout le monde vers le haut, ce que personne ne songerait à contester ; on met le système en déficit en diminuant ses recettes (exonérations de cotisations, chômage massif) et on l’accuse de ne pas être viable ; le système dit « à points » est un moyen inventé par la technocratie formée aux normes de l’ultra-libéralisme dans les grandes écoles pour briser un pan majeur de la démocratie sociale et faire de l’État livré au mêmes technocrates le seul « manager » de l’immense budget que représentent les retraites ; budget qui devra, à moyens constants payer des retraites en plus grand nombre dans l’avenir ; les retraites vont donc s’effondrer mais il ne faut pas que cela se sache, il ne faut pas que les opposants puissent le prouver à l’avance ; à plus long terme, il s’agit de privatiser une part importante de ce pactole via les assurances privées pour ceux qui en auront encore les moyens. Avec ce nouveau système dans lequel personne ne saura quel niveau de retraite lui est promis, la précarité augmentera, le sentiment de vulnérabilité sera amplifié et il en résultera une augmentation de l’esprit de soumission et de renoncement.

              Un peu comme cela s’était produit lors de la campagne référendaire de 2005 sur la soi-disant  « constitution européenne », la discussion horizontale a gagné toute la société, et elle a fini par faire connaître à une majorité de citoyens le contenu véritable et les enjeux sociaux, sociétaux qu’impliquait le projet de contre-réforme des retraites macroniste. La fameuse manipulation orchestrée autour de « l’âge pivot », tout cousue de fil blanc qu’elle soit, a joué son rôle, celui de gagner du temps et de travailler à l’épuisement des protestations, de diviser si possible le front syndical et de permettre au gouvernement de conserver l’ensemble de ses objectifs néo-libéraux : le pouvoir a introduit l’âge pivot pour permettre à la CFDT de se dédouaner de l’aval global qu’elle accorde au projet gouvernemental en inventant une soi-disant « ligne rouge » quand, dans le même temps, la baisse des pension est escamotée, l’incertitude sur la possibilité que l’âge pivot soit progressivement repoussé jusqu’à 67 ans (et plus) est mise sous le tapis, la baisse drastique de cotisation des hauts salaires est ignorée, la possibilité de financer les retraites via une hausse des cotisations, en particulier celles du patronat jamais satisfait des « allègements » consentis est tue et combattue, jusqu’à la négociation toujours promise et jamais engagée sur « la pénibilité » qui sert de leurre pour tenter de faire passer la pilule, etc…. Au contraire de 1995 où le mouvement social avait fait mordre la poussière à la CFDT, cette fois celle-ci peut encore espérer tirer les marrons du feu. C’est le pari qu’elle fait, elle qui, tout comme le parti socialiste, incarne l’absence de principes, la renonciation à défendre les intérêts des travailleurs et le ralliement au néo-libéralisme.
                Pendant ce temps, les macronistes, depuis les ministres jusqu’aux journalistes en passant par les députés, ont pratiqué et pratiquent sans honte et à haute dose le mensonge, le rideau de fumée, le double langage, le « baratin » et quand ils n’arrivent plus à tromper personne, ils violent la démocratie (pseudo-concertation, conférence de financement ficelée, recours à la procédure d’urgence au Parlement et aux ordonnances), pratiquent le coup de force et développent la violence. Tout le monde l’a compris, tout le monde le sait.

                  C’est une affaire entendue, l’immense majorité des citoyens ne veut plus continuer dans cette voie. 
 
               Les citoyens, qu’ils désavouent à travers les sondages les contre-réformes macronistes ou qu’ils pratiquent le dégagisme aux élections ou choisissent de s’abstenir massivement, ne reconnaissent plus comme légitime un régime politique qui n’a de « démocratie » que le nom.
               Plus encore, la conscience diffuse mais ancrée que derrière les oripeaux de la république se cache le pouvoir d’une oligarchie de plus en plus en état de sécession avec le reste de la société, pratiquant un égoïsme forcené, déterminée à imposer sa volonté par tous les moyens y compris la coercition, la répression, la tyrannie, conduit de larges pans du peuple à penser que changer de voie ne sera possible qu’en démettant d’une façon ou d’une autre ceux qui se sont approprié tous les pouvoirs et provoquent l’« effondrement démocratique » dont nous sommes les témoins.
               Dernièrement, des gilets jaunes à la grève contre la réforme macroniste des retraites, il est devenu évident que le « président des riches » était passé au-delà de l’attitude de mépris à l’égard de tout ce qui est « en bas » qui le caractérisait depuis son accession au pouvoir à une détermination qui se veut inflexible de soumettre toutes les résistances ; Macron a endossé les habits de Margaret Thatcher de sinistre mémoire. Et tous ceux qui l’entourent, sans état d’âme, ses sbires à l’Assemblée nationale, ses ministres, de Pénicaud à Belloubet, de Castaner à Schiappa, et il faudrait toutes et tous les citer, assument avec la même arrogance, le même aplomb la violence d’une politique de classe, injuste, inégalitaire, réactionnaire, aveugle.

               Le macronisme c’est la violence faite, tour à tour, à toutes les fractions de la société, des lycéens aux personnels de santé par exemple, violence considérée comme un bon moyen de gouvernement pour produire sidération, panique, repli sur soi et  résignation, le macronisme ce sont les souffrances générées par cette politique, souffrances considérées comme un mal légitime et nécessaire, souffrances que subissent les chômeurs qu’on stigmatise et jette dans le désespoir, comme celles qu’encaissent les enseignants pris en étaux entre la prise de conscience de la destruction programmée de ce qui restait d’école publique et la disparition du métier dont ils avaient l’idée – ce ne sont que des exemples dont tous les secteurs de la société peuvent en fournir d’autres –, le macronisme c’est l’omniprésence de ce fameux mépris, mépris qui vise à disqualifier toute forme de pensée politique différente et toute contestation, qui vise à effectivement scinder la société en dressant un bloc privilégié contre une masse suffoquée et impuissante, accusée de tous les maux et à laquelle on dénie tous les droits, le macronisme c’est le recours systématique à la répression policière et judiciaire, répression organisée en s’appuyant sur des corps d’État, depuis les gendarmes mobiles jusqu’à la magistrature, qui, adhérant naturellement à l’idée qu’ils sont les remparts de l’ordre existant, sont ravis de voir cette mission pouvoir se déployer, sans aucune des limites qui avaient auparavant existé, grâce aux lois sécuritaires et à un arsenal de lois communes (depuis celle qui plafonne les indemnités prudhommales jusqu’à celle qui organise l’humiliation permanente des chômeurs et les prive d’indemnités), le macronisme c’est une tyrannie étatique au service d’une caste qui a déclaré la guerre à son ennemi intérieur, le peuple.

               Le macronisme a intégré comme possible voire probable que se produise quelque chose comme l’imprévisible mouvement des gilets jaunes, tout comme il a voulu et programmé l’affrontement actuel sur son projet de démantèlement des retraites. Son pari c’est d’obtenir une victoire totale sur l’esprit de résistance. On ne compte plus les proclamations macronistes dénonçant l’esprit de jouissance et prônant l’esprit de sacrifice, comme Pétain naguère, accusant les Français de fainéantise et prétendant les remettre au travail, dénonçant le poids excessif du coût du travail sur l’économie (sans jamais parler du poids des profits, des exonérations fiscales et de la fraude fiscale, du parasitisme de la caste technocratique et financière qui a investi tous les rouages du pouvoir), justifiant la rudesse et les violences de sa politique par le nécessaire redressement national.
               La caste que ce macronisme représente accueille comme une divine surprise cette nouvelle revanche sur un peuple insoumis de « Gaulois réfractaires » pour lesquels « on dépense un pognon de dingue ».

               Le macronisme compte sur l’apathie de ses victimes pour se déployer :

            Il sait que l’accumulation des problèmes du quotidien entraîne le désespoir et la paralysie, il sait que dans une société atomisée, où les solidarités autres que familiales ont beaucoup reculé, le chacun-pour-soi domine et rend vulnérable, il sait que les médias de masse, instruments de sa domination idéologique, systématiquement mis entre les mains d’une clique d’influenceurs sous contrôle, remplissent un rôle irremplaçable au service de l’ordre établi, comparable à celui, naguère, de l’Église, il sait qu’en instillant la peur, que ce soit la peur des « terroristes » ou la peur de la police, une peur provoquée par le spectacle du monde « vu à la télé » ou bien la peur de perdre un œil ou de se retrouver en détention pour avoir voulu rejoindre un rond-point ou une manifestation, ces menaces orchestrées grâce auxquelles il obtient le repli peureux, honteux et terrifié, il sait qu’il pourra organiser, le moment venu, un nouveau round électoral dont l’épisode de la présidentielle de 2017 a été le modèle, par lequel il dépossédera une nouvelle fois les électeurs de leur choix, par lequel il réassurera à peu de frais une légitimité formelle encore utile, par lequel il pourra mettre face à leur impuissance les « opposants » qu’il se sera choisis.
             Le macronisme repose, plus que tous les régimes qui l’ont précédé, sur la servitude volontaire d’un peuple circonvenu par une tyrannie qu’il a pourtant identifiée comme telle. Car nous en sommes là : le peuple n’en veut pas, n’en veut plus, mais l’acceptation et la résignation l’emportent. Il n’y a pas eu de généralisation de la grève, il n’y a pas eu de déferlement dans les rues, les jeunes n’ont pas envahi le Quartier latin, les personnels hospitaliers n’ont pas rejoint les cheminots, les transports urbains en province ont continué de rouler, les éboueurs ont ramassé les poubelles, la fourniture d’électricité et d’essence a été assurée, les grands magasins sont restés ouverts...

              On dira peut-être que c’est faute d’une alternative politique et, certes, les forces politiques opposées au macronisme semblent incapables de formuler un projet alternatif clé-en-mains, mais on doit rappeler quand même qu’un projet d’éco-socialisme ambitieux et clairement exposé a recueilli près de 20% des suffrages exprimés en 2017…. S’il y avait eu généralisation de la grève et déferlement populaire, inévitablement il en aurait résulté une obligation pour lesdites forces de s’unir et de formuler les bases d’un nouveau « Front populaire ». Leur faiblesse et leur division actuelles sont une autre forme de l’esprit de résignation aujourd’hui majoritaire face à la virulence du macronisme en action.

               Que ce soit le nombre insuffisant de manifestants et des grévistes ou le rôle que la CFDT a pu s’attribuer, il ne sert à rien de regretter qu’il en soit ainsi : ces constats reflètent une réalité plus profonde et plus générale de la société actuelle dans laquelle une minorité plus réduite que jamais d’individus éprouve un sentiment de solidarité et de fraternité qui détermine ses comportements, ses choix de vie et ses engagements altruistes, dans laquelle seule une minorité d’individus se préoccupe de destinée collective, raisonne en termes « politiques » et fait l’expérience de l’action « tous ensemble ».
                Les conditions ont disparu qui avaient rendu possibles, dans le passé, de telles attitudes sinon majoritaires du moins à tendance hégémonique, que ce soit l’existence des grandes corporations ouvrières groupées dans d’immenses entreprises et de vastes régions industrielles, que ce soit l’expérience cumulative de luttes collectives successives : Front populaire, Résistance, Libération, Mai-juin 68, que ce soit l’existence d’un « récit » commun capable de s’opposer à celui des dominants et de leurs médias asservis, que ce soit le sentiment d’avoir par la conquête du pouvoir municipal réussi à « changer la vie » par l’ampleur des « réalisations » menées à bien et accessibles à tous (centres sociaux, colonies de vacances, cités HLM, maisons de jeunes, centres culturels, dispensaires municipaux, stades et piscines…), que ce soit la perspective d’émancipation que procuraient l’accès à l’enseignement secondaire de masse, l’accès à une télévision qui proposait souvent des programmes « ouverts » et « intelligents », la lecture massive de tracts, de journaux et d’ouvrages à portée émancipatrice ; on pourrait allonger la liste. Aujourd’hui, ce monde a disparu. Aujourd’hui, la précarisation, l’aliénation, l’atomisation des individus et des groupes sociaux auxquels ils sont affiliés livrent tout un chacun à la nécessité d’une course sans fin et dénuée de sens pour « s'en sortir », avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête : le risque de perdre son emploi. Le salarié précaire, le fonctionnaire endetté, le cadre sup’ rivé à une charge de travail démesurée et absurde sous l’œil assassin d’une hiérarchie arrogante, la mère isolée avec ses enfants à charge, le jeune de banlieue condamné aux discriminations et aux galères, l’étudiant embarqué dans un cursus sans issue, les cohortes de chômeurs sans indemnité ou avec mais sous condition d’humiliations permanentes, ces millions de destinées désespérantes, bafouées, réduite à un jour le jour sans fin et aux « fins du mois » angoissantes, comment se lèveraient-elles pour des combats collectifs rarement victorieux ?
                On sous-estime décidément le pouvoir paralysant d’une aliénation de chaque instant, d’une vie sans sérénité ni avenir, d’un asservissement à l’argent qu’on n’a pas, d’une impossibilité de se dégager d’un sort fatal au sein de foules anonymes condamnées à leurs chaînes. Qui, parmi ces millions d’âmes damnées, pourrait croire qu’en ralliant la grève, qu’en s’insérant dans un cortège de manifestants qui sont certes en colère mais chantent et sourient en même temps, c’est la vie même qui pourrait être changée ? Qu’importe qu’au final la lutte soit victorieuse quand c’est la lutte elle-même qui est la victoire !

                Que les Gilets jaunes aient surgi, que la mobilisation pour défendre les retraites ait pris cette ampleur, sont des preuves que rien n’est perdu

            
Des centaines de milliers de citoyens le savent, cependant, qui sont actifs dans les associations de solidarité, d’entraide, d’éducation, de pratiques collectives diverses, qui ont l’expérience de l’action syndicale, de l’organisation de l’action collective dans l’entreprise, de la défense au jour-le-jour de leurs collègues de travail, qui ont connu les mobilisations « citoyennes » autour d’une cause vitale ou d’un projet local, d’une campagne municipale, de la défense d’une ZAD, de l’aide et protection apportées à un camp de migrants. On peut d’ailleurs imaginer que l’immense travail d’éducation populaire mené partout où « ça bouge » par des milliers de militants anonymes (et souvent pas identifiés comme tels) – je pense à ceux du PCF, de LFI, des mouvements de « l’extrême-gauche » comme à tous les « associatifs » – est porteur d’un avenir moins sombre. Cette expérience, des dizaines de milliers de Gilets jaunes l’ont aussi vécue dans les mois passés : sur les ronds-points comme on peut la vivre aujourd’hui sur les piquets de grève, en cercle devant un feu de palettes ou autour d’un brasero, où on échange arguments et informations, on refait le monde et on noue des liens d’amitié, on se fait des souvenirs pour la vie.
              Que les Gilets jaunes aient surgi, que la mobilisation pour défendre les retraites ait pris cette ampleur, sont des preuves que rien n’est perdu, que l’humain résiste malgré le poids de l’oppression, qu’il trouve les voies pour s’exprimer au grand jour, et que toutes ces énergies pourraient arriver à CONVERGER. Chaque jour on a la preuve que l’attachement au « travail bien fait » de tant de milliers de personnes dans des centaines de professions – citons parce qu’ils/elles sont « emblématiques », l’instituteur/trice et l’infirmier/ère, les danseurs/seuses de l’Opéra et les choristes de Radio France, et aussi le conducteur/trice de bus ou de métro, l’agent EDF, l’éboueur et la postière – que leur « travail bien fait » donc est aussi une manière de résistance à la loi du marché et à l’ordre capitaliste, au cynisme et à l’individualisme ; il est décidément logique que le même/la même qui aime son travail et l’accomplit avec cœur, au service de la collectivité, bref que tous ces gens « qui ne sont rien » puissent décider, pour celles et ceux qui y sont prêts aujourd’hui, de faire grève et de descendre dans la rue parce que les mêmes « valeurs » qui les animent au travail s’expriment dans ces mobilisations qui s’opposent aux forces obscures générées par le « tous contre tous », valeur suprême des défenseurs de la société actuelle, et il est possible que demain un soulèvement plus puissant, plus général finisse par tout emporter.
              Les litanies consternantes de platitudes naïves et cyniques à la fois des députés play mobil de LREM n’y peuvent rien, pas plus que les postures ridicules de Laurent Berger prétendant avoir remporté « une grande victoire », pas plus que les grotesques psalmodies répétitives assénées par les présentateurs, chroniqueurs et commentateurs stipendiés qui s’agitent sur l’écran de BFM et France 2, pas plus – même – que les coups parfois mortels distribués au hasard et sans retenue par les innombrables membres des forces de répression chargés de répandre la peur dans la population pour le service des entreprises du CAC40.

              Malheureusement, cette expérience de l’intérêt commun défendu dans la lutte collective, cette affirmation de sa « liberté » par l’individu que la société marchande voudrait broyer et qu’il dénonce, seule une minorité la connaît, elle continue de faire peur au plus grand nombre. À moins que…. à moins que la grève soit relancée et (re)devienne majoritaire, à moins que le peuple déferle sur les Champs-Élysées, à moins que la résignation s’efface devant la colère, à moins qu’un déclic….

              La seule issue démocratique – improbable  en l’état actuel de la société – pour renverser cette tyrannie, pour dégager Macron et ses semblables ne pourrait être qu’un déferlement citoyen, massif et majoritaire.

« On est là ! on est là !
« Même si Macron ne l’veut pas, nous on est là !
« Pour l’av’nir des travailleurs et pour un monde meilleur,
« Même si Macron ne l’veut pas, nous on est là ! »

(Chant de lutte des Gilets jaunes)

MISE A JOUR Vendredi 24 janvier 2020 :

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