Parti médiatique et réseau médiatique

Aux temps de la 3ème République, l’écrivain Charles Péguy avait dénoncé, dans un texte pamphlétaire, ce qu’il avait qualifié de « parti intellectuel ». Peut-on rapprocher ce « parti intellectuel » de Péguy du « parti médiatique » de Mélenchon ?

Parti et réseau médiatique

Après que Jean-Luc Mélenchon a dénoncé, dans un post de blog, « la haine des manipulateurs médiatiques » vis-à-vis de La France Insoumise et affirmé, en retour, que « la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine », le débat nécessaire sur le rôle sur système médiatique dans la vie politique en France a été relancé d’assez mauvaise manière. (https://melenchon.fr/2018/02/26/la-semaine-ou-macron-devisse-bain-de-boue-pour-tous/)

Mis à part les indignations de vertus offensées des premiers concernés, certains ont fait mine de ne pas comprendre de quoi il retournait pour mieux invalider le propos du député LFI, par exemple en relevant que « le terme "parti" (…) a en effet un sens : une structure reposant sur la libre adhésion individuelle, dotée d'une direction, d'un programme, etc. » (Julien Salingue, 15 mars 2018, site du NPA). On a même vu demander, naïvement, quelle place occupait, dans ce parti médiatique, la journaliste de Cash Investigation, Élise Lucet, supposée en être une sorte d’antithèse. Du coup, quelques représentants de LFI ont voulu expliquer qu’il avait paru nécessaire à Mélenchon d’utiliser un terme fort, au risque d’être simplificateur, pour bien affirmer ce dont il s’agissait : dénoncer dans ce « parti médiatique » un « pouvoir absolu », une « pure caste », le « seul adversaire concret » de LFI dont le but « est de détruire tous les autres "émetteurs" de pensée : parti, syndicat, autorité morale de quelque nature qu’elle soit. » (JL Mélenchon, post déjà cité)

On entrait là dans un début d’analyse, mais peut-être Mélenchon a-t-il eu le tort de ne pas s’arrêter suffisamment, dans son post, sur la définition qu’il voulait qu’on retienne de ce qu’il qualifiait de « parti médiatique ». Un précédent historique peut permettre d’y voir plus clair.

Le « parti intellectuel » de Charles Péguy

Aux temps de la 3ème République - un régime qu’on qualifia souvent de « République des professeurs » - l’écrivain Charles Péguy avait dénoncé, dans un texte pamphlétaire, ce qu’il avait qualifié de « parti intellectuel » (C. Péguy, « De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne…. », Pléiade, t. 2, p.678 et suiv.). Peut-on rapprocher ce « parti intellectuel » de Péguy du « parti médiatique » de Mélenchon ?

Le propos de Péguy s’inscrivait dans une période pendant laquelle l’Université commença à s’agrandir et à se diversifier et qui a vu, pour la première fois, les universitaires devenir une réalité sociale importante. Ce qui n’était alors qu’un petit milieu, issu pour l’essentiel de l’École normale supérieure et se partageant les chaires peu nombreuses qui existaient alors dans les facultés, avait alors rapidement formé une sorte de caste étroite, dont les membres se retrouvaient dans des sociétés scientifiques, les académies, ou autour de revues spécialisées, fréquentaient les mêmes salons et les mêmes clubs, se rendaient en villégiature dans les mêmes lieux à la mode, pratiquaient un entre-soi le plus exclusif allant jusqu’à l’endogamie, et surtout, ce milieu adhérait massivement au régime républicain qui avait assuré sa promotion et il s’engageait politiquement en sa faveur, donnant ainsi vie à une véritable force intellectuelle et politique nouvelle dont le destin était lié à la prospérité de ce régime, ledit « parti intellectuel ». Péguy qui pouvait l’observer de près sinon de l’intérieur,  n’était pas tendre à l’égard de ce parti intellectuel :

« Quand on a dit, écrivait Péguy, que l’introduction, que l’initiation d’un jeune homme dans le grand parti intellectuel moderne lui ouvre automatiquement toutes les puissances de la domination temporelle moderne - places, richesses, honneurs, vanités, sinécures, chaires, titres et décorations, prébendes laïques, rentes civiques, avancements, gouvernements d’État, dominations politiques parlementaires, honneur de sauver - aujourd’hui - la République, - et par-dessus le tout ce que je vois qui est le plus prisé aujourd’hui et parmi nos jeunes gens : faire un grand et brillant mariage, demi-riche, ou riche tout-à-fait, de cette richesse particulière aux gros universitaires, dans nos aristocraties de défense républicaine, dans nos héritages politiques, dans nos hérédités de gouvernement de l’esprit, - quand on dit tout cela, quand on a énuméré toutes ces grandes, - toutes ces tristes misères, - on n’a rien dit encore que tout le monde aujourd’hui ne sache. »

Du « parti intellectuel » au « parti médiatique »

De ce « parti intellectuel » de naguère au « parti médiatique » dont on discute aujourd’hui, on peut constater plus d’une ressemblance si on définit celui-ci comme le petit groupe étroit d’individus issus d’un petit nombre de lieux de formation (quelques écoles de journalisme, souvent des formations courtes, éventuellement liés étroitement avec Sciences Po ou bien l’EHESS qui font figure de référence tutélaire et où sont bien souvent recrutés les professeurs de ces écoles), au sein duquel se partage un petit nombre de postes de directeurs de publication, de rédacteurs en chef, de chefs de services, d’éditorialistes, de présentateurs, de chroniqueurs, d’« experts » et qui tend à constituer encore une fois une caste fermée sur elle-même jusqu’à l’endogamie, dont les membres s’invitent les uns les autres dans leurs médias respectifs, pratiquant ainsi le « renvoi d’ascenseur », se retrouvent dans les mêmes lieux privés où ils se mêlent aux membres des autres élites, économiques ou politiques (pensons au nombre de ces médiacrates qui sont membres du cercle Le Siècle ; voir la fiche Wikipédia), fréquentent les mêmes think tank (ou leurs animateurs), partent en villégiature vers les mêmes riads de Marrakech ou les mêmes hôtels de Megève, et surtout forment un phalange déterminée de défenseurs d’un ordre politique et social auquel il doivent tout. Au sein de cet ordre social ils ne forment qu’une fraction dominée et marginale dont les membres ont peu de chance d’entrer dans le cercle des vrais riches, des vrais possédants, des vrais hommes de pouvoir (de leur côté les normaliens de naguère, toujours bien placés, complètent désormais leur parcours avec un cursus d’énarques exigible pour occuper de plus hautes fonctions que celles de la sphère médiatique), mais il s’agit d’un ordre social qui leur a offert une occasion unique de briller, d’être connus et reconnus et de bénéficier de retombées en terme de capital culturel et de patrimoine non négligeables. Ils forment aussi la phalange dominante et déterminée d’un large milieu journalistique hétérogène au sein duquel ils assurent la mission de l’orienter entièrement vers cette défense de l’ordre social qui est leur raison d’être, quoi qu’en pensent les cohortes de journalistes moins gradés qui triment sous leurs ordres. On pourrait éventuellement rapprocher cette caste médiatique de ce que fut, naguère, la nomenklatura soviétique définie comme la caste dont les intérêts se confondaient avec ceux du système et qui se chargeait d’en assurer la pérennité ; mais ce serait un autre sujet.

Le parti médiatique comme réseau social

Ce milieu de la haute fonction journalistique mériterait encore d’être qualifié de « parti médiatique » au sens où il fonctionne comme un réseau social  - défini comme l’ensemble des individus qui sont en relations entre eux, qui « fonctionnent ensemble » selon des chaines de relations multiples et dépendent les uns des autres. Au cœur de ce réseau on repère des individus carrefour, bénéficiant d’un maximum de liaisons avec un maximum d’individus partie prenante du réseau – ce sont souvent les plus connus mais d’autres pas moins puissants se positionnent à l’arrière-plan, puis aux limites de ce réseau figurent des individus passeurs, moins centraux mais assurant la liaison avec d’autres milieux, d’autres réseaux, et enfin le réseau se compose d’immenses marges formées de tous ceux qui s’en approchent, qui cherchent à en être pour ne pas végéter dans le journalisme anonyme ou qui tentent d’être autonomes et de ne pas en dépendre au risque d’en subir les foudres.

La traduction triviale de l’existence de ce réseau social pourrait relever de l’observation de la manière dont ses membres se comportent en « cumulards » d’un média à l’autre, dont ils quittent sans difficulté une position médiatique pour en occuper une autre dans un jeu de chaises musicales permanent, ou de l’observation de la longévité dont ils font preuve dans leur carrière, survivant à tous les aléas, ou encore de la compilation des multiples « entrées » dont ils bénéficient auprès des différents pouvoirs (de la fréquentation des dîners d’« intellectuels » à l’Élysée à l’appartenance à des conseils d’administration).

Une autre approche pourrait consister dans l’analyse de leur langage, de leur vocabulaire et même de leur comportement lorsqu’ils sont en face d’un représentant de l’ordre social dominant – chef d’entreprise du CAC 40, ministre ou leader d’un parti de gouvernement, mais aussi star du show business ou vedette sportive, en comparant les données ainsi récoltées à celles qui le seraient en analysant les propos des mêmes lorsqu’ils reçoivent un supposé adversaire politique ou un représentant des couches sociales non dominantes (par exemple des syndicalistes). L’hypothèse de départ d’une telle étude consisterait à vouloir montrer que tous les individus appartenant au « parti médiatique » partagent le même paradigme idéologique et n’hésitent pas à affirmer publiquement cette adhésion, par exemple dans l’énoncé des questions « neutres et objectives » qu’ils posent à leurs interlocuteurs, interrogations purement rhétoriques et valant approbation pour les uns, assertions dénégatrices constituant autant d’interruptions calculées pour les autres. Ce paradigme hégémonique serait le suivant : l’ordre capitaliste mondialisé est le seul raisonnablement possible et ses « défauts » comme la persistance et le renforcement des inégalités ou ses dérives anti-écologiques ou ultra-consuméristes sont des maux nécessaires, et toute alternative serait porteuse de risques d’effondrement du système et de menaces insupportables pour la liberté, voire de dérives totalitaires inévitables.

 

On est donc très loin d’un service public de l’information, fondement indispensable d’une véritable démocratie, exigeant et pluraliste, et indépendant des intérêts privés, comme en avaient rêvé les promoteurs du programme du Conseil national de la Résistance, en 1944.

La « haine » du parti médiatique, si haine il y a - mais on sait par des études d’opinion que la corporation des journalistes est une des moins appréciées dans la population française, et cela vise d’abord, on peut le penser, le « parti médiatique » plutôt que la totalité de la profession -, résulterait non seulement du choc produit dans l’opinion par l’assurance avec laquelle ces promoteurs de l’ordre social établi défendent un paradigme intellectuel unique à travers tous les supports médiatiques qu’ils dominent, mais aussi de l’arrogance mâtinée d’invulnérabilité qui caractérise leur comportement de « maîtres des lieux » dans les fonctions où le public les voit « fonctionner ».

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