Les services publics sont à nous, à nous tous

Face à des Traités européens qui imposent un choix de société ultra-libéral, qui, aujourd’hui, dans la sphère publique, défend l’idée de propriété collective de tout ce qui constitue un bien commun ?

Les services publics sont à nous, à nous tous

dédicace à Anicet Le Pors

À l’échéance de 2021, soit dans trois ans, le calendrier imposé par l'Union européenne entend contraindre la France à ouvrir son réseau ferroviaire à la concurrence. Comme l’indique Le Monde, « c’est bien la perspective de l’arrivée de concurrents de la SNCF qui est au cœur de a réforme de l'entreprise annoncée le 26 février par le gouvernement ». L’existence du statut des cheminots constitue en effet un obstacle à la libéralisation envisagée. Mais c’est aussi le cas du statut de l’entreprise que le gouvernement veut, pour cette raison, transformer en société anonyme.

Certes, il n’y a pas besoin de contraindre le gouvernement Macron à entreprendre cette « réforme » : elle correspond à sa vision de la société, celle du tout privé et du tout compétitif, celle des dominants. Mais un gouvernement qui entendrait mener une politique opposée se heurterait non seulement à la vive opposition des intérêts privés et des tenants du libéralisme, mais aux pressions autoritaires venues de Bruxelles pour que celui-ci en respecte les directives et les Traités. Car, tout comme ils interdisent l’harmonisation fiscale et encouragent le dumping fiscal entre pays membres de l’UE, tout comme ils interdisent toute politique sociale commune et encouragent le dumping social entre les États et le mise en concurrence de tous contre tous, ces Traités interdisent aussi le contrôle public des services publics et exigent la mise en concurrence de tous les secteurs concernés et le démantèlement des entreprises publiques qui y exercent un monopole contraire aux Traités.

Avec la privatisation et la fin du monopole de service public de la SNCF, comme avec celles des télécom, de l’électricité et du gaz, sans parler des autoroutes, des aéroports, etc., c’est toute la démarche de maîtrise des biens communs à travers des services publics de statut publics, c'est-à-dire dont la propriété est collective, qui est fondamentalement remise en cause au nom, certes, d’un dogme libéral - celui qui veut que le marché « libre et sans entraves » soit la chasse gardée des intérêts privés - mais aussi au nom de l’appropriation privée des profits réalisés sur le dos du public, des usagers des services publics.

Il faut défendre le principe même de la mise en commun des biens communs

Face à des Traités européens qui imposent un tel choix de société qui est un recul sur toutes les conquêtes collectives réalisées au siècle dernier, qui, aujourd’hui, dans la sphère publique, défend l’idée de propriété collective de tout ce qui constitue un bien commun ? Sûrement pas les médias dominants. Mais du côté des forces politiques, syndicales ou du mouvement social ?

Il y a certes, des luttes locales par exemple en faveur de régies de l’eau dans les municipalités, ou bien en faveur des transports en commun gratuits dans certaines agglomérations, mais les exemples sont rares. Encore ces régies de l’eau sont-elles très contraintes au regard des réglementations imposées par l’Union européenne. Pensons, par exemple, que dans les communes où existent des fontaines publiques, celles-ci sont désormais soumises à des taxes - des sortes d’amendes - que doivent payer les municipalités qui refusent de livrer à des entreprises privées ce service public. Dans les communes où la distribution de l’eau courante est encore gratuite - il en existe, par exemple en montagne - les réglementations européennes interdisent le statu quo, elles imposent l’émission d’appels d’offres, l’installation de compteurs et la vente de l’eau selon un prix fixé au mètre cube….

De nos jours, il est peu courant de voir défendu le principe même du service public considéré comme un bien collectif ne devant pas relever de la marchandisation généralisée. Quel recul sur les réformes de la Libération ou sur le contenu du Programme commun de la gauche de 1972 ! Et, au contraire, les médias n’hésitent pas à faire des micro-trottoirs dans lesquels le soi-disant passant lambda, choisi pour sa vision borgne et sa servilité, affirme que tout irait mieux si c’était privé, que la concurrence ferait baisser les prix, que ce serait mieux géré, qu’il y aurait moins de feignants payés à ne rien faire ou à faire grève…. Mais qui songe qu’en privant la SNCF de moyens on a volontairement conduit une dégradation du service public au point que les usagers, aujourd’hui, en viennent à douter de son efficacité ? On fait la même chose avec l’hôpital public, avec l’école publique, avec la Sécurité sociale : on accuse son chien d’avoir la rage avant de l’abattre….

 Mener la bataille d'opinion contre la doxa ultra-libérale diffusée par les médias dominants

En somme, si on voit l’état de « l’opinion », la bataille d’idées et de principe a été perdue par les défenseurs d’une forme de société solidaire, fondée sur la mise en commun des efforts et des services rendus, au profit des tenants d’une société fondée sur la mise en concurrence de tous contre tous, sur l’acceptation que certains s’enrichissent en faisant payer les usagers, sur l’acceptation de l’individualisme et de l’égoïsme comme bases principales des rapports humains.

Face, par exemple, aux éditorialistes et autres chroniqueurs médiatiques, il faudrait défendre avec beaucoup plus de conviction les valeurs qui ont été celles des générations antérieures, ces valeurs qui ont présidé à l’instauration du système de Sécurité sociale, d’assurance maladie et accidents du travail, de retraites, d’assurance chômage, qui ont conduit à développer le logement social, qui ont permis de créer des comités d’entreprise dotés de moyens importants, qui ont suscité les colonies de vacances, les billets de congés payés, la gratuité scolaire - du Primaire au Supérieur – et les bourses d’études. L’énumération pourrait être poursuivie et la liste serait encore longue si on voulait citer tous ces acquis qui paraissent aujourd’hui si naturels, dont on ne s’aperçoit pas qu’ils sont remis en cause bride par bribe et systématiquement, par exemple quand les services publics disparaissent dans les banlieues pauvres ou les zones rurales, et dont l’ensemble, la cohérence, le principe même sont désormais combattus par les tenants du libéralisme.

Les libéraux peuvent nier les intentions qu’on leur prête parce que le système de biens collectifs qui a été mis en place dans le passé n’est pas encore détruit complètement. Ils n’avouent pas clairement qu’ils veulent faire disparaître jusqu’au souvenir de l’État-Providence. Mais ils y travaillent jour après jour, au nom, disent-ils, de la modernité, de la compétitivité, de la mondialisation heureuse, et, dans les faits, au nom de leur cupidité, de leur esprit de lucre, de leur haine de l’égalité et de la solidarité.

L'Avenir en commun, c'est ça :

En résumé, il faut d’urgence décréter la mise en commun de tous les biens communs comme objectif principal de ceux qui contestent l’ordre actuel, il faut d’urgence décréter la mobilisation générale pour la défense, modernisation et extension des services publics, l’accès égalitaire à ces services publics et la gratuité dans tous les cas où elle sera considérée comme nécessaire (cantines scolaires, transports urbains, par exemple), et pour la fixation par la loi de limites autorisées pour l’appropriation privée des profits dans tous les autres secteurs d’activité. Il faut être anticapitalistes et le proclamer.

 

« La montée de l’"en commun", la prise de conscience de l’unité de destin du genre humain, sont les caractéristiques majeures de notre époque. » (Anicet Le Pors, Les racines et les rêves)

 

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