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Billet de blog 27 janv. 2016

Un «ticket» populaire pour l'élection présidentielle ?

Depuis l’annonce surprise du départ de Christiane Taubira du gouvernement à quelques jours du début de la discussion du projet de modification de la Constitution, les interrogations se sont multipliées quant à savoir si ce départ a été volontaire, calculé, ou bien contraint et arraché, et s’il renforce ou fragilise le couple Hollande-Valls...

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Depuis l’annonce surprise du départ de Christiane Taubira du gouvernement à quelques jours du début de la discussion du projet de modification de la Constitution, les interrogations se sont multipliées quant à savoir si ce départ a été volontaire, calculé, ou bien contraint et arraché, et s’il renforce ou fragilise le couple Hollande-Valls, d’autant que la première concernée n’a jusque-là guère apporté d’explications sur cette brusque embardée gouvernementale.

Les choses deviennent d’un coup beaucoup plus claires maintenant que l’ancienne Garde des sceaux déclare sa candidature à l’élection présidentielle - ce qui n’est qu’une demi-surprise - et que, presque en même temps, Jean-Luc Mélenchon annonce qu’il renonce à présenter la sienne et se rallie « sans conditions » à madame Taubira, ce qui, on en conviendra, résonne comme un vrai et puissant coup de tonnerre. Incontestablement, ce coup a été préparé (et les « conditions » âprement discutées, sans doute) et, si on ne peut prétendre en mesurer immédiatement tous les effets, il apparaît d’ores et déjà comme un coup de maître, calculé pour « débloquer la situation à gauche ».

Encore avant-hier, personne n’aurait parié gros sur la capacité de la gauche de se sortir de l’imbroglio où elle se trouvait plongée, à guère plus d’un an de l’élection présidentielle. Le projet de « primaire », relancé en fanfare au début de janvier par Libération et un petit groupe de personnalités semblait voué à mourir de mort douce sous le poids de ses contradictions et devant l’évidente absence de tout candidat de rassemblement pouvant apparaître libre et au-dessus de la mêlée.

De Christiane Taubira, silencieuse depuis si longtemps face au premier ministre et engluée dans les fils de la toile hollandaise, on disait qu’elle était décrédibilisée aux yeux de  « tout le monde », qu’elle était « grillée », « cramée ». Quant à Jean-Luc Mélenchon, bien que décidé à caracoler encore sur ses « 12% », il semblait lui aussi avoir perdu toute capacité à s’extraire du puzzle destructeur des groupes et groupuscules de « l’autre gauche, la vraie » et être promis à subir la méfiance et le désamour croissants, jusqu’à la probable estocade finale, de son seul allié et point d’appui, le parti communiste. Taubira et Mélenchon s’ils avaient pu apparaître comme des recours à certains moments, avaient sans doute laissé passer leur heure, leur chance, leur occasion. D’eux ne viendrait rien de nouveau. La gauche allait continuer de sombrer et la marche fatale allait se poursuivre vers une élection arbitrée par la candidature Le Pen et jouée d’avance.

Suffira-t-il d’une déclaration de candidature solitaire et à contretemps pour changer la donne ? Pour tenter de comprendre, il faut revenir à la source du problème ; le défi est double pour chaque personnage de ce drame. Le premier est de pouvoir susciter un mouvement d’intérêt, d’écoute, de réflexion et de mobilisation, bref un espoir, dans les profondeurs d’un corps politique déçu et démoralisé, désinvesti et incrédule, en colère et avide de revanche, bref d’être entendu par la masse des abstentionnistes et des électeurs passés à droite ou à l’extrême-droite. Le second défi est de pouvoir donner à croire qu’il - qu’elle - est susceptible de rassembler sur son nom dans la perspective de l’élection présidentielle tout ce qui, dans le corps politique, ne veut plus de Hollande, de l’équipe Hollande-Valls, et de ce qu’elle représente comme reniements de l’identité de gauche, comme abandons des programmes et des promesses de l’élection de 2012 et comme soumission à l’ordre euro-libéral.

Taubira et Mélenchon ont décidé de s’associer et d’associer leurs images pour « renverser la table ». L’opération qui s’esquisse depuis hier vise à éliminer toute velléité de candidature à la gauche de la gauche en posant le « ticket Taubira-Mélenchon » comme évident de tous les points de vue. Qu’il s’agisse du débat sur les valeurs de gauche, qu’il s’agisse de la discussion sur un programme de gouvernement,  qu’il s’agissent du tempérament et de la capacité à choisir, à décider, à gouverner, qu’il s’agisse du leadership que chacun - et tous deux ensemble - représentent, sur tous les grands enjeux de l’élection, ce ticket est, d’avance, gagnant : sur la République et les valeurs, sur les choix économiques et sociaux, sur la démocratie et l’évolution constitutionnelle. L’objectif, dont les tout prochains jours nous indiqueront s’il a quelques chances d’être atteint, c’est d’obtenir le ralliement, de bon gré ou pas, de toutes les gauches de gauche. C’est maintenant, avant même le vote, que se joue la primaire.

Ensuite, il faut que ce ticket Taubira-Mélenchon se montre capable de réduire à un rôle de figuration  la candidature de Hollande ou l’éventuelle candidature Valls de substitution quand il sera apparu qu’Hollande est hors jeu. Valls jouera à fond la carte de l’autorité, de l’esprit de décision, de la capacité de « réformer » et de briser « les tabous », du rempart contre le FN. Face à cela, Taubira-Mélenchon misent eux aussi sur l’image. Celle de Mélenchon lui avait apporté 12% des votes en 2012 et il peut prétendre capitaliser en 2017 autant et mieux, au vu des sondages et en misant sur une nouvelle campagne détonante comme celle qui l’avait fait monter au-dessus de 15% des intentions de vote avant l’opération  Hollande au Bourget : « mon ennemi c’est la finance ». Celle de Taubira, c’est d’abord être ce qu’elle est, un femme noire venue d’en bas, prétendant s’attaquer à la forteresse de la politique professionnelle, de l’énarchie, des cumulards, des petits et des gros arrangements, une Obama à la française, disons-le. Les garanties qu’ils apportent : Mélenchon c’est, depuis le vote NON au référendum de 2005 sur les Traités européens, sa constance et sa volonté de dire le vrai, en particulier à propos du « capitaine de pédalo ». Taubira c’est d’avoir fermement tenu la barre de son ministère depuis plus de trois, sans jamais avoir renoncé à sa différence, à sa liberté de parole, et d’avoir démissionné en signifiant son désaveu, à la veille du vote, de la prolongation de l’état d’urgence, de la réforme constitutionnelle et de la déchéance de nationalité. A eux deux, ces outsiders au tempérament de batailleurs, ces deux orateurs imbattables, ces deux personnalités  indépendantes et intraitables correspondent à ce sentiment si répandu aujourd’hui dans une bonne fraction de l’électorat : « Qu’ils s’en aillent tous ! ». Aussi se donnent-ils pour objectif, passant par-dessus les partis, les clans et les chapelles, les compromis et les négociations, de s’adresser directement à cet électorat, aux « banlieues » et aux « espaces de relégation », de les sortir de leur désespoir, de leur résignation et de leur inertie.  Leur objectif, ayant rassemblé l’électorat acquis à la gauche de changement, c’est de ramener aux urnes des millions de non inscrits et d’abstentionnistes et, ainsi, de changer la donne d’une élection donnée pour jouée d’avance, et de rafler la mise, au nez et à la barbe de Hollande-Valls, Juppé-Sarkozy et, bien sûr, Le Pen.

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