Mais qu’allaient donc faire les prix Nobel scientifiques français à l’Élysée ?

Aucun des scientifiques français nobélisés convoqués par Macron n'a tenté de se positionner vis-à-vis des dogmes du macronisme. C'est sans doute parce qu'ils sont des « scientifiques » qui ne voudraient pas être pris pour des « intellectuels » !!! Mais alors, pourquoi s'être rendus à ce « débat » ?

Mais qu’allaient donc faire les prix Nobel scientifiques français dans les salons de l’Élysée ?

          « Lors du débat d'Emmanuel Macron à l'Élysée avec une soixantaine d'intellectuels, nombre de scientifiques prestigieux ont entonné le même couplet : La France, pays où la recherche se dégrade. »

          C’est en ces termes que, sur le site de France Culture - organisatrice de ce happening de sept heures - est présentée et résumée cette rencontre entre Macron et les intellectuels qu’il avait convoqués.
          Notons que si cette information est en gros exacte, la manière de la rapporter est plus que suspecte : « le même couplet » peut se traduire par « jamais contents », « radoteurs »… « scientifiques prestigieux » peut se comprendre comme « professeurs Cosinus coupés des réalités » voire « vieillards à la date de péremption dépassée »… Sans compter que critiquer ainsi leur propre pays… c’est pas bien.

          De fait, les trois prix Nobel qui se sont exprimés ont tous porté un diagnostic connu : perte de vitesse et même décrochage de la recherche française dans la compétition internationale, recrutements en baisse, débuts de carrière scandaleusement faibles (un SMIC et demi après dix ans d’études et de sélection sévère ; pas de financement des projets de recherche de départ), découragement des vocations existantes, fuite des cerveaux, financements très insuffisants. Quand Jules Hoffmann, prix Nobel de médecine en 2011, dit que « la situation des jeunes chercheurs est honteuse pour notre pays », le meneur de jeu déclare qu’il voit « d’autres Nobel qui opinent du chef »

          Catherine Bréchignac qui, comme ancienne présidente du CNRS de 2006 à 2010, a assumé des choix politiques qui ont amené à la situation actuelle, estime elle aussi qu'il faut revaloriser les carrières et attirer les chercheurs étrangers. C’est un point sur lequel une invitée, mathématicienne startupeuse de retour des « States », a des conseils à donner : non pas sur les salaires, les postes ou les financements mais sur la façon de valoriser auprès de scientifiques étrangers entreprenants les atouts spécifiquement français comme le logement pas cher, la Sécu, l’école publique gratuite et de qualité pour les progénitures, les salaires bas des collaborateurs à embaucher … ce qu’elle appelle les benefits ; et cela, ça a beaucoup plu à monsieur le Président : entendre, après qu’un des Nobel avait précisé qu’un jeune chercheur est embauché à seulement 1,5 SMIC, cette jeune startupeuse dire qu’« il n’y a pas que le salaire » … Il faut savoir vendre la « Start up Nation » , plutôt que ronchonner !

          Je laisse de côté les interventions courageuses de Jean Jouzel, le « monsieur GIEC » de la soirée, et d’Amy Dahan, mathématicienne de formation et historienne des sciences réputée, qui ont axé leur approche sur le lien qui existe objectivement entre les questions sociales et celles du changement climatique, qu’il s’agisse de taxe carbone ou de rénovation énergétique : « fin du mois – fin du monde, même combat ». Leurs propos politiques tranchaient avec ceux des autres scientifiques qui se sont exprimés du haut de leur « tour d’ivoire » d’où ils ne semblent pas avoir connaissance de tout ce qui agite la société.

          Et cela est vrai y compris de leur manière d’aborder les questions de politique scientifique. En résumé, les scientifiques, quand ils exposent leurs doléances sur les postes, les crédits, les recrutements, s’en tiennent à une critique de la situation sans jamais introduire la moindre esquisse de tentative de remonter aux causes de ladite situation, voire de critiquer ces causes. En ce sens, tous ils « entonnent le même couplet » sans que leur propre expérience semble les instruire : n’ont-ils pas, face à des gouvernements successifs et depuis plus de vingt ans, toujours dénoncés les mêmes maux, obtenus les mêmes promesses - disons les mêmes cajoleries - et constaté ensuite, à chaque fois, qu’ils avaient été roulés dans la farine. Rappelons-nous la démarche qu’avaient effectuée les mêmes Cohen-Tannoudji, Haroche, Villani et d’autres lorsque le président Hollande avait annulé 134 millions de crédits dans le budget de la recherche, en 2016 ; le président avait annulé l’annulation et cela avait suffi pour que les scientifiques soient sortis « soulagés », « confiants », « satisfaits » de leur audience (https://www.facebook.com/watch/?v=10154181230390350).

           Aucun de nos nobélisés n’a dénoncé, devant Macron, une marchandisation de la recherche impliquée par la logique néo-libérale des traités européens, mise en œuvre depuis l’adoption, en 2000, de la « stratégie de Lisbonne », ce qu’on appelle « l’économie de la connaissance » en sabir bruxello-orwellien.
           Aucun de nos nobélisés n’a énoncé un chiffre clair sur les réductions d’emplois subies par la recherche française depuis dix ans (1200 rien qu’au CNRS). Aucun de nos nobélisés n’a dit un mot des dizaines de milliards du CICE qui bénéficient aux actionnaires des entreprises et dont la recherche ne perçoit que des miettes.
           Aucun de nos nobélisés n’a su évoquer la contradiction entre les discours tenus sur la recherche comme « investissement d’avenir » et les politiques effectivement suivies, ce qui a permis au président, dans sa « réponse » visiblement expédiée, de leur servir des belles paroles, des promesses cent fois entendues qui n’engagent que ceux qui y croient : « On ne peut pas construire le projet national sans ambition en matière de recherche et d'enseignement. (…) On ne fera pas l'économie d'un réinvestissement massif, public et privé ».
           Aucun de nos nobélisés ne s’est fait l’écho devant le président Macron de ce qu’avaient déclarés, à l’unanimité, en décembre dernier, les présidents des sections du CNRS dans une tribune dont voici la conclusion : « Cette politique désastreuse organise l’étiolement progressif de la recherche publique française. (…) Le dédain pour la recherche publique symbolisé par cet affaiblissement programmé (…) va à l’encontre des intérêts de la France. (…) Prolongeant hélas l’action de ses prédécesseurs, il la traite exclusivement comme une source de dépenses à "optimiser". Il serait grand temps qu’il mette ses décisions et ses arbitrages en accord avec la vision qu’il proclame ! »
          Aucun de nos nobélisés n'a tenté de se positionner vis-à-vis des dogmes du macronisme. C'est que nos nobélisés sont des « scientifiques » qui ne voudraient pas qu'on les prenne pour des « intellectuels » !!! Mais alors, pourquoi s'être rendus à ce « débat » ?

           Bref, nos prix Nobel, fidèles à leur vision fantasmée d’une recherche attachée en toute pureté au dévoilement des secrets de la nature, « ne font pas de politique » ; à leurs yeux ce serait sans doute déroger que de descendre dans l’arène. Ou bien, pire encore, comme les gouvernements dont ils dénoncent les effets de leur politique, ils ne sont finalement pas opposés à l’« agenda » néo-libéral, ils en acceptent les prémisses, mais à condition qu’un compromis soit trouvé pour garantir à leurs activités une niche pas trop dégradée et une image préservée.
           Faire le choix de Villani qui a rallié Macron, c’est peut-être pour eux déchoir puisqu’en adhérant au parti présidentiel il a manifesté son adhésion à des choix qui ont conduit la recherche au point où elle en est. Le matheux macronien peut bien, ensuite, dans un salon désormais déserté, disserter sur les rapports entre experts et politiques, regretter que « les conseils (aient) du mal à être consultés », dénoncer les « décisions calamiteuses pour la science (prises par des gouvernements précédents) », avouer que comme parlementaire il n’a même pas réussi, lors du débat sur la loi de Finances, à faire entendre ses propositions en matière de rénovation énergétique, il fait tous ces constats à ses dépens.

           Curieusement, dans la réponse qu’il a consentie à ses interlocuteurs, le président a présenté la connaissance scientifique comme « un bien mondial », d’ailleurs menacé par une éventuelle dislocation de la « communauté scientifique pacifiée » ; il faisait peut-être plus allusion à la compétition croissante avec la Chine et d’autres nouvelles puissances qu’à la marchandisation du savoir et à la compétition pour la privatisation des découvertes engagées dans le monde de « la concurrence libre et non faussée » pour le plus grand profit des géants de la banque ou de l’économie numérique. Quoi qu’il en soit, l’idée potentiellement puissante qu’il puisse exister « un bien mondial », d’autres diraient sans doute un « bien commun » - aujourd’hui la science, demain l’écosystème, mais pourquoi pas toutes les ressources ? - et que ce bien commun doive être préservé des luttes et des rivalités, qu’il doive être défendu contre les logiques du mythique « meilleur système économique possible », c’est comme avoir un cailloux dans la chaussure qui pourrait bien au final empêcher, un jour, les marcheurs de marcher.

 

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