Sombres temps

Nous vivons en France de bien sombres temps. La maison brûle, l'avenir est opaque. Nous oscillons entre paralysie désespérée et flambée de volontarisme lucide. De Walter Benjamin à Henri Marrou, l'expérience et les réflexions des intellectuels du passé peuvent nous servir de boussole. Notre sort est entre nos mains.

Sombres temps

                Sans même parler du reste de l’Europe – non que ce soit secondaire, mais la peine française suffit pour ce jour et pour ce billet – nous vivons en France de bien sombres temps. Nous traversons des temps déréglés où, au milieu d’un champ de ruines, toute « valeur » semble trahie, toute raison dissoute, toute intelligence historique balayée.

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Samedi dernier, au Mur des Fédérés

                Ce 28 mai, une date qui n’évoque plus que pour seulement une poignée de citoyens les ultimes fusillades de la Semaine sanglante de 1871 et l’écrasement final de la Commune de Paris, commémorés samedi dernier contre vents et marées au Mur des Fédérés du cimetière du Père Lachaise par trois centaines de militants, ce 28 mai donc a, cette année, deux ans avant le 150ème anniversaire annoncé de cet épisode décisif dans l’histoire du mouvement ouvrier, un goût bien amer.

                Il faut dire qu’on est loin des cortèges joyeux, fournis et tumultueux qui, trois ans après Mai-Juin 68, avaient marqué le centenaire de la Commune. Il faut dire que, de la même manière que « 36 » s’est maintenant fondu dans les brumes du passé, que la Libération, le Conseil national de la Résistance, Ambroise Croizat et la Sécu, la nationalisation de Renault, le vote des femmes ont sombré dans l’oubli ou la confusion, que l’événement Mai-juin 68 lui-même est l’objet de bien des biais mémoriels, de caricatures hallucinées, de critiques mal intentionnées diverses, de manipulations et de récupérations cyniques, de la même manière donc la Commune et son utopique idéal fraternel, émancipateur, libertaire, disons « communard », n’est plus - à peine - qu’une vague référence mythique.

 Histoire, mémoire collective ou « roman national »

                Il faut dire que la Commune a été, de longue date, bannie des programmes d’histoire dans les lycées, de même qu’il n’y reste plus grand-chose de l’évocation de 1848, « Printemps des peuples », « République sociale » et « illusion lyrique », établissement du suffrage universel masculin alors enfin imposé - pour peu de temps - à toutes les droites, prise en compte du « droit au travail » pour la première fois évoqué, mis en œuvre et finalement rageusement révoqué par ces mêmes droites, toutes choses dont il convient que les jeunes générations restent absolument ignorantes (remarquons qu’on tient à conserver la date de l’abolition de l’esclavage, en 1848, une abolition présentée en version droits-de-l’hommiste comme une chose naturelle muée en une sorte de commandement divin enfin advenu, sans conflit, sans oppositions, sans enjeux, un événement sans histoire donc) ; il faut dire que la notion même de mouvement ouvrier a été rabougrie, morcelée et finalement déconstruite dans les programmes scolaires, que l’histoire sociale elle-même n’existe plus et qu’on ne dit plus rien de la « société féodale » qu’on étudiait naguère avant « la crise de l’Ancien régime », et à peu près plus rien du « monde ouvrier », des socialismes et des anarchismes, du syndicalisme pionnier, toutes choses qu’on campait naguère en même temps qu’on instruisait les causes, les rythmes et les phases de la « révolution industrielle ». Les « sombres temps » sont aussi des temps où les dominants ré-imposent leur « roman national » et leurs usages mémoriels de l'histoire pour faire reculer la part d'héritage contestataire et émancipateur dont était porteur l'enseignement de histoire.

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                On n’avait d’ailleurs pas attendu Blanquer pour tout cela, on peut même dire que cela avait commencé, il y a longtemps, avec le bicentenaire de 1789 et le blitzkrieg idéologique animé alors  par François Furet et ses sbires et relayé - déjà - par tous les canaux médiatiques du temps ; mais tout cela est aujourd’hui accompli et sur ces ruines déjà froides nous en sommes au moment où les matières d’enseignement général sont, dans l’indifférence générale, condamnées à mort dans les lycées professionnels, au moment où le saucissonnage en cours dans les autres lycées, à l’occasion de la disparition des filières et de la réforme du bac, annonce l’effondrement de ce qu’il restait d’ambition de formation à la culture générale et à l’esprit critique dans le système scolaire français.

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                Alors, dans ce monde d’ignorants où triomphent les carriéristes formatés pour occuper les premières places, monde d’ignorance sans fond mal masquée par l’omniprésence entêtante du « parler pour ne rien dire », magnifique magistère à nuance totalitaire exercé par la caste des commentateurs de tout et de rien, des éditorialistes du vide érigé en spectacle permanent, des experts sans expertise et des chroniqueurs jamais en retard d’un pont-aux-ânes à la mode, dans ce monde orwellien qu’on n’aurait pas cru voir si vite advenir, le vote oui le vote est devenu une farce, l’élection un épisode de télé-réalité, l’exercice du pouvoir un show permanent.

Et surviennent alors des rendez-vous électoraux….

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                 Quand – alors que plus de la moitié des citoyens, disons la plèbe moderne, pour l’essentiel, se retire sur son Aventin d’où elle contemple le désastre ; je parle de l’abstention et des non-inscrits – l’autre moitié, les « votants », se partage entre un petit quart sensible à la promotion décomplexée dans les médias de la plus malodorante des offres et se déclare « facho », facho pour de vrai, par exemple pour que les migrants soient jetés à l’eau, parqués, renvoyés et les restants privés de droits, livrés à l’insécurité et à l’arbitraire, et un bon cinquième qui n’en pense pas moins au sujet desdits migrants mais se croit plus sophistiqué en assumant un vote « jeune et moderne », certes lui aussi riche de promesses de guerre sociale mais bien propre sur lui et ne dissimulant guère son arrogance, son cynisme et son égoïsme, ce qui fait, en additionnant les deux, pas loin de la majorité des votants ; on peut y ajouter, pour faire bonne mesure et donc atteindre une large majorité, le vote de ceux qui campent, un peu parano, sur leurs choix réactionnaires de toujours, fleurant bon la naphtaline sous des effluves trompeurs référencés « bonne société » et « bon catholique », amoureux rancis de l’Ordre et des traditions, repliés dans l’entre-soi de leurs ghettos, soit encore un bon 15% des votants.

                  La coupe n’est pas pleine : il reste encore une même proportion de 15% environ qui se rue sur le vote le plus fumeux, sur l’offre la plus opaque, aux relents affirmés de patouillages, de transfuges et de trahison, mais quoi ! on est moderne, on a l’esprit jeune, on est bobo et on a le souci de la planète, du tri sélectif et de la souffrance animale, on vote « vert »…

                 Quand on a mis tout cela bout à bout… il ne reste que la désolation de n’avoir, pour toute alternative (celle  représentée par un projet « écosocialiste » - à vocation majoritaire - qui existe et aurait pu faire premier à la présidentielle si Hamon et Mélenchon avaient additionné leurs intentions de vote), qu’une gauche de fossoyeurs, caricature rappelant les quatre frères Dalton, qui, après avoir trahi son électorat et volontairement perdu l’élection présidentielle en savonnant le mieux possible la seule planche de salut alors disponible, s’est fait un devoir de presque disparaître du score de l’élection du parlement européen (deux ont effectivement disparu : le PCF et Génération.s). Rien n’est plus rédhibitoire que cette propension quasi généralisée, chez les « gens de gauche », à avoir la certitude d’avoir raison seul contre tous, à aimer se déchirer avec délectation, à perpétuer les plus belles obsessions partisanes, les meilleures rivalités d’appareils, les plus obscènes querelles de personnes.

La maison brûle, l'avenir est opaque

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Angelus novus, Paul Klee

                 Pendant ce temps-là, la maison brûle (comme a dit un connaisseur). On pourra, selon les goûts, illustrer le propos par une gravure de Dürer - Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse - par une représentation de l’Enfer par van Eyck ou Brüghel, ou par une autre gravure, de Picasso cette fois, - la Minotauromachie -, ou bien par un chef d’œuvre du surréalisme – L’Ange du foyer, de Max Ernst. Toutes ces représentations, et bien d’autres, renvoient aux tentatives des artistes pour traduire l’inquiétude millénaire qui saisit les humains quand ils songent à l’avenir toujours plus ou moins opaque, illisible et problématique, cette fois-ci clairement porteur de cataclysmes. Mon choix sera - et c’est le même depuis très longtemps - L’Angelus novus de Paul Klee, le fameux « Ange de l’Histoire », dans lequel Walter Benjamin, dans ses réflexions sur l’histoire, voyait « un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. (…) Il a le visage tourné vers le passé (et) là où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. » Benjamin, on le sait, s’est suicidé en septembre 1940 : « Dans une situation sans issue, je n'ai d'autre choix que d'en finir », écrivit-il. Sa mort rappelle, bien évidemment, celle de Stefan Zweig, désespéré, depuis qu’avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale il avait vu disparaître « le monde d’hier », et suicidé en février 1942.

                 J’adhère à la vision de Benjamin - ou celle de Zweig - mais, divisé, partagé, peu sûr de moi, je me rattache en même temps à celle qu’exprimait, en d’autres sombres temps, ceux de l’Occupation, l’historien Henri-Irénée Marrou ( vision qu’on peut rapprocher, pour ce qu'elles sont jumelles, de celle de Marc Bloch) lors de la séance solennelle de rentrée de l’Université de Lyon, en novembre 1942, en présence de « monsieur le préfet régional, Éminence, monsieur le gouverneur général, monsieur le recteur ». En digne héritier de la posture dreyfusarde, Marrou avait, ce jour-là, défié longuement, depuis la tribune de l’amphithéâtre, en même temps que les autorités temporelles alignées à ses pieds, certaines de plus hautes autorités intellectuelles restées assises sur leurs prérogatives universitaires :

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Henri-Irénée Marrou

                 « Les vrais historiens, avait dit Marrou, ceux pour qui l'expérience du passé est vraiment une expérience, un aspect de la vie personnelle dans ce qu'elle a de plus profond, n'aiment guère une certaine manière d'entendre invoquer les leçons de l'histoire, celle qui laisserait croire que la course est courue d'avance, que les jeux sont faits, qu'il n'y a qu'à enregistrer un verdict déjà prononcé. À nos yeux, l'histoire enseigne précisément le contraire ; loin de nous dicter une passivité résignée à l'égard du fait inévitable, elle nous enseigne à voir dans les événements qui se déroulent dans le temps, un avenir imprévisible dont la volonté de l'homme, la ténacité de ses efforts, l'ardeur de sa foi peut à tout instant modifier le cours, infléchir, redresser la trajectoire.
                 « Le profane, de l'histoire, ne connaît ou ne retient que les résultats, une situation faite, à laquelle nous ne pouvons rien changer (et il est bien vrai que nous sommes des héritiers et que nous ne choisissons pas le théâtre où notre drame se joue). À nous, historiens, qui apprenons à connaître non seulement l'histoire faite, mais l'histoire en train de se faire, mais les hommes qui l'ont faite, à nous qui la revivons au moment où elle se fait, où ces hommes la créent dans la sueur et le sang, elle n'apparaît pas comme la récitation d'une pièce écrite d'avance. La pratique du travail historique développe le sens de cette saveur irremplaçable de l'événement, elle nous fait contemporains de l'acte en train d'être agi, et nous apprenons à cette école que l'événement avant de devenir un passé désormais ineffaçable, a été du futur pour les hommes d'action qui l'ont vécu, et un futur imprévisible. C'est là, je crois la plus précieuse, la plus féconde des leçons de l'histoire : en nous apprenant à sentir ce qui demeure de radicalement contingent dans l'acte historique, en tant qu'il a été vécu en un certain moment de leur vie par des hommes bien réels et vivants comme nous, elle est une école de liberté et de volonté. (...) Elle exalte notre volonté à ne pas accepter que l'histoire soit écrite avant que nous ayons éprouvé sur elle la force dont nous nous sentons animés. L'histoire nous apprend, par exemple, qu'il n'y a pas de défaite qui ne puisse être surmontée, si on refuse de s'y résigner ; qu'il n'y a pas de peuple qui puisse périr s'il refuse de s'abandonner ; qu'il n'y a pas de situation qu'on puisse appeler désespérée, pour qui a l'âme assez bien trempée pour se refuser au désespoir. »
(Henri-Irénée Marrou, Discours à la séance de rentrée de l’Université de Lyon, 5 novembre 1942)

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Rond-point des gilets jaunes de Briançon, samedi 4 mai.

                    Nous en sommes là : le pouvoir, incarné dans une aventure macroniste plébiscitée par le tout petit quart des nantis, des repus et des inclus (« winners », « premiers de cordée »), prêts à tout y compris à approuver la dérive tyrannique et la violence de la répression policière et judiciaire pour continuer d’aller « libéralement » dans le mur, pouvoir qui fait face à un peuple en sécession, pris de colère, sans illusions ni espoir, morcelé et sans boussole, ulcéré et piaffant, prêt à tout lui aussi, peut-être. Entre les deux, la trahison des clercs, le silence des philistins, l’irresponsabilité tragique des leaders politiques :

                    « Du paradis souffle une tempête qui (…) pousse (l’Ange de l’Histoire) incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines », disait Walter Benjamin. « L’histoire exalte notre volonté de ne pas accepter que l’histoire soit écrite avant que nous ayons éprouvé sur elle la force dont nous nous sentons animés », affirmait Henri Marrou… Passé, avenir… histoire ! Nous sommes aujourd’hui, en France (et en Europe – autre sujet), à un carrefour de l’histoire ; nous oscillons entre paralysie désespérée et flambée de volontarisme lucide ; notre sort est entre nos mains.

 

 

 

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