Cédric Villani : quand l’indigence s’épanche

Cédric Villani vient de publier chez Flammarion, un fort livre de 471 pages qu’il présente comme une « profession de foi » et qui pourrait se résumer dans deux mots d'ordre : « libéralisme égalitaire » et « progressisme éclairé ». Ce qui fait peu. Cela fera d’autant moins lorsqu’on en aura vérifié l’insondable vacuité.

Cédric Villani : quand l’indigence s’épanche

         Cédric Villani vient de publier un fort livre de 471 pages qu’il présente comme une « profession de foi » (p. 366), intitulé Immersion. De la science au Parlement. Il s’y proclame « macroniste » et entreprend de « résumer la doctrine » macroniste autour de cinq « mots-clés », pas plus : « fierté française, souveraineté européenne, conscience du monde, libéralisme égalitaire, progressisme éclairé ». Les trois premiers termes n’étant que des variations d’échelle, seuls les deux derniers peuvent porter un contenu, ce qui fait peu. Cela fera d’autant moins lorsqu’on en aura vérifié l’insondable vacuité.

         En marche : « le progressisme éclairé »

         Pour Villani, En marche c’est d’abord « l’attachement au progrès » (p. 333), d’où le « progressisme » revendiqué. Quant à son aspect « éclairé », on comprendra rapidement, en lisant, que cela renvoie uniquement au rôle, central à ses yeux, des « experts » : les experts éclairent ; il se félicite de « la composition du gouvernement qui n’a jamais autant compté d’experts » (ce qui laisse rêveur quant à l’idée que le marcheur se fait des experts ; Mme Pénicaud experte du droit du travail, par exemple…).

          Le « progrès » donc n’est nulle part défini et à aucun moment l’auteur n’entreprend d’en discuter les acceptions, d’en rappeler quelques bornes historiques ou d’évoquer quelque réflexion philosophique, économique ou politique que ce soit pour mieux le cerner. On comprend que lorsqu’il écrit « progrès », il veut juste dire transformation, marche en avant, sans plus. C’est comme cela que la bombe atomique comme les pesticides dans l’agriculture, ou bien l’allongement du temps de travail comme le recul de l’âge de la retraite, peuvent être des « progrès » au sens villanien.

          Il précise cependant que « le progrès social n’est pas une évidence, il ne faut pas compter sur l’ordre économique et sur le progrès technique pour l’instaurer naturellement ». Il ajoute même que « les inégalités à l’échelle de l’humanité sont en rapide augmentation ». Soulagement du lecteur : le marcheur n’est donc pas complètement ignorant des réalités ; quoique…. En fait, on ne saura pas ce qu’il met sous le vocable de « progrès social » ; la question ne sera jamais abordée, ni celle des reculs du progrès social (si j’ose dire), auxquels il souscrit et contribue activement avec la majorité macroniste, ni celle du conflit congénital dans les sociétés de classe, entre capital et progrès social. Villani aime citer la chanson de Jean Ferrat « Ma France » (p. 385) mais c’est un peu comme quand Sarkozy se revendique de Guy Môquet ou Macron de Maurice Audin ; on est au stade de la manipulation. Au sortir des 671 pages de ce pensum, on aura acquis une conviction, c’est que notre essayiste a plus d’affinités avec la table de Bernard Arnault qu’avec la cantine des salariés de Whirlpool. Pour qu’on ne conserve aucun doute sur le fait que son imaginaire intellectuel est fondamentalement réactionnaire, on peut relever cette phrase : « Le mouvement des Gilets jaunes a fini par devenir l’emblème de cette résistance au changement (…). » (p. 319)

          En marche : « le libéralisme égalitaire »

          En effet, au sujet du « libéralisme égalitaire », seconde valeur politique revendiquée par le marcheur - un libéralisme qui sera aussi « mesuré », ajoute Villani (sic)…  (p. 312) -, on ne sera pas beaucoup plus « éclairé » quand il affirme que « la ligne des Marcheurs est claire : être plutôt dans le laisser-faire (libéralisme) tout en essayant de corriger le plus en amont possible (corriger les inégalités de naissance, les conditions de départ) » (p. 366). Là, l’auteur se fend d’une référence à John Rawls et Amartya Sen, comme représentants de ce « libéralisme égalitaire » (rawlsien ?), mais sans en dire plus, par exemple sur l'origine des inégalités ou la redistribution des richesses.

          Ce qui est certain, c’est qu’on cherchera en vain une référence au système d’accaparement des richesses et du capital par une caste qui régente notre monde, ou un rappel de l’existence de conflits de classe dont la nature est la même dans les ateliers de Bombay et chez les sous-traitants de l’automobile en France ; seule différence, en France l’existence de conquêtes sociales gravées dans la loi que les macronistes s’écharnent à démanteler.

          Pour Villani, le monde est donné et, tel quel, nous devons juste nous y insérer : « Le libéralisme est dans l’air du temps » (sic), écrit-il, parce que nous vivons dans une « époque complexe où la régulation devient elle-même complexe, parfois autodestructrice, voire étouffante ». Voilà Keynes et tous ses suiveurs exécutés en une phrase. Non il y en a une deuxième, à la suite, qui mérite d’être relevée : « L’État se prends les pieds dans son propre tapis quand il veut trop bien calculer, et il y a une certaine humilité à ne pas chercher à encadrer trop précisément. » Il faut donc « laisser le monde évoluer sans trop de contraintes ». (p. 312)

         La pensée économique du marcheur est ainsi faite qu’elle navigue sans pudeur entre banalités de Café du Commerce et partis pris peu « progressistes » solidement ancrés. Quand il pose lui-même une question qui pourrait être pertinente et ouvrir la voie à une réflexion un peu nourrie, le marcheur balaye tout avec des arguments dont la puissance n’a d’égal que le laconisme. Par exemple : «  Le capitalisme n’est-il pas inadapté à gérer l’écologie ? Peut-être, mais force est de constater que le bilan environnemental des économies communistes, ou même des économies dirigées en général, s’est montré plutôt désastreux pour l’heure. La mondialisation n’est-elle pas la cause des maux ? Possible, mais attention, sans accords internationaux, vous pouvez toujours attendre que le monde se mette en ordre de bataille… » (p. 318) Voilà un extrait cité en entier et sans coupure !

          Lorsque Villani évoque « des valeurs non marchandes capitales », on pourrait croire qu’il va citer le partage, la justice, l’égalité, les biens communs, mais ce sont « la dignité et la fierté » qui viennent sous sa plume.

          Avec son « progressisme éclairé » et son « libéralisme égalitaire » Villani apporte donc sa contribution à la novlangue macroniste. Le scientifique s’avère être un expert du sabir orwellien. Encore que l’exercice tourne parfois à la confusion la plus totale ; exemple : « Le progrès entraîne de grands bouleversements, parfois voulus et parfois subis (…). Comme le disait Glibert Chesterton : " (…) Si vous laissez quoi que ce soit tel quel, vous donnerez naissance à un total bouleversement." Ainsi que l’écrit Lampedusa dans Le Guépard : "Il faut que tout change pour que rien ne change." Si nous voulons nous préserver, nous devons activement canaliser le cours des choses. » (p. 336)

          Et l’écologie ?

          On pourrait attendre une rupture de ton à propos de la crise écologique ; il n’en sera rien. Si Villani évoque « le traumatisme de la démission de Nicolas Hulot » (p. 321), il n’y voit qu’une conséquence de « nos difficultés à marquer des positionnements assez forts et clairs sur le sujet ». Et de conclure : « Quel ton doit prendre la communication ? » Il voit une issue dans une petite opération de petite politique ordonnée par Matthieu Orphelin (qui a depuis quitté le navire) pour former un groupe trans-partisan à l’Assemblée, appelé « Accélérons » ; las, les Insoumis refusent la combine… Mais le bilan est bon, pour le marcheur : « extension de la prime à la conversion, renforcement de budgets d’énergies alternatives, sont des mesures que le collectif peut fièrement compter dans son bilan. »  (p. 321) Voilà toute l’ambition écologiste de Villani, comme député-expert dans cette Assemblée marconiste.

          En marche : « l’expertise »

          L’expertise, justement ! Dans ce déferlement de propos d’une grande platitude, un chapitre mérite d’être relevé ; c’est celui où Villani propose trois recettes pour « favoriser le progrès » : « l’expertise, l’expérimentation (et l’évaluation, son corollaire) et la vision écosystémique ». (p. 339-354) Dans ces pages, c’est moins le marcheur macronien que le scientifique-expert qui apporte son expérience. Il fait donc des propositions argumentées. Bien qu’en la matière il ne semble pas connaître les acquis de la sociologie et de l’histoire des sciences, ni - sans remonter à Max Weber - les débats qui, de Michel Foucault à Bruno Latour en passant par Michel Serres, ont nourri une réflexion sur le sujet des scientifiques-experts, Villani tente de poser quelques repères qui semblent autant de justifications de son itinéraire, qui va de la recherche mathématique à l’engagement politique, et dont il montre, par de nombreuses références à la doctrine de l’Église, aux encycliques et propos du Pape (« la célèbre encyclique du pape François, Laudatio si, l’un des textes les plus lus et admirés, à juste titre, sur la crise écologique » (sic) (p. 317), ou bien à son appartenance à la boîte à idées Europanova, que cet engagement ne remonte pas juste à l’aventure d’En marche.

          En gros, Villani constate que le besoin d’expertise pointue se cache partout, que « les gouvernements en général restent mal conseillés par les scientifiques » et qu’en France, « la plupart des institutions, comme le Conseil stratégique de la recherche, sont dysfonctionnelles » (p. 340). Il souligne que « le rôle de l’expert doit porter son seulement sur la vision, l’évaluation, l’analyse, mais aussi sur le plan de la mise en œuvre ». « La politique de demain devra avoir la science comme ingrédient clé et c'est à nous, scientifiques, d'aider à l'émergence de cela », dit encore Villani (p. 358). Certes, mais l'histoire est ancienne et le marcheur gagnerait sans doute à s'inspirer en les connaissant mieux des expériences du passé. N'est-il pas, comme ancien directeur de l'Institut Henri-Poincaré, le successeur du fondateur de l'IHP, le mathématicien Émile Borel, un député-ministre radical au bras long des années 1920 qui défendait les mêmes convictions et dont l'itinéraire mérite d'être connu ?

          Sur la nécessité de l’expérimentation et de l’évaluation qui va avec, que Villani voit comme « un marqueur que revendiquent les marcheurs », il avance des propositions pétries de bon sens, y compris sur la nécessité de tâtonner, d’ajuster avant de théoriser et de généraliser, toujours sous le contrôle des experts.

          Quant à la notion d’« écosystèmes innovants » - qu’il tend à opposer aux « grands projets planifiés » comme moteurs de certains « progrès », avant de suggérer qu’ils sont complémentaires - elle semble permettre à Villani d’imaginer d’accentuer encore la voie d’évolution de la recherche en France depuis vingt ans : réduire la recherche publique à la portion congrue, favoriser les appétits des startupeurs de tous poils, l’État se chargeant de créer les conditions favorables à l’épanouissement des intérêts privés en prenant à sa charge et en finançant les dépenses contraintes - éducation, santé, transports, logement... La « stratégie de Lisbonne » dont il regrette qu’elle a « fait long feu » pourrait en être relancée (p. 339).

          En marche : l’éducation

          L’éducation, parlons-en… Après avoir proposé ce qu’il appelle « une grille d’analyse », Villani avance en effet des « leviers pour l’action » : « Éducation, culture, communication, participation, travail : cinq piliers pour l’action. » Et il ajoute : « Le levier préféré des Marcheurs, c’est l’éducation. (…) Mal portante, elle renforce les inégalités (…). Bien portante, elle renforce l’équité, corrige les inégalités sociales et culturelles. » (p. 371) Là encore, le marcheur se borne à ressasser des ponts-aux-ânes remontant à la Troisième République. Depuis un siècle et demi que l’école publique existe, elle n’a jamais contribué à diminuer ou résorber les inégalités sociales. Elle a certes élevé le niveau d’éducation, ce qui était nécessaire pour fournir à l’économie une main d’œuvre qualifiée et exploitable, mais elle ne s’est jamais attaquée aux causes des inégalités. Elle a au contraire organisé la reproduction sociale, reconduit les inégalités de destin entre les catégories sociales, organisé la ségrégation et la sélection sociale des enfants, sans que les états d’âme des enseignants devant les gâchis planifiés auxquels ils devaient contribuer y changent grand chose.

          Il ne s’agit pas de nier la valeur émancipatrice, potentiellement émancipatrice, de l’éducation, mais il ne faut pas attribuer à l’école  une mission qui lui est déniée, celle de lutter contre les destinées sociales préprogrammées. Le statisticien que se vante d’être Villani pourrait produire toutes les données bien connues sur le déterminisme social à l’école qui sont autant de verdicts sévères sur son impardonnable rôle sélectif. Comme s’il n’avait jamais entendu parler de Bourdieu, du rôle du « capital culturel », de l'affirmation par le sociologue que « l’égalité des chances à l’école n’existe pas », le marcheur réformateur  ne propose pas de supprimer le systèmes des grandes écoles et des lycées d’élite, il ne réclame pas qu’on cesse de sacrifier les lycées professionnels, qu’on détruise les ghettos scolaires ; il ne propose pas de donner autant d’argent public pour un étudiant en fac que pour un élève en classe préparatoire ; il ne propose pas de mettre fin à un système qui est à la base de la société d’oppression dans laquelle nous vivons. Non, il proclame que « l’éducation et la formation (sont) omniprésentes dans le libéralisme égalitaire : rien de mieux que l’éducation pour corriger les inégalités à la racine. » (p. 367)

          Il a bien dit « à la racine » !

 

          Ce livre qui s’intitule Immersion et qui aurait pu s’appeler Indigences révèle, au final, un système de pensée à la fois profondément coupé d’une société réelle que son auteur ne connait pas, et profondément imprégné d’esprit technocratique - les experts au pouvoir. Une idéologie le sous-tend, celle d’un réformisme prudent attaché à ce que « tout change pour que rien ne change ». Présenté comme un produit neuf, Villani ne fait que reproduire, au contraire, un carriérisme appuyé sur une justification de pseudo-compétence intellectuelle qui avait fleuri dans les début de la Troisième République (qu’on avait appelée « la République des universitaires ») et qui avait conduit à la débâcle qu’on sait. « Il est important que quelques-uns d'entre nous autres scientifiques prenions des responsabilités politiques pour être au coeur de la machine », affirme Villani (p. 358). Des modèles de scientifiques engagés, nous en avons quelques-uns sur lesquels le marcheur pourrait se renseigner, de Paul Langevin à Laurent Schwartz : il y a d’autres manières d’assumer des responsabilités sociales et morales que la compromission dans une entreprise de consolidation des pouvoirs les plus injustes capable à chaque instant de finir comme elle a commencé, en aventure.

          Dans ce très long livre, aucune vision audacieuse n’apparaît sur aucun sujet, ni pour répondre à la crise écologique, ni pour répondre à la crise de la société, ni pour répondre à la crise démocratique. La manière dont Villani se lance maintenant à l’assaut de la mairie de Paris - tout comme la façon dont il est parti à la conquête d’un fief électoral et qu’il relate dans la première partie du livre - sont révélateurs de son rêve sans complexe d’appartenance à la caste qui nous régente et nous étouffe. Sous l’emballage « nouveau monde », pas grand-chose. Comme disait ma grand-mère, c’est pas d’avoir fait des études qui rend intelligent. :-))

PS : le texte a été légèrement complété à la suite des premiers commentaires.

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