« Fédération populaire », propose Mélenchon ; si c’est sérieux qu’est-ce que ça dit ?

Très sensible au propos pesé au millimètre de Clémentine Autain dans Le Fil des communs, à propos de l'interview récente de Jean-Luc Mélenchon dans Libération, je suggère cependant qu’un début d’analyse franche est nécessaire des raisons pour lesquelles « "le bruit et la fureur", n’a semble-t-il pas permis de maintenir l’attractivité de la FI ».

« Fédération populaire », propose Mélenchon ; si c’est sérieux qu’est-ce que ça dit ?

            Commentaire sur l'article de Clémentine Autain paru dans Le Fil des communs , le 30 avril 2019

            Très sensible au propos très riche mais, semble-t-il, pesé au millimètre de Clémentine Autain paru ce 30 avril dans Le Fil des communs (suivre ce lien et voir aussi ci-dessous) pour rebondir sur les propos récents de Jean-Luc Mélenchon dans Libération, je suggère cependant qu’un début d’analyse franche des raisons pour lesquelles « "le bruit et la fureur", n’a semble-t-il pas permis de maintenir l’attractivité de la FI » après la campagne présidentielle est nécessaire.

            Aussi indispensable serait la critique de certains marqueurs décisifs de la FI ; par exemple, pourquoi, alors que tout montre qu’on avait cru pouvoir arriver au second tour a-t-on négligé cette condition décisive, celle d’un ralliement immédiat de la « gauche socialiste » (et donc, pourquoi ce scandale insurmonté du non-désistement de Hamon après une incompréhensible rencontre secrète avec Mélenchon) ; par exemple encore, pourquoi tant de « départs » ou « disparitions » d’individus représentant des sensibilités précieuses et indispensables, jalonnent chaque étape de cette histoire au détriment du pluralisme rassemblé que devrait incarner la FI ; et encore, pourquoi le « leader » évoqué par Clémentine peut-il (appar)être à la fois si rassembleur (et souvent si chaleureusement « humain ») et si clivant et peu apte au compromis qui permet d’avancer ?

             Nous observons et chaque citoyen, même peu au fait de la vie politique au quotidien, observe qu’en Jean-Luc Mélenchon le mouvement citoyen pour changer l’état des choses dispose d’un puissant incubateur d’idées, d’un solide organisateur et d’un incomparable médiateur dont le rôle a été (et sera) essentiel ; mais dans le même temps, celui qui a porté la FI à un score inespéré en 2017 symbolise désormais les limites atteintes et apparaît comme « grillé » par la conflictualité générée dans les batailles passées.
             On peut penser que Jean-Luc a lui-même analysé cela et que c’est aussi ce qu’il dit, en creux, par sa proposition de « fédération populaire » (mûrie depuis au moins un an si on se rappelle de ses propositions antérieures) qui ouvre, ni plus ni moins, la perspective du dépassement de la FI et de la refondation de la place et l’image de son principal dirigeant. Si telle est la conviction à laquelle Jean-Luc Mélenchon est arrivé (celle-ci ne pouvant être exposée dans cette forme qui serait contre productive), nous avons toutes les raisons de penser avec optimisme aux batailles à venir.

             L’Avenir en commun porté par « le bruit et la fureur » et les Insoumis, tels sont les acquis inestimables que JLM aura incarnés ; en définissant les grandes lignes du mouvement vers une « fédération populaire », il indique qu’il renonce – si tant est qu’il ait pu y songer – à toute prétention à représenter à lui seul le mouvement populaire et citoyen, il invite toutes celles et ceux qui se tiennent à distance, hésitent ou y ont renoncé à (re)prendre leur place (seuls ou en groupe, y compris comme organisations distinctes) et à exprimer leur sensibilité, et il montre qu’on peut, doit et devra encore compter avec lui.

Fédération du peuple, chiche !, par Clémentine Autain (Le Fil des communs, avril 2019)

J’ai lu avec attention la longue interview donnée par Jean-Luc Mélenchon au quotidien Libération. En exergue, une proposition nouvelle du leader a sonné comme un bougé stratégique : Jean-Luc Mélenchon met en débat la création d’une Fédération populaire que la France Insoumise pourrait proposer au lendemain des élections européennes. Il s’adresse au peuple et aux autres forces de gauche, si l’on suit le fil des questions de Laurent Joffrin et des réponses de Jean-Luc Mélenchon.

Tout le monde perçoit bien le problème : une gauche autour de 30 % et dispersée, cela ne fait pas le compte pour rassembler le peuple et ouvrir une perspective de changement social et écologiste. Il faut donc recomposer, mais comment ?

Je suis totalement favorable à l’idée de franchir une nouvelle étape de rassemblement après les élections européennes. Nous le devons pour faire grandir l’espoir d’une alternative politique émancipatrice. Après la chute du PCF, l’effondrement du PS traduit une atomisation profonde du champ politique à gauche. Les partis issus du mouvement ouvrier, qui ont structuré la gauche au XXe siècle, ne sont plus des outils populaires suffisants pour penser et agir aujourd’hui. Il faut donc faire du neuf, sur le fond et sur la forme. Avec la conviction qu’à l’échelle de l’histoire, cette entreprise de refondation ne peut se mettre en œuvre en deux coups de cuillères à pot. Je pense qu’il est raisonnable d’assumer en la matière un peu d’humilité.

Sur ces décombres, c’est bien la France Insoumise qui a fait irruption avec les 19,5% obtenus par Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle. Dans un champ de ruines, dont le PS porte la dernière responsabilité avec l’ère Hollande, la FI est apparue comme un mouvement neuf. Mélenchon candidat ne considérait pas le mot gauche comme un sésame, à raison, mais sut alors énoncer une proposition et faire vivre un profil politique à la fois moderne et ancré dans cette tradition émancipatrice.

Pour comprendre ce qui peut nous propulser demain, il faut déjà comprendre ce qui a fonctionné en 2017. Jean-Luc Mélenchon a réussi à faire le plein des voix de la gauche radicale, ravivant les anciens bastions communistes, tout en attirant un électorat plus modéré, notamment de centres urbains, de nombreux déçus du PS. Cette martingale n’était pas acquise, elle méritait d’être consolidée. Par la suite, « le bruit et la fureur », aussi poétique soit la formule, n’a semble-t-il pas permis de maintenir l’attractivité de la FI auprès d’une partie de ses électeurs sans pour autant attirer un nouvel électorat. La FI se situe aujourd’hui dans les différentes enquêtes d’opinion en-dessous des 10%. On peut toujours discuter le travail des sondeurs mais difficilement contester le fait que la FI n’a pas connu l’ascension irrésistible que l’on aurait pu espérer, même si la FI reste pour l’heure en tête à gauche, ce qui lui donne en effet des responsabilités, comme le rappelle à juste titre Jean-Luc Mélenchon dans l’interview de Libération – et la FI peut bien sûr hisser plus haut que prévu son score avec Manon Aubry le 26 mai.

Il me semble que le chemin de l’espérance peut s’ouvrir si l’on retrouve, pour commencer, ce qui a fait la force de la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017. Je suis également convaincue que le rassemblement que nous avons à construire ne peut advenir qu’à la condition d’assumer pleinement le pluralisme et de penser un fonctionnement démocratique qui ne soit pas le copié-collé des mécaniques pyramidales des partis du XXe siècle. Si le fonctionnement des partis d’hier ne doit pas être reproduit, il faut tout de même inventer des modalités démocratiques, sans lesquelles toute organisation risque de péricliter. En période de campagne électorale, un mouvement se doit de faire corps et d’agir sans avoir le nez rivé sur ce qui divise ou fait problème. Mais le reste du temps doit être celui de la consolidation d’un collectif qui est forcément traversé de nuances, de débats voire de conflits. Imaginer les médiations pour y faire face me paraît indispensable si l’on veut mettre en action durablement une force militante et ajuster sans cesse les options stratégiques et programmatiques. Le pluralisme et la démocratie ne sont pas que des cadres institutionnels, ils sont aussi des éléments de culture politique sans lesquels on ne peut agréger dans la durée, et donc gagner.

Pour être concrète, je veux dire un mot de l’idée que je me fais d’une éventuelle Fédération populaire. Dans feu le Front de Gauche, je me suis battue pour des adhésions individuelles, en vain. Au sein de la FI, je me suis à plusieurs reprises exprimée en faveur d’instances qui permettent d’inclure la pluralité politique et de mieux identifier les modalités de la prise de décision. Un mouvement politique peut-il sérieusement assumer de ne pas avoir de direction ? Je ne le crois pas, même si je plaide pour une direction polycentrique et non pyramidale, dans laquelle il pourrait y avoir différentes légitimités directionnelles et non une seule au sommet. La démocratie, dans le mouvement politique comme dans la société, ne peut se passer de médiations. Le PCF a payé cher la tentation de l’hégémonisme et un fonctionnement qui contredisait le parti pris démocratique du projet. Nous pouvons apprendre d’erreurs passées.

Ainsi j’imagine que la Fédération populaire dont nous avons besoin permettrait une implication individuelle, c’est-à-dire une adhésion directe possible pour chacune et chacun au tout que représenterait ce grand mouvement. Cette Fédération permettrait également aux différentes sensibilités politiques, sociales, citoyennes, culturelles d’y avoir leur place en tant que tel. Il faut associer et non vassaliser. Toute logique hégémonique débouche sur une perte d’impact dans la société parce que l’émetteur devient trop homogène. La tentation d’une centralité dominante se traduit aussi par un moins-disant sur le terrain de la réflexion collective car le pluralisme est une richesse, dans la mesure bien sûr où elle ne contrarie pas fondamentalement la cohérence d’ensemble.

Je reprends ici la formulation de Fédération populaire mais je la sais ambigüe. En effet, il est important de ne pas confondre le rassemblement à vocation majoritaire, ce qu’ont été le Front populaire et l’Union de la gauche en leur temps, et la force politique capable d’impulser cette dynamique. La confusion pourrait laisser entendre qu’il suffirait d’une seule force pour gagner la majorité, comme si une composante pouvait à elle seule représenter toute la gauche et le peuple.

Nous savons que le travail de reformulation d’un projet social et écologiste n’est pas abouti puisque nous n’avons pas encore gagné dans les têtes, dans la rue, dans les urnes. Pour mener ce travail, qui est en cours et qui ne part pas de rien, je suis convaincue qu’il faut ouvrir largement les portes et les fenêtres, sans arrogance ni mépris, avec convictions et recherche de cohérences nouvelles.

 

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