Société française, école et laïcité

Le 21 décembre, le président Macron a déclaré que « c'est la République qui est laïque, pas la société». Or, faut-il le rappeler, la société française est très largement sécularisée. Dès lors, quelle opération politique imagine-t-on d’orchestrer ainsi au sommet de l’État ?

 Société française, école et laïcité

À l’occasion de sa rencontre avec les représentants des cultes en France, le 21 décembre, le président Macron a donc déclaré que « c'est la République qui est laïque, pas la société». La formule est étrange, surtout dans les circonstances où elle s’inscrit, comme s’il s’agissait de légitimer un droit d’intervention des instances religieuses dans la vie sociale faute de pouvoir le faire ès qualités dans les institutions du pays.

Or, faut-il le rappeler, la société française est très largement sécularisée, au sens où une très large majorité de ses membres est indifférente en matière religieuse, que seule une minorité affirme une appartenance religieuse ou adhère à la pratique régulière d’un culte (y compris, faut-il le dire, ceux qu’on assigne si souvent à leur supposée identité « musulmane »). Quant à ceux qui ont un attachement personnel à l’une des croyances existant dans le pays, un très petit nombre l’exprime ou le revendique dans l’espace public ou souhaiterait qu’une plus grande place y fût accordée à cette expression ; en somme, la société française est, très majoritairement, voire unanimement, laïque, n’en déplaise à monsieur Macron.

 

Dès lors, de quoi s’agit-il lorsque le président de la République en exercice décide ostensiblement de recevoir à l’Élysée les représentants des cultes dans le même moment où son ministre de l’Éducation nationale (Le Monde, 23 décembre) feint de croire qu’il n’existerait pas d’enseignement du fait religieux dans le système scolaire et affirme que le pays serait désormais « prêt » pour sa mise en œuvre, ou encore laisse entendre qu’il serait possible d’associer les représentants des cultes à la définition du contenu dudit enseignement ? Quelle part de la « laïcité » est là sapée insidieusement ? Et quelle opération politique imagine-t-on d’orchestrer ainsi au sommet de l’État ?

On ne peut isoler ces faits d’un contexte culturel - ou idéologique - dominant dans la sphère médiatique qui tend à présenter en toutes occasions le fait religieux comme une évidence faisant consensus et à l’imposer « urbi et orbi ». Ainsi en a-t-il été récemment de la place faite au caractère religieux des obsèques de Johnny Halliday ou bien à la dernière apparition du Pape - souvent qualifié de « Saint Père » par les journalistes du service public - pour une « bénédiction » de Noël dont les commentateurs n’imaginent sans doute pas qu’elle n’est jamais qu’une sorte de rite magique, rite qu’ils n’hésiteraient pas à stigmatiser et à renvoyer à son archaïsme s’il émanait d’une autre culture alors perçue par eux comme exotique. Ce petit peuple médiatique qui aime tant se mettre en scène pour des cérémonies d’obsèques religieuses de certains de ses membres, à Saint-Sulpice ou à la Madeleine quand ce n’est pas à Saint-Roch, cérémonies qui ont plus à voir avec un rite de cour d’Ancien régime qu’avec l’affirmation d’une adhésion à des croyances ou des valeurs spirituelles spécifiques, ce petit peuple médiatique, c’est sûr, ne croit pas que la société française soit laïque et qu’elle mérite le respect de la diversité des convictions philosophiques qu’on y rencontre.

Or, contrairement à ce que nous dit le système médiatique main stream, la religiosité n’est pas en hausse au sein de la population française ; les religions reculent partout. Par contre, avec l’aide de ce même système médiatique, c’est bien la crispation identitaire de certains milieux religieux, la pression communautaire de certains intégrismes, l’ostentation dans la sphère publique de quelques minorités, l’intolérance vis-à-vis de tout ce qui est « autre » et n’est pas conforme exprimée par certains individus, certaines communautés, certains rites religieux qui sont présentés comme des manières modernes et conquérantes d’affirmer des croyances. Dans une société sécularisée et laïque comme la nôtre, on voudrait nous faire croire qu’une atmosphère de guerre religieuse est en train de s’établir alors qu’au contraire, le succès de vente du Traité sur la tolérance, de Voltaire, après les attentats de janvier 2015, montre que l’orientation dominante est tout autre. Plus que jamais les préceptes de Baruch Spinoza tendent à être très largement partagés : « Par générosité, j’entends, écrit Spinoza, le désir par lequel chacun s’efforce, d’après le seul commandement de la raison, d’aider les autres hommes et de se lier avec eux d’amitié. » (L’Éthique, III, 59, scolie)

 

Dans ce contexte, que peut l’école, partant de l’idée que l’acquisition de connaissances, l’exercice de la raison et l’apprentissage de l’esprit critique forment de bonnes bases pour faire reculer chez les élèves esprit magique, croyances et superstitions sans qu’il soit nécessaire de heurter de front lesdites croyances ni de sommer ces jeunes esprits d’avoir à choisir entre leur culture familiale et l’éducation scolaire ? Depuis plus de vingt ans que l’enseignement du fait religieux est inscrit dans les programmes d’histoire au collège et au lycée c’est même souvent l’extrême prudence qui s’impose, dans les manuels scolaires particulièrement : on voit plus souvent exposées de la manière la plus neutre les différents dogmes, présentés de manière objectivante les principaux héros prophétiques et enseignée sans autre commentaire la liste des rites essentiels des trois monothéismes - ne parlons pas ici de l’enseignement du fait religieux en Égypte antique ou chez les Grecs et les Romains alors qu’il y aurait justement beaucoup à dire… - plutôt que les voir expliqués à travers les acquis de la science historique et archéologique, de l’anthropologie, de l’analyse philologique ou de l’étude iconologique. On n’est parfois pas très loin de voir l’enseignement du « fait religieux » se confondre, en fait, avec un enseignement de base des religions, une sorte de « catéchisme pour les Nuls ». Au final, l’élève retient en général qu’il y a des religions, qu’il y en a toujours eu, que l’homme est fait comme ça et qu’il peut continuer de croire à ce qu’il veut.

 

Est-ce bien, est-ce mal ? L’école est d’abord ou aussi un lieu d’apprentissage de la diversité, de la tolérance et du respect des opinions. Chaque enfant grandit et apprend à structurer selon son rythme propre sa personnalité, y compris ses convictions intellectuelles et spirituelles ; il rencontre, outre l’enseignement de l’histoire, les enseignements scientifiques, l’enseignement littéraire (ah ! avoir fréquenté Rabelais et Montaigne, avoir épluché Dom Juan ou Tartuffe, avoir découvert Vallès, Sand et Hugo et aussi Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire, et Jarry, et Breton, et Prévert, et même Brassens ou Ferré…) puis l’enseignement philosophique qui sont autant d’étapes cumulées de son apprentissage et de son individuation au cours desquelles il fait son miel, s’il le veut, de tout ce qui retient son attention. Les élèves sont et doivent être libres devant ce que leur proposent leurs enseignants. La laïcité n’est pas une recherche de l’homogénéité de pensée et les « hussards noirs » (Charles Péguy) d’aujourd’hui  ne ciblent ni curé ni rabbin ni imam.

 

Raison de plus pour s’interroger a contrario sur le rôle que pourraient avoir les représentants des cultes dans la définition des contenus scolaires. Monsieur Blanquer et monsieur Macron rêvent-ils d’une société à l’américaine pour laquelle militent les néo-conservateurs , dans laquelle le mythe venant concurrencer les acquis de la science tandis que les morales cultuelles et leurs préceptes deviendraient de quasi enjeux communautaires, l’école risquerait pour finir de devenir le champ clos de la compétition entre les dogmes et les rites ?

Donc, s’il est acquis que la République est laïque, que l’école est laïque, point n’est besoin de relancer des querelles anciennes qui ont été si difficilement dépassées. Quant à la société, elle aussi laïcisée, elle demande à ce qu’on la laisse enfin tranquille avec ces vieilles lunes. Par exemple à la télévision.

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