Qui va sauver les agences photo Gamma, Rapho, Hoa-Qui, Jacana et les fonds de Keystone, Reporters Associés etc. ?

Le 30 mars prochain, le tribunal de commerce de Paris statuera sur le sort de toutes les sociétés du Groupe Eyedea qui diffuse les fonds d’environ 3000 photographes. L’administrateur judiciaire, Maître Régis Valliot a ouvert le 12 février 2010 la data room* et reçoit les offres jusqu’au 3 mars prochain, dans 13 jours. Mais qui aujourd’hui s’intéresse à ce photojournalisme qu’on dit agonisant ?

Phojournalistes des années 30 © Keystone-France / Eyedea Phojournalistes des années 30 © Keystone-France / Eyedea


Le 30 mars prochain, le tribunal de commerce de Paris statuera sur le sort de toutes les sociétés du Groupe Eyedea qui diffuse les fonds d’environ 3000 photographes. L’administrateur judiciaire, Maître Régis Valliot a ouvert le 12 février 2010 la data room* et reçoit les offres jusqu’au 3 mars prochain, dans 13 jours. Mais qui aujourd’hui s’intéresse à ce photojournalisme qu’on dit agonisant ?


« C’est mort ! » commente tristement Jean-François Leroy, directeur du prestigieux festival de photojournalisme Visa pour l’image. « C’est le chant du cygne » m’écrit dans un courriel un des patrons d’agences des plus respectés aujourd’hui. « Que voulez vous que je vous dise d’autre que c’est triste, triste, triste… » confie Goskin Sipahioglu, l’historique photographe fondateur de l’agence Sipa Press, « Tout a changé et puis les archives… Dans le temps Alexandre Garaï (ndlr : fondateur en 1927 de Keystone Paris) me proposait le fonds Keystone pour 2 millions de francs, un peu plus tard il l’a vendu 6, et il a été revendu ensuite 45…».
« C’est triste » s’exclame lui aussi Mété Zinhioglu l’actuel animateur de l’agence Sipa, depuis son lit. Il s’est cassé le genou. « Et en plus ça ne nous apporte rien. Quand Sygma a disparu, rachetée par Corbis, on n’a rien récupéré comme chiffre d’affaires. C’est terrible pour ce métier cette histoire d’Eyedea. »
« Il y a vingt ans les agences françaises étaient les plus grandes du monde, mais le monde a changé. Les américains sont arrivés avec l’Internet. Aujourd’hui, il n’y a que les petites agences qui arrivent à s’en sortir» explique Bruno Cassajus d’Abaca Press.
« La catastrophe est énorme » commente mercredi 10 février, Bernard Eveno, ancien PDG de l’AFP et quelques mois directeur général de Hachette Filipacchi Photos. Fin 2006, il voulait racheter ces agences à Hachette Filipacchi Media (Groupe Lagardère). « J’avais un accord verbal avec Gérald de Roquemaurel, mais quand il a été écarté, HFM a préféré le fonds d’investissement Green Recovery et, eux, ont choisi de travailler avec un homme de leur génération : Stéphane Ledoux. »
Le moins que l’on puisse dire, c’est que du côté des « patrons », des « gestionnaires » ou des hommes qui ont en charge d’éditer la production des photoreporters, l’espoir est vraiment mince que ce conglomérat d’agences survive à la faillite actuelle, et échappe à la « vente par appartement ».
« Le drame » confie évidemment off un des patrons d’agences, «c’est que les photographes n’ont pas réagi. Il y a un moment, où ils auraient dû dire : ça suffit les conneries, le gaspillage d’argent. Mais voilà, ils ne sont plus solidaires. A Gamma, ils se sont battus entre eux et dans les agences d’illustration, ce sont des individualistes. »

 

Photographe ch. mécène et/ou ong pour report. + si aff.


Du coté des photographes, effectivement, les échos ne sont guère plus optimistes. « Cela fait plusieurs années que les relevés de vente baissent, et maintenant nous ne sommes plus payés » dit l’un. Un autre se plaint « des incompétences et du mépris » tandis que le troisième souhaite que « ça redémarre mais en étant très sélectif »… Tous, pour dire vrai, ne savent plus très bien à quel saint se vouer. Ceux qui travaillent encore régulièrement s’accrochent à « leurs clients », mais beaucoup battent la campagne à la recherche d’un éditeur pour un livre, d’un organisme qui finance une exposition, d’un mécène collectionneur pour acheter quelques tirages signés, ou d’une ONG pour commander un prochain reportage. Le World Press, un Award, un Visa d’or… C’est le rêve de la cerise sur le gâteau de pain perdu. Les plus fidèles à leur agence, ceux de Rapho, « sont prêts à se mobiliser… Mais comment ? Et pour faire quoi ? ». (ndlr: lire commentaire en bas de page)

 

Paris 1952 Lors d'une crise ministerielle, les photographes de presse attendent la sortie des personnalites poltiques. © Keystone-France / Eyedea Paris 1952 Lors d'une crise ministerielle, les photographes de presse attendent la sortie des personnalites poltiques. © Keystone-France / Eyedea

« Il faut tout faire pour trouver une solution vivable » s’exclame Xavier Zimbardo, photographe diffusé par l’agence Rapho et membre de l’Union des Photographes Créateurs (UPC). Il fut en septembre dernier l’obstiné animateur qui, microphone en main, essayait de mobiliser le millier de photographes présents à Perpignan. Il voulait leur faire endosser un gilet fluo avec les lettres DR (ndlr : droits réservés) pour protester contre l’emploi abusif de cette signature en bas des images publiées… Ils ne furent pas nombreux à accepter de se travestir pour la bonne cause.
Si tous les photographes déplorent l’agonie des agences traditionnelles, peu semblent prêts à aller au delà de vœux pieux. Mis à part les associations comme Freelens ou l’UPC, ils ne sont soutenus que par des bonnes paroles. Un signe ? La pétition « Sauvons Gamma » a recueilli l’été dernier beaucoup de signatures prestigieuses, mais les mêmes signataires en septembre s’adressaient à Getty ou à Reuters pour illustrer leurs journaux ! Si l’on excepte un récent communiqué de presse du SNJ, les syndicats de journalistes ne réagissent guère aux difficultés successives d’un secteur qu’ils n’ont d’ailleurs jamais bien compris.
Et puis off - c’est fou comme les journalistes aiment le off - « De toute façon, on savait que c’était foutu : et puis, cet Eyedea n’a rien à voir avec ce qu’a été Gamma ou les autres agences. Alors bon, je me demande pourquoi tu t’intéresses tant à cette histoire terminée ». Encourageants les confrères !

 

Et pourtant il y a des candidats


Malgré ce tableau peu optimiste, il reste semble-t-il un peu d’espoir d’éviter 70 licenciements et la dispersion de fonds historiques. Une demi-douzaine de sociétés aurait déjà signé le protocole de confidentialité pour avoir accès à la fameuse data-room parmi la douzaine qui se serait manifesté auprès de Maitre Valliot, l’administrateur judiciaire.
Comme je l’annonçais dans mon précédent billet, Getty Images, la multinationale de l’image créée en 1995 par Mark Getty et Jonathan Klein, serait sur la ligne en dépit du lip service (ndlr : langue de bois) d’Alison Crombie, « Senior Director, Global Public Relations » qui m’écrit en substance que sa société est toujours intéressée à faire mieux et à ne pas communiquer sur ses affaires. « Getty Images is always exploring opportunities to broaden and enhance our customer offering through partnership and acquisition, in addition to organic growth. But as a private company, we do not publicly discuss potential business transactions or decisions. ». Résumé en français: on ne dément pas, mais on ne dit rien.
Dan Perlet maîtrise lui aussi les politicians’clichés : « Corbis currently has no such plans and generally doesn’t discuss business activities of this type. » Ce n’est pas dans nos plans, et de toute façon on n’en cause pas. « Call me later Michel » me dit-il in fine. Côté américain, personne n’expliquera l’intérêt que peuvent avoir ces stocks de photographies pour combler quelques trous d’histoire dans leurs archives en rachetant celles de Keystone, de Reporters Associés ou de Gamma.
Idem du coté de Aflo images, une structure japonaise où les courriels et appels téléphoniques se perdent sûrement en mer de Chine ou dans le Pacifique. Autre intéressé : GoAdv un acteur de l’Internet qui affiche 42 M d’Euros de chiffre d’affaires… No comment.
Toujours du côté des fournisseurs d’images en ligne intéressés par tout ou partie du stock de « 11 millions d’images en pleine propriété* » du Groupe Eyedea, Philippe Bigard, avec sa société PB Finances, regarderait l’affaire. C’est, dit-on, un passionné de photographie qui a créé à 29 ans le stock d’images Goodshoot, racheté en 2005 Jupiter Images et revendu le tout à devinez qui ? Getty images.
Deux outsiders étonnants : Pure People, sans doute pour le fonds d’archives Stills et peut-être celui de Crystal Pictures (Groupe Eyedea) et, aux antipodes, la Réunion des Musées Nationaux (RMN), un organisme de gestion et d’édition des fonds patrimoniaux ! Une mission du ministère de la Culture ?
Dans cet éventail d’éventuels repreneurs ou acheteurs, reste le cabinet LL-Berg de MM Olivier Abergel et Christophe Bornes agissant pour on ne sait qui, le fonds d’investissement dans le développement durable Demeter Partners et Verdoso Medias déjà connu rue d’Enghien au siège d’Eyedea.

 

« Je ne suis pas un mécène »


« Si cette société peut gagner ne serait ce qu’un peu d’argent, j’irai » me confie au téléphone Franck Ullmann de Verdoso Medias qui gère un fonds de 33 millions d’Euros. Et pourtant, on ne peut pas dire qu’il ne sache pas de quoi il parle. « Au moment de la vente par Hachette Filipacchi Media (HFM) de ce groupe d’agences, nous avons été éliminés au profit de Green Recovery. A cette époque nous étions proches de Bertrand Eveno ». Mais cet été, quand Stéphane Ledoux, PDG du groupe Eyedea, dépose le bilan de la structure Eyedea Presse, qui salariait les photographes de Gamma – une largesse d’HFM -, Franck Ullmann revient dans le jeu. Il met 1 million d’Euros sur la table et les perd en trois mois !
« J’ai appuyé le lancement de Marianne… Que voulez vous, un déjeuner avec Jean-François Kahn ou Pierre Haski, ça me fait ma journée. Je ne suis pas un mécène mais j’aime une certaine presse. »
Frank Ullmann est chaleureux au téléphone. Il dit étudier sérieusement la question et a consulté avec « son ami » Renaud de La Baume « patron » de l’Ile des médias, « les cadres de l’entreprise » mais il n’a pas pris de décision « il nous manque quelques chiffres ».

 

Le retour des historiques ?


Un autre homme « réfléchit » : Bertrand Eveno. La semaine dernière interrogé au débotté et au téléphone, il me répondait « Eyedea ? Ce n’est pas dans mon calendrier. » Cette semaine quand je l’appelle, il rit et me confirme qu’il a des rendez-vous. « C’est trop tôt pour dire quoi que ce soit. » Comme on l’a vu plus haut, Bertrand Eveno connait les agences de presse photographiques et la problématique de la commercialisation. C’est lui qui a conclu l’accord de commercialisation entre l’AFP et Getty images, lui également qui en mars 2008 a dû renoncer à son plan de reprise du service français de l'Associated Press avec le groupe Bolloré.
Autres revenants inatendu : François Lochon, photographe et ancien associé de Gamma prend des contacts, mais c’est Tops world photojournalism festival la structure créée par Floris de Bonneville, autre historique figure de l’agence Gamma qui est entré dans la dataroom. « Pour le moment, nous étudions les documents et je ne peux rien dire de plus ». Dans ce réveil des « anciens » il ne faut pas compter sur Rémi Gaston Dreyfus, dernier « patron » de l’agence avant qu’il ne la cède à un bon prix à Anne-Marie Couderc, directrice générale adjointe de Hachette Filipacchi Médias, et soit de fait, à l’origine du regroupement de ces agences. « Je sais que court une rumeur » me dit il par téléphone mardi 16 février « mais si je suis avec intérêt les péripéties des agences photos, je n’ai fait aucune démarche, donc, s’il vous plait, démentez ! »
Dans ce tour d’horizon des personnes et sociétés qui gravitent autour de cette affaire, il n’y a plus grand monde pour évoquer l’idée d’un regroupement des photographes dans une société en nom collectif, une fondation ou un fonds de donation ; idée qui planait rue d’Enghien la première semaine de février. Cet espoir reposait sur une mobilisation des photographes, et nul n’en voit l’amorce.
On s’achemine donc vraisemblablement par une reprise classique de sociétés en liquidation, ou pire si les offres ne sont pas à la hauteur de l’enjeu, vers tout simplement une vente des fonds et/ou leur dispersion.
« Triste » disent ils.


Michel Puech
Mercredi 17 février 2010
Tous droits réservés pour le texte et les illustrations.

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Calendrier actualisé:


3 mars 2010 : Date limite de remise des offres
4 au12 mars 2010 : Discussions avec les candidats repreneurs – Amélioration des offres
15 mars 2010 : Remise du bilan économique social et environnemental / Plan de cession
25 mars 2010 : Comité d’entreprise exprimant son avis sur les offres présentées et sur le bilan économique et social
30 mars 2010 : Audience de la 12eme chambre du Tribunal de Commerce de Paris
Note: data-room definition voir: http://www.vernimmen.net/html/glossaire/definition_dataroom.html

Remerciements: A tous ceux qui m'ont apporté leurs anonymes contributions, et à Keystone-France / Eyedea pour sa contribution iconographique qui démontre la qualité des fonds en question.

 

 

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