Le Poète et le Bibliothécaire

Cyrille Martinez est très connu, bien que ce soit encore de peu de gens. Il est l’auteur d’un premier roman, L’Enlèvement de Bill Clinton, qui contenait des promesses qui n’ont pas tardé à être tenues. Pour ma part, je porte haut Deux jeunes Artistes au chômage et Chansons de France. Chez D-Fiction, un éditeur en ligne, voici qu’il livre aujourd’hui à notre gourmandise un bref recueil d’Anecdotes

Ces anecdotes sont l’histoire du peuple apparemment guère ordinaire des poètes. Les poètes de nos jours portent un  autre nom, celui de « performers ». Une performance se passe généralement dans un centre de poésie, une bibliothèque publique ou une galerie d’art : une ou plusieurs personnes viennent y lire à tour de rôle, et de manière plus ou moins orthodoxe, leurs textes. L’anecdote d’ouverture raconte ainsi la déconvenue de performers invités quelque part en banlieue un jour qui ne s’y prête guère. Le public a capitulé, non devant la poésie mais les bourrasques de neige. Suspendue dans le silence de flocons hivernaux, la salle est vide à l’exception de la bibliothécaire qui a lancé l’invitation. Un public de banlieue empêché d’assister à une lecture dans un coin paumé, un jour de météo hurlante, une auditrice ravie d’entendre pour elle seule un récital poétique, c’est presque du Stephen King. Mais une porte discrète s’ouvre, un agent municipal montre le bout de son nez. Quelle chute redoublée attend le lecteur ? Je la lui laisse : l’éclat de rire, et l’anodine, l’énorme, la formidable leçon de contingence avec.

Les récits suivants sont de la même eau. Dix-sept, à déguster comme des pâtes de fruits aux saveurs acidulées, et différentes toutes. Dix-sept, comme les années dans le monde pas sérieux de l’adolescence : un soir, foin des bocks et de la limonade, on connaît la chanson. Dans son texte de présentation, Jean-Noël Orengo, l’éditeur, remarque qu’il n’y a guère de galipettes dans le monde des poètes. On le rassure, la drague existe chez les performers, et dessus d’autres anecdotes, comme celles de Jacques Roubaud dans La Dissolution.

Variation sur le thème du poète et du bibliothécaire, tel pourrait être le propos de cet opuscule, et l’on sait que Cyrille Martinez est à la fois l’un et l’autre. Autofiction alors ? Souvenirs d’une vie de poète-romancier ? Retour sur une jeunesse performancielle ? Tout cela sans doute. Autre chose aussi, sans doute. Une sociologie charnelle de l’art : les récits d’un univers de petites salles, d’auditoires clairsemés ou étrangement nombreux, d’oratorios austères ou déjantés, de lectures, avec leurs petits accidents, comme ce poète essoufflé qui s’évanouit, et que son éditeur, qui capte la séance, remplace inopinément en passant devant la caméra. Petit monde de revues dont les pages colportent la gloire muette de  l’imprimé au-dessus d’un peuple bruyant de parleurs. Une comédie de grands et petits maîtres, de prétendants, de modestes, d’ambitieux, de talentueux bretteurs, d’artistes en herbe timides, et ici comme ailleurs ce n’est pas toujours les meilleurs qui tirent leur épingle du jeu. Ces performances de mots arrachés au papier, jetés au vent du micro, illustrent aussi un dilettantisme rare en ces temps d’ambitions ravageuses, la comédie d’une humanité pleine de son art. Ces êtres qu’il connaît et qu’il aime, Cyrille Martinez les saisit sur le vif, et porte sur eux un regard naïf, au sens étymologique de « natif », tout enfermé dans les frontières de sa première passion. Dans un entretien à lire sur d-fiction.fr, il  raconte comment lui-même s’est éveillé à la littérature dans un monde parleur. On devine de grands yeux de jeune homme autodidacte que le radar des oreilles identifie poète, performer. Toute sa jeune carrière se déroule, et ces anecdotes suivent à la trace son histoire avec la tendresse d’une généalogie intime. Tous ces poètes différents de lui, c’est lui. Il sont le même rêve, la même joie à partager la littérature avec d’anonymes auditeurs ou lecteurs, fût-ce une dernière fois au cimetière, comme dans la brève et cocasse septième anecdote. Tout un monde de fragilités où certains, un jour plus froid que les autres, finissent simplement par rentrer chez eux. C’est ce qui arrive à cette poète belge, disparue du « milieu », qui répond à l’auteur inquiet avec la sècheresse d’un constat rimbaldien : elle a « cessé toute activité artistique et par-là même mis fin au réseau relationnel qui y était lié ».

Cyrille Martinez a le goût de la clarté, de la phrase économique, sans prétention ni enflure. Cela suffit à dire plus que la réalité, le rêve de l’art, son envol précaire et précieux. Ça suffit aussi à donner au lecteur de quoi souffrir et de quoi sourire. L’herbe de la littérature n’est pas plus verte, elle est pareillement foulée aux pieds. Pas davantage de vraie vie dans la poésie qu’ailleurs. L’étonnant serait d’être surpris, et l’importance de ce mince recueil est d’avoir trouvé les mots de ce constat mi-figue mi-raisin. Admiration, solitude, joies, désillusions, doutes, rendraient ce monde presque plus brutal que les turpitudes rabâchées des salles de marché et de la finance. C’est que la poésie est un monde, un vrai – éloigné et proche - et que ces Anecdotes vont au-delà du titre modeste qui les rassemble. Plus que l’autofiction d’un performer qui connaît les circuits, les salles paumées, les rites de l’underground poétique, les mœurs du milieu, sa géographie, ses noms et ses histoires, un portrait de la création contemporaine, celui d’un monde discret qui concerne peu de gens, et compte pourtant plus que tout dans quelques vies réelles ou rêvées.

Isolés, si différents les uns des autres, les mondes que nous habitons sont unis par une secrète sympathie, et tous sont secoués du même rire dévastateur. Ainsi de livre en livre, Cyrille Martinez se fait-il le chroniqueur amoureux d’une sociologie de l’art et le satiriste doux-amer de notre monde. C’est aussi pourquoi le col un peu outré des Poésies d’Isidore Ducasse, choisies en « double » par Jean-Noël Orengo, ne sied pas à la légèreté de ces Anecdotes, qu’elles tirent vers une interprétation trop sévère. Je me suis demandé quel poète aurait fait l’affaire. J’y ai réfléchi devant ma bibliothèque, le livre est tombé illico : Les Fables. Le Rat et l’Huître, L’Ours et l’Amateur de jardin, Les deux Amis, un art de la lettre qui s’étire en sourire et s’épanouit en riches pensées. Le tour est bien joué, et caché à merveille : sous ses Anecdotes, Cyrille Martinez fait sonner encore, sonner toujours, le rire désabusé, éternel, et terriblement humain de La Fontaine.

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