The Assassin, un film reposant sur la violence

The Assassin pourrait être un film d’action avec une jeune fille formée aux arts martiaux, missionnée pour tuer le gouverneur de la province de Weibo, son cousin, qu’elle a aimé autrefois avant d’entrer au couvent suite à la mort de sa mère.

Classique scénario de vengeance du VIIIe siècle, mais aussi bien d’aujourd’hui. Pourtant rien ne se passe comme on s’y attend. Le film de Hou Hsiao-Hsien est une suite de séquences hiératiques, de plans d’une étonnante lenteur autour de conversations qui dévoilent moins les sentiments des personnages que le tissu de fables qui les enveloppe jusqu’à la mort.

 

En ouverture, dans un noir et blanc minéral, Yinniang part en chasse comme un oiseau de proie. Sa cible lui a été désignée par la supérieure du couvent : l’homme qu’elle doit tuer a empoisonné son père et fait assassiner son frère. De cet assassinat, le spectateur ne perçoit qu’une ellipse, un son net, tranchant, assez prolongé pour ouvrir une brèche. Pas besoin de sang. Mission accomplie. Proprement accomplie. Scène suivante : nouvel assassinat, sauf qu’au dernier moment Yinniang recule.

Retour au couvent, la supérieure loue la valeur de son épée mais dit qu’il faut bronzer son cœur encore trop fragile. Pour cela elle doit assassiner des proches, et elle désigne la cible : le propre cousin de Yinniang, le gouverneur Tian Ji’an.

A son arrivée à la cour, d’autres fables tombent sur Yinniang, à commencer par la sienne. La mort de sa mère, son propre exil. A quoi s’ajoute l’idylle entre un commandant et une concubine malencontreusement enceinte. Le commandant est menacé d’être enterré vif, la concubine frôle la mort. Yinniang joue sa vie contre ces violences. La paix retombe sur la province du Weibo qui s’apprête à accueillir avec du vin l’armée que l’empereur a dépêché pour s’assurer de sa loyauté. Le dernier plan montre Yinniang s’en allant à cheval avec le polisseur de miroir qui l’ai aidée un temps dans ses aventures. Elle quitte l’histoire avec discrétion. Elle n’a presque rien dit. On ne connaitra pas ses sentiments. Mais cet éloignement éclaire le spectateur. Yinniang abandonne aux fables la fable de la justice et la fable de son amour pour Tian Ji’an qu’elle n’a finalement ni tué ni épousé. Elle quitte son devoir de justicière et d’assassin, rejetée par la supérieure du couvent. Elle quitte un monde où les fables se referment trop souvent sur la violence et la mort. Elle va en inventer d’autres, la sienne peut-être avec le polisseur de miroir, toutes celles que le film a déroulé : des fables de nature, de vide, de silence, des fables sonores de percussions et de chants d’oiseaux. Des fables de couleurs, de polychromies. Des fables de fins rideaux, aussi vaporeux que de la fumée, jouant du flou et du net pour transformer une revenante en fantôme. Fables de vie et de mort qu’il ne faut pas prendre trop au sérieux, au risque d'en mourir. C’est possible, la croyance a failli  coûté sa vie à la concubine Huji.

Nie Yinniang (le titre original du film est celui de son héroïne) est une raconteuse silencieuse d’images. Ce film qui ne produit chez le spectateur ni peur ni émotion ni exaltation, fait naître dans le coeur une extraordinaire sérénité, disant sans discours que la violence et la guerre sont affaires de fables, et que ce n’est pas tant la mort qu’il faut déjouer que le pouvoir de mots trop longtemps répétés.

Cela admis, on comprend pourquoi le film de Hou Hsiao-Hsien ne raconte rien. Pourquoi il superpose en contrepoint deux lignes de récit : des fables qui se colportent et qu'il faut écouter sans s’y soumettre, et une théorie d’images, elliptiques, obscures, d’une profonde lenteur, d’une beauté sidérante, comme cette scène d’auberge, dans un soleil qui fait jaillir une polychromie véritablement enivrante, et qui est pour le spectateur aussi un havre dans cette histoire qui lui refuse jusqu’au dernier plan le mot qu’il attendait depuis le début.   

 

 

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