Une heure ne sonne jamais seule

Le 2 octobre dernier, quatre jours avant le cours de Samuel Paty au collège du Bois d’Aulne, Adèle Van Reth recevait dans Les Chemins de la philosophie, sur France culture, Baptiste Morizot, spécialiste des relations de l’humain et du vivant.

Interrogé alors sur les déclarations du Président de la République, l’invité acceptait de se déporter de son domaine d’ « intellectuel enquêteur » pour répondre sur la 5G. Extrait du dialogue.

Baptiste Morizot : « Le grand enjeu de la 5G, c’est de savoir si le tissu social qui est le nôtre accepte de se laisser déchirer de manière récurrente par des systèmes techniques, par des innovations techniques, alors qu’il n’a pas réussi à digérer la précédente. C’est ça le cœur du problème. C’est la disruption. C’est-à-dire qu’on a un tissu social dont les formes de vie ont été complètement transformées sans qu’on s’interroge sur la question. Par exemple, par le WiFi, par les téléphones portables, et nous n’avons pas réussi à inventer des formes sociales qui métabolisent ces phénomènes-là, qui les digèrent.

Adèle Van Reth : Il y a les réseaux sociaux.

- Oui, mais avec toutes les folies qu’ils impliquent.

- Elles sont déjà présentes, ces folies-là.

- Elles sont présentes parce qu’il n’y a pas eu de lissage, parce que le droit, les mœurs, n’ont pas encore réussi à faire la part entre le bon grain et l’ivraie, parce que les formes éducatives n’ont pas réussi à dire à quel moment ça rend fou, à quel moment ça rend bête, à quel moment ça sert à quelque chose. Le débat sur la 5G, c’est de savoir si on peut donner à un système technique, à des acteurs de l’innovation, le droit de déchirer tous les cinq ans le tissu social avant même qu’il ait eu le temps de s’ajuster aux dernières innovations. »

Au Bois d’Aulne, la réalité confirme cruellement le constat.

Une classe de 4ed’un paisible collège de banlieue parisienne. Un cours sur la liberté d’expression. La colère en ligne d’un parent d’élève. La fièvre ordinaire des réseaux sociaux aux rebonds indéfinis. L’hystérique immédiateté des moyens de communication qui donnent permission à chacun de  faire du dernier des inconnus un interlocuteur crédible de tout le monde. Un jeune Tchétchène de 18 ans, déscolarisé, désocialisé, après des années passées en France, nourri d’informations, de vidéos et de chats délivrés par son téléphone, s’inventant un destin de héros vengeur du Prophète, mettant en scène la mort avec les mêmes outils qui ont exacerbé sa sensibilité et son intelligence autour d’un périmètre monocolore réduit à rien. Et pareil les commentaires du tragique événement. Ils vont des sourdes approbations délétères, n’en doutons pas, aux assourdissantes condamnations claironnées dans tous les médias : suspicion sur les engagements sociaux, philosophiques, politiques des uns et des autres ; dénonciation de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, du Conseil constitutionnel, de la Constitution ; résurrection improvisée d’une loi sur l’internet anticonstitutionnelle il y a peu ; sans oublier l’intolérance qui conspue les rayons halal et casher des supermarchés. Arrêtons la liste, elle serait trop longue, et constatons seulement que les tweets liberticides pleins de bonnes intentions débordent comme le reste.

Sous réserve d’une enquête qui commence, la mort d’un homme, le malheur d’une famille, la folie d’une nation, seraient nés du mensonge d’une gamine de 13-14 ans, absente au cours de Samuel Paty. Une fable pour justifier auprès de ses parents une exclusion de deux journées. Une fiction comme en forgent les enfants pour se sortir d’affaire, naguère conclue par une franche explication, une leçon de morale, une punition et la réconciliation. Ici portée à une puissance algorithmique, amplifiée de degré en degré par un processus morbide invisible, où des intérêts hétérogènes, mutuellement sourds et aveugles les uns aux autres, se rencontrent, se heurtent et parfois s’allient pour le pire. Un flux impossible à endiguer, que nul ne peut raisonner, et qui finit par imposer la mort d’un homme, laissant prise à une surenchère consolatrice, expression d’intérêts hétérogènes aveugles et sourds à la puissance deux. Une bombe toujours amorcée, prête à tout instant à exploser, telle est la promesse des fructueuses 2, 3, 4, et demain 5G. Quasi une arme de guerre civile extraordinairement efficace, sans mode d’emploi ni artificier, aux mains de tous, et de guerriers d’un genre nouveau comme l’ont  démontré les campagnes du Brexit, au Royaume-Uni, et des élections américaines de 2016.

Tout y passe depuis des jours, sauf l’oxygène, l’atmosphère d’algorithmes que nous respirons malgré nous, dont le dernier millésime est d'ores et déjà annoncé, programmé, vendu...

Harry Martinson, prix Nobel de littérature 1974, écrivait dans La Société des vagabonds : « Il y avait un certain nombre de contradictions dans l’idée de progrès et, quand les artisans récalcitrants cherchaient des arguments pour  justifier leur résistance aux machines, une notion s’imposait: on favorise le vice. Les machines mettent le vice à portée de tous ».

Il y a trois siècles, Spinoza demandait ce que peut un corps. Il serait temps de demander ce que peut un système technique sur nos corps, nos esprits, sur nos mœurs. Sur nos sociétés démocratiques.

Pas que du bien, selon quelques Amishs.

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