Le Convoi, c'est pas ce qu'on croit

Le film de Frédéric Schoendoerffer est sorti dans peu de salles à Paris, il a été descendu par la critique. Il est plus intéressant que ce qu’on en a dit. Un entretien du réalisateur chez Laurent Goumarre, sur France Inter, m’a mis la puce à l’oreille. Pour une fois qu’un cinéaste ne faisait pas de la promo, mais disait vraiment quelque chose, j'ai pris le risque d'aller voir...

Le Convoi est l’histoire d’un « go fast », ce système de « remontée » de drogue par l’Espagne, inventé par la banlieue, par autoroute, à toute allure. Une voiture d’ouverture déblaie le terrain. Une ou deux autres « chargées » suivent. Un véhicule ferme la marche. A la frontière, on croque la puce de son téléphone, et on la change. Le premier choix du film, le plus audacieux : mettre le spectateur au cœur de la mécanique. Le résultat est un huis clos à 180 km/h dans quatre habitacles. Un double dialogue de conducteur à passager et d’équipe à équipe par téléphone et texto. Sur le papier, le pari est guère tenable. Et pourtant ça tient la route, si vous me permettez l’expression. Un huis clos est toujours une hyperbole. Il tend la situation et les personnalités à l’extrême et accorde au langage un rôle crucial. Le Convoi est un film où l’on jacte, beaucoup, parfois trop. Corollaire, ses silences sont lourds. Celui qui incarne le mieux le silence, c’est Benoît Magimel. Epais, dangereux sous sa carapace de gestes précis et de ponctuations féroces. Alors de quoi on parle en attendant la fin du voyage ? Taf et Salaire. Ces petits truands qui convoient 350 kilos de cannabis et 7 de coke touchent 1500 euros pour la course. Un salaire moyen de petites mains, loin des grosses pointures qu’ils ne sont pas, qu’ils rêveraient d’être, mais pour cela il faudrait être plus violent et surtout plus intelligent. Cette sociologie en habitacle fermé est un des intérêts du film de Schoendoerffer. Montrer à l’écran la classe moyenne du banditisme. Des gars qui savent conduire et prennent des risques fous (3 ans de prison, parfois la mort) pour un salaire guère reluisant, de quoi passer peut-être un mois, sans doute beaucoup moins. Et les dialogues disent ça. L’ambition de se mettre à son compte ou au vert, de multiplier son chiffre. La peur du voyage de trop, qui transformerait le rêve en horreur.

Du coup le film évite deux écueils. Il ne s’encombre pas d’empathie. Plus d’une fois ces pauvres héros nous font rire, ce qui signifie qu’ils sont moins dangereux qu’humains, même s’ils peuvent être dangereux. Comme dans toute entreprise on y trouve son lot de  sympas, de réglos, ses tricheurs, ses bouffons, ses crétins. L’humanité au travail. Majid, et son frère Elyes, Imad, Reda sont ici comme Monsieur-tout le-monde. En sortant ces lascars de leur banlieue, en les montrant au travail, Schoendoerffer n’a besoin ni de discours ni de justification. Montrer suffit à l’identification. Pour le spectateur elle se fait sur un détail minuscule. Quand on est embarqué dans un voyage qui tourne mal, pour tout le monde, vous, moi et eux, plus rien ne compte qu'une chose : rentrer à la maison. L'obsession prend la forme de ces rubans de bitume qui n’en finissent pas, des barrages de police, des détours dans la campagne où l’on finit par s’enliser et parfois mourir. Et c’est bien là où film nous dit quelque chose et ne se contente pas de dérouler une action. Le Convoi parle de la vie. Des rêves. Il le fait dans un parler de banlieue épicé d’images, comme les dialogues d’Audiard. Sauf qu’à la France des années 60 a succédé les cités de la crise. La langue du film a fait gloser, la critique a trouvé les dialogues atterrants. Mais ils n’ont rien de plus et de moins que le faux parler populaire des dialogues d’Audiard. Un mélange de fleurs de langage, de précision et de violence. Une façon de nommer qui choque ou ravit justement parce qu’elle nomme mieux que les mots ordinaires la vie quand elle n’a plus rien d’ordinaire.

J’allais oublier : Le Convoi est un vrai film d’action. Et à quelques détails près, un film  réussi.

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