Nouveau monde, roman

« Dans l’existence de cette vie-là » de Caroline Hoctan, qui paraît en cette rentrée littéraire chez Fayard, se déroule loin de notre douce France, tout entier tourné vers l’exploration d’un continent sans contours.

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Son espace singulier est celui de la littérature, un pays que l’auteur a élu, ou qui a élu l’auteur, ancienne libraire devenue romancière à plein temps. Si on voulait lui donner un nom, ce serait le même nom qu’une œuvre monumentale de John Dos Pasos, trilogie un peu oubliée : USA avec les italiques qui s’imposent. Il est décrit par périphrases, métaphores, métonymies, surnoms, symboles, allégories. Trouvailles pleines d’invention qui donnent aux premières pages une atmosphère d’anticipation. Mais le pays de la littérature est surtout celui de l’argent, de la finance, ses crises spectaculaires : faillites bancaires, déluge de chiffres, décompte exorbitant de la dette, déroulant partout plein écran sa ligne mouvante comme une corde attachée au cou des hommes, de seconde en seconde plus tendue. L’année où se passe cette histoire est aussi une année d’élections, mais le possible ne saurait naître d’un rêve politique, même si ce pays se prépare à élire le premier président noir de son histoire. Ce que cherche ici le héros c’est la possibilité de vivre malgré l’existence faite aux hommes, le plus souvent avec leur complicité. Nouveau Discours de la servitude volontaire quand partout on s’acharne à rendre le rêve du langage impossible. « Ici, à chaque coin de rue, sur chaque manchette de journal, dans chacune  des informations qui défilent sur les écrans, il est déjà question de ce qui se passera demain,  de ce qui se passera après-demain, de ce qui se passera un jour prochain. » Quand il n’y a plus ni passé, ni présent, ni avenir, quand tout est promis à la consommation effrénée, autant dire à l’enfer, demain est le dernier mot de vocabulaire, l’unique clé du bonheur et de la misère. Enfer moderne qu’on traverse au fil de 478 pages serrées autour de deux larges parties, la première sous le signe des jours qui s’égrènent, la seconde sous un ciel étoilé de constellations. Entre, deux pages noires comme des nuits de lecture où se déploie en italiques un texte fait d’autres textes, un récit de premières phrases, débuts de romans, à l’image du roman de Caroline Hoctan, qui est à sa manière la quête sans fin d’un début.

Quel roman reste encore à écrire dans l’existence de cette vie-là ? Telle est la question que l’auteur et son héros portent en eux à l’autre bout du monde. Les citations prolifèrent comme la mémoire,  points cardinaux, étapes, stèles, sépultures, dans ce paysage de vie et de mort que l’écriture traverse le long de son chemin. Ainsi le grand WILLIAM, écrivain génial et incompréhensiblement méconnu au pays de la littérature. « Dans la vie réelle, tout peut arriver et les gens peuvent faire n’importe quoi. C’est seulement dans les livres que les hommes doivent obéir à des règles arbitraires de conduite et de probabilité ; c’est seulement dans les livres que les événements ne doivent jamais abuser de la crédulité du public. » Du héros on ne saura jamais si c’est un homme ou une femme, il a le caractère neutre de n’importe qui en rupture de ban. Quant à son voyage, c’est le voyage de n’importe qui qui arrache à la vitesse un moment de flânerie, ouvre un livre et s’envole lentement ailleurs. Pour le narrateur, la mort du père, une liasse de billets, la carte de visite d’un cabinet d’avocats au dos de laquelle est inscrit « N’importe  quand. N’importe qui. N’importe où. » La clé de l’écriture pour qui sait lire. Un nouveau monde est sous nos yeux, prêt à naître de la danse du clavier ou des livres qui attendent d’être ouverts. Celui qu’on a entre les mains dessine le visage d’un serveur parlant une langue qui échappe à l’étranger qui débarque, zappant les premières images d’un monde où elles ruissellent comme naguère le pétrole et aujourd’hui l’argent. D’autres lieux connus, ou anonymes, des librairies cela va de soi, des écrivains, la maison où Sol Paradise écrivit On the road, son chef d’œuvre. Début d’un livre sans fin. C’est ainsi qu’il faut comprendre ce lourd volume sans chapitres ni paragraphes, quête unique, obsédée, obsessionnelle d’un nouveau commencement. Et donc d’une suite à l’existence de cette vie-là. Il interroge le lecteur renvoyé aux livres qu’il a lus, à ceux qu’il n’a pas lus, au livre qu’il aurait bien voulu écrire peut-être, martelant sa certitude et son doute. Si tout être de cœur et d’intelligence sait que la littérature n’est pas finie, nul ne sait où elle commence. Car si un monde nouveau existe, le chemin qui y mène est toujours à refaire. Aujourd’hui comme hier.

 

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