Alcool précoce

Le petit garçon avance. Il voit ça : les placards, le marbre par terre, les assiettes empilées les unes sur les autres, amas porcelaine salie, morceaux de viandes dans des plats, ici immaculés et là, tachés de sang. Le repas est bientôt fini on en est au fromage.

Le café coule dans la cafetière bouillante.

Le gosse regarde ça: les verres encore à moitié plein, la carafe de Nuits-Saint-Georges, vide, c’est triste les dîners qui se terminent malgré les éclats de rire des quelques adultes à moitié en vrac eux aussi dans la brume noirâtre de la soirée à hurler de rire au moment où le chirurgien-dentiste plante sa fourchette dans la main de la maitresse de maison, que le mari se précipite non sur elle pour la soignée mais sur lui pour lui ouvrir la gorge et que les autres qui fuit.

 

Le gosse ne s’est pas affolé. Il a bu un petit coup du Nuits-Saint-Georges qui restait dans un verre, a croqué un morceau de magret de canard qui flottait dans la sauce huileuse du plat principal. Là-dessus, un petit morceau de pain, l’envie d’aller aux toilettes. Un nouveau petit coup de rouge. Des petits coups comme des petites touches de peinture à l’huile dégoulinante qui vous transforme le nid familial en stand de tires de la foire à neuneu. Atmosphère vaporeuse, corps avachis dans un canapé qui vous enlace jusqu’à vous absorber, à vous digérer, à vous faire disparaître entre ses fibres. La tête qui commence à tourner comme la grande roue du jardin des tuileries côté place de la concorde. La sirène d’une camionnette de police. Des portières qui claquent. Des voix masculines, des voix féminines. Et puis, plus rien, comme si une masse épaisse et cotonneuse s’était abattue sur la ville, étouffant ses cris abjects, ses coups de revolver, la courses des policiers, les bruits stridents de la soupière qui se fracasse dans l’escalier et la maîtresse de maison qui se sent mal et s’affale sur le buste de la maréchale, la grand-mère héroïne de l’hôtel du Parc, Vichy : zéro trois deux mille cent, sous-préfecture de l’allier, ville d’eau, de cures et de compromissions.

 

Eh ! Eh ! réveille-toi, tu hurles. Tu vas réveiller ta sœur. Tu as fait sur toi. Il faut que tu te changes. Tiens, voilà un nouveau pyjama, mais va te laver avant dans le bidet. Tu m’as fait peur à hurler comme ça. Il est cinq heures du matin. Tu entends le camion poubelle est en train de passer. Le jour se lève.

 

Le gosse ne marche pas droit. Deux verres de Nuits-Saint-Georges, un fond de cognac auront suffi pour l’envoyer au lit en titubant non sans avoir fait une petite halte au pied de l’escalier pour y vomir trippes et boyaux, gros et petits morceaux de choses non digérées, et puis un liquide rougeâtre, sombre, bileux, qui se répand sur le sol, un filet de bave à la commissure de ses lèvres, de la sueur au front. Il n’a pas la force d’aller jusqu’à sa chambre. Sa mère le prend dans ses bras, un peu dégoutée. C’est quand même son fils, et puis il a tellement fait rire les adultes hier soir à faire le jacques. C’est certain, pour son âge, il a trop bu. Mais bon ! on ne fait pas la fête tous les jours et il est tellement drôle. Elle serre son fils dans ses bras. Il revomit. Elle le pose par terre va chercher un rouleau de sopalin.

 

Je sais bien que je ne devrais pas écrire sopalin, mais comment expliquer rapidement, étant donné les circonstances, qu’il faut lui essuyer la bouche du jeune garçon ? Depuis qu’on en a fini avec les torchons, on parle d’essuie-tout. C’est plus hygiénique. C’est comme les mouchoirs en papier, les kleenex. La boite de mouchoirs écossaise qui traine sur le tableau arrière de la BMW, pour que ses dames puissent essuyer leurs yeux ou leur nez, ou même leur bouche. La robe en soie ne doit pas être tâchée. La soie est frivole. Elle remonte au-dessus du genou négligemment, sans faire exprès, et laissent courir les yeux des garçons le long des cuisses fuselées. L’amie de sa mère est tellement amusante, légère, gaie, libérée. Le gosse l’adore. Il se mettrait en quatre pour elle. Elle a toujours des chemisiers dont les boutons sont toujours trop déboutonnés. Elle a du charme, de très jolies jambes et un rire ou plutôt une manière de jouer l’ingénue, la femme un peu choquée mais ravie qu’on s’occupe d’elle et qu’on la plaisante.

Retour à la cuite du petit. Onze ans ! c’est un peu jeune tout de même pour devenir alcoolique. Mais de dîner en dîner, le gosse résiste à chaque fois un peu mieux. Il ne vomit plus. Il ne fait plus de cauchemar. Il s’installe dans le fauteuil, celui qui fait face soit à la télévision, soit au sapin de Noël, c’est selon la saison, et trône comme un pape à déguster un calva, à fumer un cigare. Un Robert Burn’s, pas trop gros même si ça le fait baver quand même un peu. Onze ans et déjà des gestes d’homme ! La mère est ébahie ! Ce petit gars, se débrouillera toujours.

En attendant, les parents partis en week-end, le petit gars veille sur sa sœur allongée, défoncée sur la moquette, ses potes les bras en croix. Dans quelques coins, ça s’embrasse dans l’appartement haussmannien. Septième étage vue sur l’Église Saint-Augustin. Les cadavres de bouteilles s’accumulent sur la table du salon. Des pulls se soulèvent. Des pantalons se baissent. Des mains se promènent. Le voisin du dessous pas content vient frapper à la porte d’entrée au prétexte qu’UMA Gumma, ça serait du tintamarre et qui déclare solennellement qu’il va appeler les forces de l’ordre. Dans les immeubles haussmanniens, on garde un certain style littéraire même quand il s’agit d’envoyer dans un panier à salade ses propres enfants ou ceux des copropriétaires, on a quand même une vague impression de la charge d’une brigade légère. La loi est dure mais c’est la loi, celle qui donne raison au voisin en colère. Celui dont on se demande bien comment il peut entendre la musique des Pink Floyd alors qu’il est moitié sourd ou, à tout le moins, dure de la feuille. La feuille, celle qui est dure comme la loi. Bon, il a une excuse, le voisin du dessous est un tout nouveau propriétaire et s’il connaît un certain nombre d’usages, il n’a pas exactement percuté que dans le bel immeuble où il a emménagé, on ne se pointe pas chez les gens, même pour les engueuler, en tricot de peau et caleçon un peu tâché. Au moins nous a-t-il évité le slip kangourou avec la poche et le passage pour sortir faire prendre l’air à son engin. Ce n’est pas le genre de la maison. Le type vocifère. Ça fait trembler son ventre comme de la gélatine. Ce ventre ventripotant qui le précède où qu’il aille. Et son cou ! Une sorte de structure gonflable juste au-dessous de son menton, nettement moins élégant qu’un pélican mais assez pratique pour, en cas de naufrage, se maintenir la tête hors de l’eau.

 Impériale le gamin pose son cigare dans le cendrier et se met en marche vers le bout du couloir qui relie le salon, la salle à manger, le vestibule et la porte d’entrée. Bien que petit, ou plus exactement privé des deux ou trois centimètres au niveau du cou, le gosse toise le semi nudiste. Ce n’est pas une tenue, monsieur, pour venir faire chier le bourgeois. Vous restez encore une minute devant ma porte et j’appelle la police pour exhibitionnisme. Un truc comme ça devant des jeunes mineurs effrayés ça va bien vous faire trois mois de placard. Le voisin du dessous, ne demande pas son reste. Bougon, il redescend l’escalier tout en proférant de vaines menaces. Le môme est content, il devient un héros. Ça s’arrose dit un copain de sa sœur qui ne suçait pas que des glaçons. Et en avant, ayant repris son cigare, le gosse se rassoit dans son fauteuil impérial avec dans l’autre main une coupe de champagne.  

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