Réactionnaire, conservateur, réformiste, révolutionnaire ?

Sur le blog Interro écrite, Marc Boisson explique, dans le commentaire reproduit infra, qu’il trouve « logique » qu’il y ait une  «  proximité de vue entre la droite et le courant antipédagogistes ».

Sur le blog Interro écrite, Marc Boisson explique, dans le commentaire reproduit infra, qu’il trouve « logique » qu’il y ait une  «  proximité de vue entre la droite et le courant antipédagogistes ».

 Cette proximité de points de vue entre la droite et le courant dit anti-pédagogiste me semble en fait assez logique. Le courant anti-pédagogiste est fondamentalement réactionnaire et conservateur pour ce qui concerne l’école (qu’on s’entende bien, en posant ces termes je ne porte pas ici de jugement de valeur), en ce sens qu’il regrette un âge d’or pédagogique révolu, s’oppose aux évolutions qu’a connues l’école et prône la restauration d’un état antérieur de cette école. Or historiquement, la droite, et une grande partie de son électorat, s’inscrivent dans une tradition réactionnaire et conservatrice (toujours au sens strict des mots et toujours sans jugement de valeur). Je me souviens d’ailleurs qu’en salle des profs les lignes de fracture sur les questions pédagogiques ne se trouvaient pas nécessairement ces dernières années entre syndicats « de gauche » et de « droite » et que, par exemple, certains du SNES (mon syndicat d’alors) n’étaient pas si éloignés que ça des collègues syndiqués au SNALC.

Un premier paradoxe naît du fait que la plupart des antipédagogistes affirmés sont des gens de gauche, voire d’extrême gauche, très éloignés sur d’autres questions des valeurs et des idéaux de la droite.

Un autre paradoxe vient de ce que les antipédagogistes ont de fait servi les intérêts de la droite en lui fournissant sur les questions scolaires un discours cohérent, parfois brillant, discours qui a plu à son électorat et lui a permis de justifier une politique qui avait pourtant des visées beaucoup plus pragmatiques de réductions des coûts de l’école. La fabrication des programmes du primaire de 2008 est à cet égard significative : les antipédagogistes y ont vu une occasion de faire triompher leurs idées, pensant engager là un mouvement qui toucherait ensuite le collège et le lycée, et leur déception a été vive de constater qu’il n’en était rien, ou pas grand-chose, et que la réforme du lycée, par exemple, allait à contre-courant de leurs espoirs. La discussion de ce soir entre N Polony et J.F Copé dans l’émission « On n’est pas couché » était à ce titre très éclairante.

Certes, parce qu’il faut faire vite, mon propos est simplificateur : toutes les propositions de la droite ne peuvent être qualifiées de réactionnaires, même étymologiquement, et tous les antipédagogistes ne sont pas de gauche. Mais j’ai la conviction qu’il explique cette « identité de vues » qu’évoque Luc Cédelle.

Marc Boisson

Rédigé par : Marc Boisson | le 11 mars 2012 à 03:57

 Et donc, pour expliquer sa position, Marc Boisson essaie de raisonner posément et je l’en remercie même si j’ai quelques réserves sur ce qu’il affirme. Voyons ces réserves :

 MB : Cette proximité de points de vue entre la droite et le courant dit anti-pédagogiste me semble en fait assez logique.

 MD : OK, voyons la logique.

 MB : Le courant anti-pédagogiste est fondamentalement réactionnaire et conservateur pour ce qui concerne l’école (qu’on s’entende bien, en posant ces termes je ne porte pas ici de jugement de valeur),

  MD : Je retiens : « réactionnaire et conservateur ». Tout se passe comme si vous trouviez équivalentes ces deux notions au sens où tous les réactionnaires sont conservateurs et réciproquement. Et une grande partie de votre argumentation repose sur cette identification. Or elle est fausse car, par exemple, conservation sociale ne signifie pas, c'est-à-dire ne signifie pas toujours  réactionnaire au sens de « retour en arrière ». Je renvoie au Guépard qui explique très clairement que la réforme est une condition de la conservation sociale : « Il faut que tout change pour que rien ne change »

 MB : en ce sens qu’il regrette un âge d’or pédagogique révolu, s’oppose aux évolutions qu’a connues l’école et prône la restauration d’un état antérieur de cette école.

 MD : Je voudrais citer ce qui est un des deux ou trois textes fondamentaux qui sont les premiers à justifier la nécessité de la réforme scolaire de la deuxième moitié du XXe en France : la charte de Chambéry qui date de 68 - mais en janvier, c'est-à-dire  avant « Mai » -  est le manifeste de la réforme en mathématiques. On y trouve : « le foisonnement des découvertes s’y conjugue avec une réorganisation de son architecture ; les notions ensemblistes acquises à la fin de XIXe siècle, la notion de structure qui sert d’armature à l’œuvre de Bourbaki peuvent être comparées, quant à leurs effets, au rôle qu’aurait un urbaniste disposant de crédits pour supprimer les bidonvilles. » Et c’est bien ce que l’on était en train de faire : remplacer les bidonvilles par de vastes barres d’HLM. Le problème est que l’arithmétique de papa -  même dans ses formes les plus mécanistes qui n’étaient pas recommandées par les IO -  n’était pas un bidonville mais que le contenu de la reforme proposée était un HLM à structures affriolantes mais sans toit et sans rez-de-chaussée. Question : Y-a-t-il des réformes réactionnaires ? Tout changement est-il un progrès ? Tout progrès est-il un progrès ?

 MB : Or historiquement, la droite, et une grande partie de son électorat, s’inscrivent dans une tradition réactionnaire et conservatrice (toujours au sens strict des mots et toujours sans jugement de valeur).

 MD : Vous avez dit « Or ». « La droite, […] s’inscrit dans une tradition réactionnaire et conservatrice ».

Non : une partie de la droite, certes « s’inscrit dans une tradition réactionnaire et conservatrice » mais il existe une partie de la droite qui est conservatrice certes mais qui ne veut pas de « retour en arrière » et qui est complètement moderniste : on peut citer le fascisme mussolinien qui pratique le culte du progrès, de la vitesse et l’on voit très bien la connivence idéologique qui existe entre le fascisme et une partie du futurisme.

 MB : Je me souviens d’ailleurs qu’en salle des profs les lignes de fracture sur les questions pédagogiques ne se trouvaient pas nécessairement ces dernières années entre syndicats « de gauche » et de « droite » et que, par exemple, certains du SNES (mon syndicat d’alors) n’étaient pas si éloignés que ça des collègues syndiqués au SNALC.

 MD : Vous dites – subrepticement - que le SNES est de gauche. Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est une question sérieuse.

 MD : Je montrais donc, en donnant comme exemple le fascisme italien qu’il était faux d’assimiler le conservatisme et le retour en arrière. Mais il ya un exemple qui nous intéresse beaucoup plus directement puisque c’est celui de l’enseignement où l’on voit clairement que la réforme a pour seule fonction de préserver les pouvoirs en place et de faire que « rien ne change ».

 Et pour cela je ne peux que renvoyer au colloque d’Amiens qui s’est tenu en mars 68, c'est-à-dire  « avant 68 » et à ce qu’en dit Claude Lelièvre  dans « Mai 68 et l'éducation: un anniversaire abracadabrantesque » paru en mars 2008.

 Ce colloque est organisé par l’AEERS, Association d’Etude pour l’Expansion de la Recherche Scientifique, présidée par M. Lichnerowicz, lui-même responsable de la commission du même nom ,dite « des maths modernes », qui représente un mouvement qui existe également « bien avant 68 » puisque le manifeste des maths modernes, dit Manifeste de Chambéry de l’APMEP paraissait lui aussi « avant 68 » en janvier 68.

Et, comme le montre Claude Lelièvre ce colloque va mettre en avant et défendre des positions qui seront ensuite attribuées ensuite à la chienlit-aux-cheveux-longs alors qu’elle sont en fait portées par « des gens bien et propres sur eux » et qui ont le soutien complet du gaullisme - il faut mettre fin à la légende du gaullisme et d’un de Gaulle antipédago, ce dont je me charge ici - et le soutien complet du « capitalisme managérial moderniste ».

 Mais ce qui est important est la motivation  des ces reformes " l’urgence d’une rénovation éducative aussi bien que pédagogique qui ne saurait être différée sans risques de sérieuses tensions psychologiques, économiques et sociales "

 Une fois de plus de plus c’est le parti de la peur qui l’emporte et l’instruction n’est pas traitée pour elle-même mais utilisée comme  « outil de maintien de l'ordre » comme je le dis dans la « théorie du camp »( ici ou ici avec documents et références), théorie également généralement motivée par ce même parti de la peur.

Il n’est pas étonnant ensuite, c'est-à-dire en mai et après mai 68, car l’objectif du colloque d’Amiens était bien d’éviter 68, que le contrepoison adopté par le parti de la peur dont les deux leaders sont le PCF et le gaullisme soit ce même contenu du colloque d’Amiens puisqu’il était prévu pour cela.

Et c’est là que nait le premier pédagogisme dont j’ai parlé supra( "Le vieux pédagogisme" ici commentaire du 14 mars 2012 à 21:37) , c'est-à-dire celui qui prétend traiter toutes les questions sociales en passant par la réforme de l’école.

Et le contenu central politique du colloque d’Amiens est bien, même  si la formulation est un peu "audacieuse"  «   Le seul moyen d’éviter les révolutions, c’est d’en faire  » ce qui suffit à montrer, pour revenir à ce que disait Marc Boisson, que les réformes peuvent être non seulement non progressistes mais profondément réactionnaires .

 Claude Lelièvre nous prouve donc que la reforme de l’école dont il est et a été partisan a au moins une dimension manipulatrice. Il prouve simultanement que les antipedagogistes ne sont pas les premiers à avoir frequenté les allées du pouvoir gaulliste.

Qu’il en soit remercié.

 Michel Delord

 

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