Qu’est-ce qu’un Président normal, interroge la presse ? On peut tout aussi bien poser la question suivante : « Qu’est-ce qu’un discours normal ? » On pourra s’en faire une idée en reprenant la philosophie contenue dans le premier discours, Hommage à Jules Ferry [1], prononcé le 15 mai 2012, par François Hollande, le nouveau Président de la République. En passant, il entend donc faire l’éloge de Marie Curie et de Jules Ferry…

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I) Jules Ferry et Marie Curie

      Marie Curie  n’y est pour rien …mais quand même

      Jules Ferry. Mieux … Clemenceau. Et  encore mieux, la conscience universelle.

      Annexe : Emile Pouget, Barbarie française, « Le père peinard », 1889.

II) L’école de la République, l’obligation scolaire et la « théorie du camp »

III) L’héritage positif de Ferdinand Buisson et James Guillaume

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 Version papier

  I) Jules Ferry et Marie Curie 

Marie Curie n’y est pour rien, mais quand même…

 Bien sûr Marie Curie n’est pas la présidente d’Areva et en termes éducatifs on ne peut que louer ses Leçons de Physique élémentaire pour les enfants de nos amis [2], ce dont François Hollande n’a pas parlé. Bien sûr également, celui qui a inventé le couteau n’est pas seulement responsable de tous les meurtres de la terre puisqu’il y a des couteaux à couper le beurre et des couteaux à bouts ronds.  Mais la mise en avant symbolique d’une grande spécialiste scientifique de l’atome - mise en avant dans laquelle elle n’a certes aucune responsabilité - n’a probablement pas pour fonction essentielle d’empêcher la promotion de l’industrie nucléaire. Et encore moins de la promotion de l’énergie nucléaire française, qu’il serait elle-même aventureux de dédouaner a priori de toute préoccupation militaire.

 Certes la recherche scientifique peut naviguer dans l’absolu, au moins autant que les mathématiques financières hautement sophistiquées qui ont servi à concevoir les fameux « produits toxiques.» Mais il ne faut surtout pas oublier ce que dit le toujours jeune mathématicien Roger Godement - il vient de fêter ses quatre-vingt-dix ans - :  

 La Science est politiquement neutre, même lorsque quelqu'un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima…

Pour s’extraire de la « mélasse éthique », le plus simple est de ne pas s’y plonger pour commencer et, à défaut, de se battre et de résister, ce qui suppose un solide point d’ancrage éthique. Pour simpliste qu’il puisse paraître à première vue, le principe que Georges Wald a proclamé au MIT le 4 mars 1969 peut en tenir lieu :

Our business is with life, not with death.

 Roger Godement, Science, Technologie, Armement : une brève histoire du sujet, Ed. Louart, Limans, 2006, 210 pages. [3]

Roland Dumas, faisant campagne en 1965 contre de Gaulle, expliquait : Faire venir Malraux à Brive, c’est faire faire le trottoir à Jeanne d’Arc.

Marie Curie serait-elle forcée de faire le trottoir sous le parapluie atomique d’Areva ?  

 Jules Ferry. Mieux … Clemenceau. Et  encore mieux, la conscience universelle.

 Le monde de gauche s’est ému du fait que François Hollande ait choisi Jules Ferry-Tonkin comme symbole principal de son premier jour de présidence.

Mais il s’en est aussitôt expliqué en critiquant, certes d’une manière peu acerbe, Jules Ferry-Tonkin au nom de Jules Ferry-Ecole-de-la-République

 Tout exemple connaît des limites, toute grandeur a ses faiblesses. Et tout homme est faillible. En saluant aujourd'hui la mémoire de Jules FERRY, je n'ignore rien de certains de ses égarements politiques. Sa défense de la colonisation fut une faute morale et politique. Elle doit, à ce titre, être condamnée. Et c'est le grand Clémenceau qui porta en son temps le réquisitoire le plus implacable au nom de la conscience universelle. C'est donc empreint de cette nécessaire lucidité que je suis venu saluer le législateur qui conçut l'école publique, le bâtisseur de cette grande maison commune, qu'est l'Ecole de la République. Nous devons tant à l'instruction publique. Et nous attendons encore tellement de l'école au moment où notre pays affronte de nouveaux défis. 

 Certains ont bien expliqué que l’appréciation du tout nouveau Président de la République selon laquelle « sa [celle de Jules Ferry] défense de la colonisation fut une faute morale et politique» est un euphémisme peu propre à designer l’action de celui qui a été l’un des principaux théoriciens de la colonisation et l’un de ses organisateurs essentiels. 

 Mais l’important – et François Hollande n’est pas le seul à appeler Clemenceau à la rescousse puisque Ferry Luc a fait de même – est de s’intéresser  aux raisons qui motivent l’attitude anticolonialiste de Clémenceau. Or parmi celles-ci …

 M. Clemenceau. – […] Voyons. La théorie de  l'expansion de l’activité humaine,  si on l'apporte à cette tribune, elle ne trouvera pas de contradicteurs ! Qui donc, en effet, viendrait dire : Non, je ne veux pas que mon pays s'étende, qu'il  aille porter au loin ses arts, son commerce et son Industrie? Qui est ce qui a jamais soutenu une pareille thèse ? Personne.

Mais nous disons, nous, que lorsqu'une nation a éprouvé de graves, très graves revers en Europe,  lorsque sa frontière a été entamée, il convient peut-être avant de la lancer dans les conquêtes lointaines - fussent-elles utiles et, j'ai démontré le contraire -, de bien s'assurer que l'on a le pied solide chez soi et que le sol national ne tremble pas. Voilà le devoir qui s'impose.

Mais quand un pays est-placé dans ces conditions, l’affaiblir en hommes et en argent, et aller chercher au bout du monde, au Tonkin, à Madagascar, une force pour réagir sur le  pays d’origine et lui communiquer une puissance nouvelle, je dis que c'est une politique absurde, une politique coupable, une politique folle… (Applaudissements à gauche et à droite.)

Paul Bert . – J’ai demandé la parole.

M. Clemenceau. – … qui a été  d’ailleurs jugée par les faits et condamnée. Quant à moi, suivant le mot d'un orateur célèbre, mon patriotisme est en France.  Aussi, avant de me lancer dans des expéditions coloniales, dans des expéditions militaires, qui sont la caractéristique de votre politique, M. Jules Ferry, j'ai besoin de regarder autour de moi. Et alors je songe au problème politique qui s'est imposé aux représentants de la République française, quand ils se sont réunis pour la première fois dans les conditions que vous  savez en 1870, et je vois un pays dévasté par l'invasion ; je vois son histoire dans ce siècle même, qui n'est qu'une longue succession de coups de force, de révolutions, d'invasions ; je vois un pays que nous avons reçu désorganisé, démembré, et je demande quel est le premier devoir de ses représentants et des ministres qu'ils mettent à leur tète !

G. Clemenceau, Politique coloniale, discours prononcé à la chambre des députés le jeudi 30 juillet 1885,

Journal La justice, Paris, 1885, 57 pages. Pages 28-29 .[4]  

 François Hollande écrit : « C'est le grand Clémenceau qui porta en son temps le réquisitoire le plus implacable au nom de la conscience universelle. ». Il nous fait comprendre qu’une des composantes proprement française de la susdite conscience universelle est la haute valeur morale des frontières en général et en particulier la nécessité de garder les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges [5] pour passer à la hussarde cette nouvelle frontière pour reconquérir l’Alsace-Lorraine. Neuf millions de morts et huit millions d’invalides.

Entre la critique du colonialisme faite par Clemenceau au nom du chauvinisme anti-allemand  - critique qui fera long feu - et la position colonialiste de Jules Ferry qui n’exclut pas du tout le patriotisme anti-boche, c’est-à-dire pour éviter les personnalisations excessives entre la position du radicalisme et celle des républicains opportunistes,  on a bien les deux lignes de force de la justification non seulement de la Première Guerre mondiale  mais de tout le militarisme français, colonial ou continental, du XXème siècle.

Il y a donc jusqu’à maintenant une certaine logique. Dans le tournoi de belote international,  l'Allemagne a emporté la première partie en 1870. Ferry et Clemenceau sont de chauds partisans de la revanche contre l’Allemagne, qui  perd en 14-18  et perd encore la belle en 39-45. Il n’est donc pas absurde, allez savoir, de mobiliser l’industrie militaire et même d’enrôler Marie Curie à titre posthume.

 Ferry ou Clemenceau ET Ferry

 Crédits pour les images :    Têtes de « Pirates », Tonkin 1908 [6] , Printemps 1915 : première ligne en Woëvre [7]., La cangue, carte postale de Gaston, 1905 [8] , Clémenceau vu par l’école de Jules Ferry en 1952 [9]

 Annexe : Emile Pouget, Barbarie française, Le père peinard, 1889.

 Certains expliquent que « C’étaient les préjugés de l’époque ». Certes. Mais pourquoi ceux qui font ce raisonnement oublient justement de citer  ceux qui, à la dite époque, n’avaient pas ces « préjugés ». Parce que leurs positions étaient minoritaires ?

Par exemple, il n’est pas inutile de rappeler l’article de 1889 d’Emile Pouget reproduit intégralement infra puisque les versions disponibles sur la toile en omettent toujours la note finale.

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 Le Père Peinard,  12 janvier 1890

 BARBARIE FRANÇAISE

 Y a des types qui sont fiers d'être Français. C'est pas moi, nom de dieu! Quand je vois les crimes que nous, le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent - eh bien, là franchement, ça me coupe tout orgueil !

Au Tonkin par exemple, dans ce bondieu de pays qu'on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités.

Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pauvres types se seraient bougrement bien passés de notre visite ! En réalité on y est allé histoire de permettre à quelques gros bandits de la finance de barboter des millions, et à Constans de chiper la ceinture du roi Norodom.

Ah nom de dieu, il est chouette le système qu'emploient les Français pour civiliser des peuples jamais cherché de poux dans la tête !

Primo, on pille et chaparde le plus possible ; deuxièmo, on fout le feu un peu partout ; troisiémo, on se paie de force, pas mal de gonzesses tonkinoises - toujours histoire de civiliser ce populo barbare, qui en bien des points pourrait nous en remontrer.

Ça c'était dans les premiers temps, quand on venait d'envahir le pays ; c'est changé maintenant, mille bombes, tout est pacifié et les Français se montrent doux comme des chiens enragés.

Pour preuve, que je vous raconte l'exécution du Doi Van, un chef de pirates, qui avait fait sa soumission à la France, puis avait repris les armes contre sa patrie, à la tête de troupes rebelles.

Pas besoin de vous expliquer ce baragouin, vous avez compris, pas les aminches ? Les pirates, les rebelles, c'est des bons bougres qui ne veulent pas que les Français viennent dans leur pays s'installer comme des crapules ; c'est pas eux qui ont commencé les méchancetés, ils ne font que rendre les coups qu'on leur a foutus.

Donc, Doi Van a été repincé et on a décidé illico de lui couper le cou. Seulement au lieu de faire ça d'un coup, les rosses de chefs ont fait traîner les choses en longueur' 'Nom de dieu, c'était horrible! Ils ont joué avec Doi Van comme un chat avec une souris (1).

Une fois condamné à mort, on lui fout le carcan au cou, puis on l'enferme dans une grande cage en bois, où il ne pouvait se remuer. Sur la cage on colle comme inscription : Vuon-Vang-Yan, traître et parjure. Après quoi, huit soldats prennent la cage et la baladent dans les rues d'Hanoï. A l'endroit le plus en vue on avait construit une plate-forme ; c'est là qu'on a coupé le cou à Doi Van avec un sabre - après avoir fait toutes sortes de simagrées dégoûtantes.

L'aide du bourreau tire Doi Van par les cheveux, le sabre tombe comme un éclair, la tête lui reste dans les mains, il la montre à la foule et la fait rouler par terre. On la ramasse car elle doit être exposée au bout d'un piquet, afin de servir d'exemple aux rebelles.

Ah, nom de dieu, c'est du propre ! Sales républicains de pacotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous tous qui rongez le populo plus que la vermine et l'abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d'humanité?

Vous avez organisé bougrement de fêtes pour le centenaire de 89 - la plus chouette, celle qui caractérise le mieux votre crapulerie, c'est l'exécution du Doi Van. C'est pas sur un piquet, au fin fond de l'Asie, dans un village tonkinois, qu'elle aurait dû être plantée, cette tête.

Foutre non ! Mais c'est bien au bout de la tour Eiffel, afin que dominant vos crimes de 300 mètres, elle dise, cette caboche, au monde entier, que sous votre républicanisme, il n'y a que de la barbarie salement badigeonnée.

Qui êtes-vous, d'où venez-vous, sales bonhommes, vous n'êtes pas nés d'hier ? Je vous ai vus il y a dix-huit ans, votre gueule n'a pas changé : vous êtes restés Versaillais ! La férocité de chats tigres que vous avez foutue, à martyriser les Communeux, vous l'employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois.

Que venez-vous nous seriner sur les Prussiens, les pendules chapardées, les villages brûlés ? Les Prussiens faisaient la guerre en soldats et non pas en barbares. Ils n'ont pas commis, nom de dieu, la centième partie de vos atrocités Versaillais de malheur !

Ah, vous n'avez pas changé ? Nous non plus : Versaillais vous êtes, Communeux nous restons !

Emile Pouget

 1. Pendant la guerre de 70, Thibaudin qui était officier a fait le même coup. Fait prisonnier par les Allemands, il leur promet, pour rester libre, de ne pas servir de toute la guerre. II déguerpit et s'engage illico sous un faux nom dans l'armée française. Sacrés trous du culs d'opportunards, OÙ est la différence entre Doi Van et Thibaudin ? Je vous la donne : si Thibaudin eût été repincé, les Allemands l'auraient fusillé carrément, mais ils n'auraient pas fait toutes les horreurs que vous avez faites avec Doi Van.

[Pour d’autres textes d’Emile Pouget, dont Ferry-Charogne consulter http://michel.delord.free.fr/pouget1.pdf ].

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18 mai 2012, Michel Delord

A suivre :

II) L’école de la république, l’obligation scolaire et la « théorie du camp »

III) L’héritage positif de Ferdinand Buisson et James Guillaume

 


[1]http://www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/2012/discours-de-m-le-president-de-la-republique-en.13218.html

[2] Marie Curie, Isabelle Chavannes, Leçons de Marie Curie : Physique élémentaire pour les enfants de nos amis, EDP, mai 2003. On regrettera que la préface d’Yves Quéré ne serve Qu’à justifier La main à la pâte.

[3]  Consulter http://michel.delord.free.fr/godement-ref.html où vous trouverez un bon nombre de textes de Roger Godement, et en particuliers un de mes préférés de 1971 :  Mathématiciens (purs) ou putains (respectueuses)?

[4] De larges extraits de ce texte sont disponibles au format doc ici : http://histoire.comze.com/clemenceau30juillet1885.doc  .

L’intégrale du document est ici http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5462520q

[5] Rappelons que l’expression est de Jules Ferry et figurait sur son testament.

[6] http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4524

[7] http://motsaiques2.blogspot.fr/2012/03/p-127-louis-pergaud-de-la-guerre-des.html

[8] http://www.hns-info.net/spip.php?article7644

[9] A. Bonifacio, L. Merieult, Histoire de France, Cours élémentaire, classiques Hachette, 1952.

http://pommiers19141918.canalblog.com/tag/Manuels%20scolaires

 

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Lire Pouget, que je ne connaissais pas -je ne connais rien- me rassure. Il y avait quand même des gens pour écrire, comme ils l'entendaient, leur colère. Parce que des fois on a tendance à penser que du temps de nos grands parents, mettons arrière grands parents les gens parlaient gentiment, poliment, "echangeaient des arguments". Là ça rince un peu le discours.

Merci. Je sais, ça ressemble à de la politesse, mais c'est pas juste ça.

J'ai trouvé qq cartes postales du débarquement au Maroc (1908?). Pas pu les acheter, trop.. ça vaut le Tonkin.