Cher Edwy Plenel  

J’étais en train de finir rédiger la première partie du textie  « Jules Ferry, Marie Curie, la  ‘théorie du camp’, la ‘méthode intuitive’ … et autres choses. » dont la dernière partie déjà prévue a pour titre  «  L’héritage positif de Ferdinand Buisson et James Guillaume » lorsque j’ai trouvé votre contribution sur le blog de Claude Lelièvre.  

On ne peut que vous remercier d’avoir rappelé l’importance de Ferdinand Buisson et surtout de James Guillaume qui fut la cheville ouvrière aussi bien de la rédaction de la première version du Dictionnaire pédagogique que de sa deuxième version comme l’explique Ferdinand Buisson dans l’article que lui avait demandé la Vie ouvrière pour son numéro spécial justement consacré à James Guillaume en février 1914. 

 Je m’intéresse depuis assez longtemps à Ferdinand Buisson et James Guillaume : vous pouvez trouver sur la page consacrée à la première édition du Dictionnaire pédagogique d'instruction primaire un certain nombre de textes de F. Buisson, dont certains que l’on ne trouve pas ailleurs sur Internet.

 Je voudrais cependant développer un point de vue qui n’est ni celui de Claude Lelievre ni le vôtre. Vous m’excuserez si, par souci de rapidité, j’avance par images mais la deuxième et la troisième partie du texte « Jules Ferry, Marie Curie […] », donneront une argumentions non réduite à des analogies.

 On peut effectivement affirmer, pour le dire vite, que Ferdinand Buisson est le « bon coté » de Jules Ferry. Mais l’on peut aussi inverser la perspective et s’intéresser aux bons et mauvais cotés de Ferdinand Buisson.  En ce sens les mauvais côtés de Ferdinand Buisson, c’est Jules Ferry.

 Dans les « mauvais cotés » de Jules Ferry figurent non seulement son militarisme colonial ou continental mais aussi toute la partie  de « l’école de la république » qui définit une éducation justement centrée sur ce militarisme colonial et continental. Et même s’il y a d’autres aspects de « l’école de la république » qui sont critiquables, celui-là n’est pas secondaire et suffit donc à dire que l’on ne peut pas « défendre l’école de Jules Ferry ».

 On peut donc dire en un certain sens - j’y reviendrai - que « défendre l’école de la IIIeme république » ce que fait quasiment unanimement la « gauche PC-PS » depuis les années 30  n’est pas obligatoirement le bon choix.

 Je rappelle à tout hasard que la position du mouvement ouvrier n’était pas, jusqu’aux années 30 majoritairement celle-là et que la défense de l’école de la république y est complètement minoritaire et essentiellement représentée par « la droite » du mouvement ouvrier ( je ne parle pas des radicaux où la défense de l’école de Jules Ferry est hégémonique ). On peut noter que, en 1919, la majorité, je dis bien la majorité de la CGT ( avant la scission ) condamne l’école de Jules Ferry :

 La faillite de l'enseignement bourgeois.

1° Le Congrès constate la faillite de la classe bourgeoise en matière d'enseignement ;

2° II déclare périmé le système d'organisation de l'enseignement de la troisième République, système qui n'a su que substituer au dogme de l'Eglise le dogme de l'Etat, et qui s'est préoccupé simplement de maintenir la classe ouvrière sous la tutelle de la classe bourgeoise.

Résolution sur la réforme de l'Enseignement, votée au XIVe Congrès de la Confédération générale du Travail de Lyon, en septembre 1919, sur le rapport de L. Zoretti, délégué du Calvados, in Compère-Morel, Grand Dictionnaire Socialiste du Mouvement Politique et Economique National et International, Publications sociales, Paris, 1923, 1048 pages. Article Enseignement, pages 251-260.

 Je dis cela simplement pour affirmer qu’il est - doublement - faux de laisser croire que la « défense de l’Ecole de Jules Ferry » a toujours été la position du mouvement ouvrier.

 D’un autre coté, il y a un héritage, à mon sens absolument positif, que la gauche PC-PS repousse depuis - en très gros - les années 60, c’est ce que l’on peut appeler « l’héritage pédagogique » de Ferdinand Buisson.

 Par exemple une - je dis bien une car il y en a d’autres - des caractéristiques de la pédagogie recommandée par Ferdinand Buisson au nom de la méthode intuitive est de mettre à mal une vision purement quantitative de la pédagogie qui croit que l’on apprend d’autant mieux que l’on apprend moins : au contraire la pédagogie prônée par F. Buisson s’appuie sur une vison « interdisciplinaire » de la simultanéité des enseignements.

 J’ai montré - et encore partiellement - les avantages pédagogiques de la méthode intuitivede Ferdinand Buisson  en 2004 dans une conférence dans le centre de  Banff ( University of  British Columbia), centre qui est financé par  les universités scientifiques d’Amérique du  Nord . Je précise ces détails pour indiquer que le public n’était pas français et ne réagissait donc pas automatiquement positivement et de manière pavlovienne à l’évocation de Jules Ferry. 

Cette conception de la méthode intuitive perdurera jusqu’aux années 60, mais seulement « pratiquement », c'est-à-dire sans que l’on soit capable de la défendre contre la vague « structuraliste » qui prônera, pour le primaire, l’enseignement direct de concepts venant de l’axiomatique pour le calcul et de linguistique pour le français, c'est-à-dire de concepts dont la compréhension non superficielle et non mécaniste vient non pas au début mais « après » et n’ont donc aucune place, en tant qu’enseignement explicite, en primaire.

Si l’on se place dans la perspective de Ferdinand Buisson, on peut dire que l’ensemble des réformes du primaire des années 1960/70 est la deuxième mort de la méthode intuitive, Buisson ayant expliqué lui-même les conditions de sa « première mort » au XIXème siècle.  On pourra trouver dans ma conférence de Banff un certain nombre de détails, je voudrais simplement donner l’exemple du calcul pour illustrer ma thèse.

Jusqu’en 1970,

1) on apprend simultanément le calcul et la numération : au programme de CP figure les quatre opérations car par exemple il n’est pas possible d’apprendre la numération sans connaitre la multiplication puisque 243 signifie bien 2 fois100 plus 4 fois 10 plus  3.  Et le a compréhension de la multiplication est facilitée si l’on apprend simultanément la division.

2) on apprend simultanément les mathématiques et la physique notamment par ce que l’on appelle les « opérations sur les nombres concrets », c'est-à-dire sur le quantités avec unités du type 2 cm et 3 cm ; on peut  écrire   2 cm + 3 cm = 5 cm et 2 cm × 3 cm = 6 cm² et l’on sait que l’on ne peut pas écrire, parce que cela n’a pas de sens,  3 soleils × 4 €.

 A partir de 1970, le programme de maths modernes au primaire qui se réclame explicitement des allègements, allège effectivement :

1) Le programme de CP en calcul ne comprend plus que la numération et l’addition ( exit soustraction, multiplication et division)

2) On ne fait plus, et dès le CP,  du calcul sur les « nombres concrets »  mais des « mathématiques pures » et dans ce cadre il est interdit « d’écrire les unités dans les opérations » puisque l’écriture   ‘2 cm + 3 cm = 5 cm’ "n’est pas mathématique" (ce qui est d’ailleurs mathématiquement faux).

 Et là, on commence peut-être à comprendre pourquoi on a « oublié » la méthode intuitive de Buisson puisque tous les mouvements pédagogiques partisans des réformes des années 70,  c'est-à-dire la quasi-totalité des mouvements pédagogiques, l’ont combattue.

Donc la gauche ‘moderne’ PC-PS (ou PS-Melenchon), depuis bien longtemps, défend assez fermement « l’école de Jules Ferry » qui est assez indéfendable en tant que telle.  Mais elle s’oppose très fermement à ce qui est le plus intéressant dans l’école de Jules Ferry et qui est un des sommets de la pensée pédagogique, je veux dire la méthode intuitive de Ferdinand Buisson et ses implications sur la définition des programmes et progressions.

 Ce n’est pas ce que l’on peut appeler avoir tout faux ?

 Cabanac, 21 mai 2012

Michel Delord  

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