Memorial ACTe, Code Noir : Enquête sur une Guadeloupe meurtrie et divisée

Un Mémorial ACTe objet de toutes les controverses, le livre d'un historien dont la thèse –le Code Noir était protecteur pour les esclaves– (sic) ont mis le feu aux poudres. SI le déni de l'histoire ou sa falsification ne sont pas nouveau aux Antilles, un nouveau cap vient d"être franchi.

La fête sera grandiose. Chefs d’Etat étrangers conviés, ministres et  parlementaires qui feront le déplacement : le 10 mai, François Hollande inaugurera, en grande pompe,  le Memorial ACTe de Pointe à Pitre, un immense lieu de mémoire de la traite négrière, de l’esclavage et des abolitions.

Mais sans les Guadeloupéens, car le lieu ouvrira ses portes au public en juillet. Ce lieu de réconciliation  des mémoires selon Victor Lurel est aujourd’hui devenu celui de toutes les discordes. « Folie des grandeurs », « mégalomanie » : les polémiques sur le coût du bâtiment, officiellement 83 millions d’euros, chiffre contesté, aucun document officiel ne le confirmant, la Région en assumant la majeure partie. A cette facture s’en ajoute une autre, de 4 millions d’euros par an pour les frais de fonctionnement : face à ces dépenses somptuaires dans un pays exsangue où le taux de chômage des jeunes atteint 60 %, les Guadeloupéens sont éberlués.

Mais un autre enjeu et une autre polémique – et pas des moindres–  enfle autour de ce mémorial, c’est  sa philosophie. Quelle histoire de la traite négrière ? Quelles mémoires ? Qui plus est dans un lieu construit au cœur d’une des dernières « colonies » françaises puisque l’Etat qui commémore est le même que celui qui a asservi. Et cet enjeu ne concerne pas que les lointaines Antilles mais l’histoire de la France, dont l’esclavage et la colonisation sont partie intégrante.

L'enjeu : rendre aux Guadeloupéens leur histoire ou la falsifier

C’est Luc Reinette, indépendantiste convaincu, fondateur du Comité International de Peuples Noirs (CIPN) qui, en 1998, lance l’idée de construire au cœur des Antilles un « musée caribéen de l’esclavage et de la traite négrière ». Victor Lurel relèvera le gant. Le projet scientifique et culturel est validé en 2007.  Mais en septembre, plusieurs personnalités commencent à exprimer leurs doutes. Un collectif pour la vérité historique se monte, plusieurs lettres ouvertes adressées à Victor Lurel commencent à circuler. Pour George Lawson Body, maître de conférence à l’université des Antilles et de Guyane dénonce « une campagne révisionniste organisée autour du Memorial ». Alors qu’il est membre du conseil scientifique du Memorial, Luc Reinette évoque une « dérive philosophique » du projet. Quelques jours plus tôt,  des artistes regroupés autour du grand peintre Michel Rovélas, tirent la sonnette d’alarme :

« S’agit-il de faire de cet endroit un lieu raisonné mais critique de l’esclavage perpétré en Guadeloupe et de l’histoire coloniale en  général ? (…) ou un lieu d’évitement, un lieu de détournement propre  à faire de la mémoire traumatisée (la nôtre), par une atroce injustice, l’instrument ‘’scientifique’’ par la méthode, mais esthétisée, d’une intégration forcée à la ‘’mère patrie ‘’. Une entreprise pédagogique en quelque sorte qui servira une politique, déjà ancienne, d’assimilation, ou d’intégration qui ne dit pas son nom. »

La question que pose Michel Rovélas est précise : ce musée sera-t-il un instrument pour jeter aux oubliettes, les fondements de l’histoire du peuple guadeloupéen et donc son identité ou au contraire un moyen pour lui de retrouver son histoire ? En clair, une fiction de la France une et indivisible, défenseuse éternelle des droits de l’homme, abolitionniste ou un moyen de éclairer l’histoire l’esclavage et la colonisation.

"La reprise des thèses de Petre Grenouilleau"

En mai 2014, un document officiel de présentation a suscité un tel émoi qu’il a été retiré de la circulation, une erreur selon les responsables. Pourtant, peu après, sur des panneaux de présentation dans la maison du Mémorial ACTe, qui présente le futur monument,  c’est la même conception de l’histoire qui est développée : sous-estimation les responsabilités de l’Europe et de la France en particulier dans la traite transatlantique présentée comme le début de la mondialisation, accent mis sur  la complicité des rois africains à ce trafic. Un déni d’histoire pour Luc Reinette qui rappelle, dans sa lettre ouverte, que si certains furent complices, en faire une généralité est une révision historique. Et de préciser que dans les musées nord-américains, si  la participation de certains  rois est citée, elle n’est jamais généralisée, car cela signifierait que la traite transatlantique s’est faite d’un  commun accord entre l’Europe et l’Afrique. « Ils veulent faire porter le chapeau de la traite aux Africains. Ce que j’ai vu, précise Eli Domota, c’est la reprise des thèses de Pétre Grenouilleau. » Olivier Petre Grenouilleau, est cet historien dont les travaux ont été contestés dans le monde universitaire en 2005, tant sur sa conception de la traite négrière comme un échange qui aurait été « égal » entre les continents africain et européen, que sur les chiffres avancés. (1)  On reparla d’erreurs. Mais le projet ne fut pas éclairci.  Et  ne l’est pas plus à quelques jours de la venue de la venue de FH. Aujourd’hui Michel Rovélas, ne sera pas à la sauterie de dimanche. Luc Reinette la boycottera et souhaite monter un comité de vigilance. Et dans une lettre ouverte, il  demande à François Hollande « des excuses, au nom du peuple français, pour les crimes commis dans le cadre de la déportation de millions de d’infortunés, de leur mise en esclavage et de leur exploitation forcenée du 15e au 19e siècle » Et de rappeler le geste du pape Jean Paul II, s’agenouillant à Gorée pour demander pardon aux peuples noirs, au titre de la responsabilité de l’Eglise…

Quant au l’UGTG, avec le LKP et d’autres organisations, elles appellent à un rassemblement la veille des festivités pour  « honorer la mémoire de leurs ancêtres salie par l’hypocrisie qui entoure l’inauguration du Mémorial Acte ». Comme réconciliation, on fait mieux.

Les crispations autour du Code Noir 

Ces flous autour du Memorial sont venus envenimer une situation très tendue sur les questions d’histoire et de mémoire. On a vu pour la première fois, un groupe de békés ériger une stèle aux premiers blancs européens arrivés sur l’Ile. Saisie, la justice n’a pas jugé qu’il y avait apologie de crimes contre l’humanité sous prétexte que ceux-ci n’étaient pas inscrits sur ladite stèle.
Précédemment, les relaxes du chef d’inculpation, respectivement, d’incitation à la haine raciale pour Sylvie Hayot et d’apologie de crime contre l’humanité de Huges Despointes,  les deux plus grandes familles békés des Antilles, avaient ulcéré la population guadeloupéenne (2).

Enfin c’est autour d’un livre sur le Code Noir d’un enseignant chercheur de l’université de Guadeloupe, Jean-François Niort que la société s’est profondément divisée. Intitulé Le Code Noir, idées reçues sur un texte symbolique, (3) ce livre est  une vulgarisation en direction d’un public profane, d’un texte sur le même sujet édité chez Dalloz. L’idée centrale qu’il défend est celle d’un édit royal plus protecteur pour l’esclave, dont la preuve se situe dans la présence d’articles reconnaissant son humanité imprescriptible cohabitant avec d’autres, le réifient  comme le fameux article 44, où l’esclave est désigné comme bien-meuble. La clé de l’incohérence du texte se situant, selon l’auteur, dans le droit de l’époque, hérité du droit romain, où personne et humanité sont dissociés, contrairement au droit moderne.

Ce livre se veut une remise en question de l’ouvrage de Luis Sala-Molins, Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, qui, en 1987, sortit des oubliettes où il était plongé depuis un siècle, ce texte fondateur du droit colonial français. Dans cet livre, l’édit royal de 1685 est analysé comme le texte le plus monstrueux produit par la modernité car il légalise, institutionnalise, la pratique de la vente d’êtres humains, qualifiés de biens meubles (art.44) propriétés d’autres humains. En ce sens, chosifiés. Pour Louis Sala-Molins, les articles « plus favorables » à l’esclave ne lui conférant pas une humanité qu’on lui dénie. L’obligation de baptiser le droit de se marier, de nourrir et vêtir l’esclave établissant l’absolue perversité de la loi, car non seulement le maître asservit  l’esclave mais celui-ci lui doit reconnaissance. Pour l’universitaire américaine Joan Dayan (4), l’horreur absolue du Code Noir se situe là : « Vous commettez le mal, puis vous réparez le mal que vous avez commis ; le bourreau devient le sauveur ; contrairement aux apparences, l’acte de bienveillance perpétue la brutalisation. »

A sa sortie en 1987, le texte est salué par la presse et par Robert Badinter, alors président du Conseil constitutionnel : « Le Code Noir définit un droit de l’esclavage fondé sur le non-droit, un système monstrueux où l’homme sujet de droit, n’est plus qu’objet de droit… » (5)

Pour Olivier Lecour Grandmaison, historien spécialiste de l’histoire coloniale, qui a beaucoup travaillé sur le Code de l’Indigénat dans l’Algérie française : « L’article 44, la qualification de l’esclave comme bien-meuble est le fondement du Code Noir, qui établit la sous-humanité de l’esclave par rapport au sujet français de la monarchie. La fonction première de ce texte n’est pas de protéger les esclaves face à leurs maîtres mais de permettre leur exploitation maximale. Ceux-ci étant cheptelisés,  il faut leur assurer un standart de vie minimale. Les fonctions qui peuvent apparaître comme « protectrices » ont pour objet de pérenniser leur exploitation et leur vente au meilleur prix. »

Analyser le Code noir comme  une juridiction d’exception émise par l’Etat français, codifiant et institutionnalisant l’esclavage ou comme un  texte reflétant «le droit de l’époque ou les mœurs sont très durs, les prostituées étant par exemple marqués au fer rouge »  où cohabitent réification et dispositions favorables aux esclaves contre leurs maîtres, donc protecteur, ne conduit pas aux mêmes conclusions, notamment en terme d’analyse des responsabilités de l’Etat français et donc en termes de réparations.

Dans son étude sur cette question de l’humanité  de l’esclave parue dans les Cahiers aixois d’histoire des droits de l’outre-mer  français en 2012 (6), Jean-François Niort, en conclusion, l’anaylse parfaitement :  « Que reste-il de cette étude sur la question très sensible des repartions de l’esclavage ? (...) Il est juridiquement beaucoup plus incertain de stigmatiser le Code noir et l’Etat français à son époque, puisque (…) la conception moderne de l’humanité-personnalité juridique n’est pas encore consacrée juridiquement »

Jean-François Niort, qualifie de travail de Louis Sala-Molins  de travail « pour militants ».  Réducteur pour le moins, voir désobligeant pour un philosophe qui a écrit plusieurs sommes sur la question (7). Mais derrière les mots, c’est un désaccord sur la philosophie juridique et politique d’un texte. Et c’est ce même désaccord  qui conduit quasi toutes les organisations de la société civile, dont la très puissante UGTG, dont on ne peut contester la légitimité populaire, à être vent debout contre ce livre.

Du rôle de l'historien

A la suite de l’intervention d’un individu, peu inspiré, demandant le départ de l’historien concerné, ses pairs, en Guadeloupe et dans l’Hexagone, puisqu’une pétition a été initiée par le Conseil national des universités (9) le soutiennent au nom de la liberté de l’histoire. Ce débat, toutes proportions gardées, a des similitudes en ce qui concerne le revendication de la liberté de l’historien, avec celui de 2005, lors de mobilisation des historiens contre l’amendement sur l’enseignement des aspects positifs de la colonisation (10) et leurs divisions (11). Gérard Noiriel, historien, directeur d’Etudes à l’EHESS, un des initiateurs de la première pétition contre ledit amendement rappelle qu’elle n’eut au départ aucun succès. Et que c’est l’intervention de l’Algérie, ex colonie et la « mobilisation des élus et de la population des TOM-DOM » qui mit le gouvernement en difficultés. La révolte des banlieues, une rentrée plus tard, eut définitivement raison dudit amendement retiré par décret en 2006. Les réactions du peuple ne sont pas toujours à négliger.  (12)

Dans un texte fondateur du Comité de vigilance pour les usages de l’histoire  constitué au printemps 2005 pour lutter contre les instrumentalisations de l’histoire notamment, ses auteurs, Gérard Noiriel et Nicolas Hoffenstadt posent un débat de  fond sur le rôle de l’historien (12). « Les membres du CVUH refusent de s’enfermer dans leur « tour d’ivoire » car ils estiment que l’histoire n’est pas l’apanage des seuls universitaires. Dans une démocratie, ce sont toujours les citoyens qui ont le dernier mot. Les enseignants et les chercheurs doivent donc « rendre des comptes » en intervenant dans l’espace public pour défendre les acquis de la recherche, la fonction critique et les idéaux de la science. (…)

Il nous semble au final que face à de telles demandes d’histoire/mémoire et de tels enjeux, la politique de la tour d’ivoire serait une singulière conception du métier et surtout de la place du savant dans la cité. Il ya sans doute, plutôt à réinventer des rapports entre « savant » et « profanes »(…) D’inventer des lieux, opposés à « une recherche confinée », qui rassemblent des compétences variées, « experts » et « profanes », pour discuter des enjeux, notamment controvesés, à la double dimension technique (comme le métier d’historien le requiert) et sociale. »

C’est peut-être ce qui manque en Guadeloupe tant dans la conception de la construction d’un Memorial  que dans l’affaire du Code Noir, Guadeloupe où ces enjeux mémoriels sont décisifs. Les mots d’ « ignorants » et de « savants » pour qualifier les  oppositions en place utilisés par Marcel Dorigny sont-ils les mieux à même de faire avancer le débat? (13)

Quant à la question de la liberté de l’historien, qu’il préfère qualifier  d’autonomie pour la recherche, Gérard Noiriel, rappelle qu’elle se pose avant tout par rapport aux pouvoirs publics. De ce point de vue, on s’étonne que la post-face du livre de J.-F. Niort soit signé par le président du Conseil général de Guadeloupe.

Le livre est donc soutenu par le Conseil général, cad par la puissance publique. Drôle de conception de l’indépendance de la recherche.  Et nouvelle illustration d’une possible instrumentalisation de l’histoire quand on lit les propos du président : « Le conseil général (..) est profondément attaché à la structuration de l’opinion publique guadeloupéenne, a pleinement conscience de la nécessité d’encourager la parole de mémoire sans céder aux mythes et aux idées reçues. » Mémoire et histoire n'on rien à voir avec les pouvoirs en place. La convergence de vue entre l’auteur du livre, par ailleurs membre du conseil scientifique du Mémorial Act et le pouvoir politique n'est pas vraiment de nature à calmer les esprits. 

 

(1) http://lmsi.net/Traites-negrieres-et-esclavage-les

Olivier Petre Grenouilleau, contesté dans le monde universitaire sur ses travaux sur l’esclavage fut attaqué en justice par le Collectif des Antillaise et Guyannais en 2OO5 à la suite de ses propos dans le JDD. C’est contre cette plainte en justice  que  la communauté universitaire  l’a soutenu. La plainte fut retirée.

(2) http://blogs.mediapart.fr/blog/michelle-guerci/210313/eli-domota-regine-delphin-vient-detre-relaxee-cest-une-tres-belle-victoire-pour-nous

(3) Le Code Noir, idées reçues sur un texte symbolique, Jean-François Niort, Le Cavalier bleu éditions.

(4) In Abolir l’esclavage, une utopie coloniale, Françoise Vergès.

(5) Texte de Robert Badinter dans Le Nouvel Observateur, 19-25 juin 1987.

(6) http://jfniort.e-monsite.com/medias/files/le-code-noir-et-l-humanite-de-l-esclave-cahiers-aixois.pdf

(7) Le Dictionnaire des inquisiteurs : Valence, 1494 [« Repertorium inquisitorum »], Paris, Éd. Galilée. Le Code noir ou le Calvaire de Canaan, Paris, PUF. Sodome : Exergue à la philosophie du droit, Paris, Albin Michel, L'Afrique aux Amériques : le Code noir espagnol, Paris, PUF. Les Misères des Lumières : Sous la raison, l'outrage, Paris, Robert Laffont. Le Livre rouge de Yahvé, Paris, la Dispute,.

Esclavage et réparations, Paris, Lignes…

(8) Le Code Noir, idées reçues sur un texte symbolique, p.14

(9) http://creoleways.com/2015/04/10/code-noir-jean-francois-niort-menace-les-historiens-de-guadeloupe-font-bloc-contre-la-censure/

(9)http://www.unjf.fr/recherche/nomodos/110-breve/8214-cnu-sect-03-petition-de-soutien-a-j-fr-niort-hist-du-droit-univ-antilles

 

(10) Loi du 23 février 2005, article 4, imposant à l’université et aux programmes scolaires de reconnaître le rôle positif de la présence française outre-mer.

(11) http://www.patrick-weil.fr/wp-content/uploads/2014/07/2007-Politique-de-la-memoire.pdf

(12) http://cvuh.blogspot.fr/2007/03/les-historiens-et-les-autres-sur-le.html

(13) http://guadeloupe.la1ere.fr/2015/04/10/la-polemique-autour-du-livre-de-jean-francois-niort-continue-246707.html

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