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Billet de blog 24 août 2016

Burkini: Jean-Luc Mélenchon partage l'affront fait aux musulmanes

Dans Le Monde du 24 août, JLM condamne les « militantes provocatrices en burkini ». En quelque sorte, il choisit son camp. Les citoyens de gauche, musulmans ou non, étaient en droit d'attendre autre chose du candidat dit de la France insoumise. La gravité du climat qui s'installe dans ce pays nécessite de revenir sur l'immense responsabilité de la gauche « républicaniste » dans la situation.

Michelle Guerci
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Dans une interview au Monde du 24 août (1),  à une question sur le burkini, Jean-Luc Mélenchon répond : «C’est une provocation politique.» On aurait pu croire que ladite provocation concernait l’arrêté pris par le maire de Nice et ceux qui l’ont suivi (2). Ou encore Manuel Valls qui a clairement affiché son soutien à ces maires. Ou encore ces policiers municipaux qui se baladent sur les plages de Nice et demandent aux femmes voilées de se dévêtir. Non. La provocation qu’évoque Jean-Luc Mélenchon concerne les femmes musulmanes qui se baignent en burkini. Et le candidat de la France Insoumise de poursuivre : «L'instrumentalisation communautariste du corps des femmes est odieuse. C'est un affichage militant. mais quand on est l'objet d'une provocation, mieux vaut ne pas se précipiter dedans [...] La masse des musulmans est excédée par une histoire qui les ridiculise. Valls a eu tort d'en rajouter. »

Il ressort de cette interview que JLM, ne condamne ni les maires qui ont pris ces arrêtés, ni Manuel Valls qui les a soutenus,  ni la droite sarkoziste qui a orchestré cette campagne, ni le gouvernement qui laisse faire (3), mais des femmes accusées d’instrumentaliser leur propre corps ou de l’être par leurs maris, pères, cousins... Bref la fameuse COMMUNAUTE. JLM n’aurait-il pas été informé des derniers événements de Nice ? N’a-t-il pas vu ces photos d’une femme en legging et tunique turquoise, foulard sur la tête, se reposant paisiblement sur la plage pendant que ses enfants se baignent, sommée par ces policiers municipaux en tenue de se déshabiller, puis verbalisée, et contrainte de payer une amende pour pouvoir rester sur la plage ? (4)

Tout à sa tactique de campagne, il utilise la même réthorique qu’un Valls : dénoncer l’extrême droite en en se faisant son propagandiste. Car sur cette question, il y a une feuille de cigarette entre le candidat de la France insoumise, la droite et MLP. Marine Le Pen par exemple demande l’interdiction du burkini salafiste, et JLM dénonce des provocatrices militantes (salafistes), sauf qu’il appelle à ne pas tomber dans la provocation, cad l'interdiction. Divergence de fond, on le voit. Et les arguments sont les mêmes : rengaine sur la libération des femmes et le communautarisme…. Le communiqué officiel du PG rédigé par son secrétaire à la lutte contre les discriminations et la laïcité (incroyable intitulé, quel rapport entrée les deux ?) est précis : « Le burkini est le fruit d'une offensive religieuse salafiste qui ne concene qu'une partie de l'islam [...] La question politique à résoudre reste celle du combat des femmes pour accéder librement à l'espace public.» Sic. On est tenté de rire pour ne pas pleurer.

Une tenue militante salafiste : contrevérités grotesques

Pour ne pas proférer des contre-vérités aussi grotesques, on ne saurait trop conseiller aux responsables du PG  de lire les chercheurs spécialistes de l’islam, qui comme Olivier Roy (4), expliquent que ce vêtement est interdit sur les plages wahhabites où les femmes sont interdites de baignades de fait, qu’il il est né en Australie très récemment (2003), conçu par une femme qui voulait faciliter les bains de mer de femmes ne souhaitant pas se déshabiller à la plage. JLM et le PG ont le droit de ne être en accord avec ce type de tenue mais c’est une liberté individuelle imprescriptible. En tout cas, les femmes pourchassées pour burkini ou, depuis hier pour legging avec tunique, doivent savoir qu’elles ne seront pas défendues par le candidat de la France insoumise.

Alors il faut que les choses soient claires. Car ce climat nauséabond de chasse à la femme en burkini ou au voile est une ignominie. La masse des musulmans est excédée par cette affaire, mais pas «parce qu'elle les ridiculise», contrairement aux propos de JLM. La masse des musulmans n’en peut plus d’être stigmatisée tantôt au nom d’une laïcité totalement détournée de ses fondements (jupes longues, tenue ostentatoire, viande hallal, menus de substitution...), au nom des droits des femmes dont toute la classe politique de contrefout, sauf quand il s’agit des musulmans, au nom de la lutte contre le terrorisme où elle sommée de se prononcer tout en se faisant discrète, au nom des troubles à l’ordre public (cf ces arrêtés municipaux) alors qu’ils n’ont qu’une fonction : créer du désordre public contre les musulmans. (4)  Mélenchon, le vieux briscard, quarante ans de politique professionnelle au compteur, n'aurait pas compris que cette campagne sur le burkini et ces arrêtés orchestrés par le Parti des républicains étaient des ballons d'essai ? Que demain, ils iraient plus loin, eux, les seuls provocateurs dans cette affaire ? 

« C’est quoi l’étape d’après, le fichage ?» 

La masse des musulmans, par ailleurs électeurs et celle des non musulmans de gauche tout aussi électeurs n’est plus dupe. Le racisme républicain à « gauche » a une responsabilité majeure dans le désastre actuel. Olivier Roy le redit, la focalisation sur l’islam (depuis des décennies maintenant, donc bien antérieure aux attentats), est liée à la conjonction entre une droite traditionnelle liée à la défense du christianisme et une gauche laïcarde et anticléricale qui a voulu ériger l’athéisme en religion d’Etat. 

Pour  rappel, voici, par exemple, une liste – non exhaustive – de personnalités politiques ou médiatiques passées de la gauche de Jean-Pierre Chevènement, l’homme choisi par François Hollande pour la direction la Fondation de l’islam de France, à l’extrême droite ou à la droite dure  : Florian Philippot, Paul Marie Couteaux,  Eric Zemmour, Elisabeth Levy, Natacha Polony,.. (5) Pas encore nommé ledit « Che » s’est précipité pour demander aux musulmans de France de la discrétion. Aucun responsable politique n’a dénoncé ces propos de l’ancien préfet de la région d’Oran qui ont ulcéré les musulmans. Et pas qu'eux si l'on en juge les multiples réactions sur twitter. « C’est quoi l’étape d’après, le fichage ?» ont réagi certains d’entre eux dans l’Obs.

1933, un journaliste objectif : «Les Juifs ont manqué de prudence. On les remarquait trop»

Pour l'écrivain Serge Quaddrupani, « Un cran vient d'être franchi, qui ressemble beaucoup à un point de non-retour dans la fabrication d'un bouc émissaire. [...] Et de rappeler qu’en septembre 1933, un journaliste qui se voulait objectif et mesuré […] , laissait tomber à propos de l'Allemagne hitlérienne et, à propos des persécutions antijuives, laissait tomber : «A coup sûr, les Juifs ont manqué de prudence. On les remarquait trop.» (6) JLM est un homme dont on vante la culture. Pourquoi n’est-il pas capable de faire ce rapprochement ? Comme tous ceux instrumentalisent qui la question musulmane pour faire des voix ou par peur d’en perdre ? Mélenchon draguerait-il en eaux troubles, comme certains l'ont dit après sa sortie à propos des travailleurs détachés «qui viennent voler le pain » des Français ? 

Mais cette prise de position burkinienne vient de plus loin. JLM appartient à ce camp à « gauche » comme un Valls, un Chevènement… qui n’ont cessé de répéter, depuis des années, que la religion est une affaire privée devant s’exercer dans l’espace privé. En contradiction absolue avec la lettre et l’esprit de la loi de 1905 qui autorise l'expression religieuse dans l'espace public, comme l'a rappelé l’Observatoire de la laïcité dirigé par Jean-Louis Louis Bianco. Lequel, n’a d’ailleurs pas bénéficié non plus du soutien de JLM lors de la campagne acharnée pour sa démission orchestrée par Manuel Valls devant le très communautaire Crif, en janvier 2016. A ce camp à «gauche» qui au nom de cette fiction d'une "république une et indivisible", n'ont cessé de combattre le «multiculturalisme» incontournalble pourtant de la société française. 

Des "sauvageons" de Chevénement aux "larbins du capitalisme" de JLM

Sur les discriminations que subissent les populations issues de l’immigration postcoloniale, sa discrétion est assourdissante. Lors de la mort d’Adama Traoré après son interpellation le 19 juillet 2016,  JLM dénonce « une militarisation de l’action policière » et ajoutera « M. Adama Traoré n’est mort que du fait de son interpellation.» Prise de position saluée par des militants associatifs mais brocardée sur twitter par des membres de familles de victimes de crimes policiers rappelant son silence lors de la mort d’un des leurs. Pendant l’été, la caravane de la France insoumise est allée en banlieue…Devant les déclarations de JLM les appelant à voter, les militants associatifs sont plus que circonspects. Pourquoi faire le déplacement de l’autre côté du périphérique maintenant et pas avant ? Comme le PS de Hollande en 2012. Les habitants des banlieues savent que leurs voix sont recherchées pendant les élections. Mais ils ont de la mémoire. En août 2012, des émeutes éclatent à Amiens Nord, à la suite d’une énième intervention musclée de la BAC, au cours d’une repas de deuil cette fois. L'alors porte-parole du Front de Gauche qualifiera les jeunes révoltés de « bouffons, crétins, larbins du capitalisme ». Ce qui lui valut une lettre ouverte de membres de son parti en désaccord sur le site Rue 89. Dans les années 1990,  Chevènement parlait, lui, de « sauvageons ».

La guerre d'Algérie, "une guerre civile"

JLM voudrait ne pas parler de ces questions de religion et de discrimination qui "éloignent des vrais problèmes". Sauf que cette vieille réthorique (utilisée sur les combats féministes, les luttes antiracistes) ne fonctionne plus du tout. Parce que tout un pan de la population de ce pays est mise à l'index. Impossible pour un homme politique responsable de reléguer cette réalité au second plan. Impossible aussi de ne pas faire le lien entre ces « trous noirs » du candidat de la France insoumise et son rapport à l’histoire de la colonisation. Lors d’une conférence à  Alger, en févier 2013, il sidère son auditoire, en qualifiant la guerre d’indépendance du peuple algérien, de« guerre civile ». Et la condamnation par la France de ses crimes en Algérie, de « perte de temps ». Ce qui a hérissé, la encore, jusque dans les rangs de son propre parti (7).  Enfin, l’homme qui considère que Tarik Ramadan est infréquentable peut-il comprendre l’effet que produit sur l’électeur de gauche, ses amitiés (passées mais d'un passé très récent) avec un Zemmour ou un Buisson ? (8)

Nous sommes nombreux à avoir honte de ce qui se passe. A avoir honte –parce que nous sommes de gauche – de cette gauche qui se tait devant les abjections que subissent les musulmans de ce pays, et notamment des femmes pour un simple vêtement. Le drame qui se prépare en 2017 nécessite de mettre les pendules à l’heure. Toutes les pendules. Un responsable politique, surtout s’il se prépose à la candidature «suprême» ne peut attendre que l'on se se taise sur le passé. La meilleure façon d'éviter le passif.

 (1)http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2016/08/24/jean-luc-melenchon-je-suis-le-bulletin-de-vote-stable-et-sur_4987052_823448.html

 (2) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/08/16/01016-20160816ARTFIG00290-plusieurs-communes-interdisent-desormais-le-burkini-sur-leurs-plages.php

(3)Et ce n’est pas la déclaration d'un B. Cazeneuve, qui a reçu le CFCM a la demande de ce dernier, appelant à ne pas "stigmatiser" qui change quoi que ce soit au problème

 (4) http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160822.OBS6680/siam-verbalisee-sur-une-plage-de-cannes-pour-port-d-un-simple-voile.html

 (5) http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2014/11/08/et-zemmour-devint-zemmour_4520705_823448.html

"Au milieu des années 1990, Eric Zemmour flirtait vec la Fondation Marc-Bloch, où des journalistes, comme Elisabeth Lévy, dénonçaient la « pensée unique » de l’intelligentsia française. Une petite bande souverainiste dont la trajectoire laisse rêveur. En 2002 (Zemmour vote pour Chevènement), ces « nationaux-républicains » commencent par dénoncer le front anti-Le Pen et l’antifascisme de salon qui fait descendre la jeunesse dans la rue. Puis décontaminent patiemment les idées du FN, quand ils ne rejoignent pas directement la formation d’extrême droite, comme l’ex-plume du « Che » Paul-Marie Coûteaux, et investissent les médias. "

 (6) Le blog de Serge Quaddrupani

(7 ) http://vivelepcf.fr/1822/pour-melenchon-la-guerre-dalgerie-na-ete-quune-guerre-civile/

 (8) http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2014/11/08/et-zemmour-devint-zemmour_4520705_823448.html

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