Ils sont 5 à 600 assis, debout dans les travées, serrés les uns contre les autres. Le « fameux » amphi N de Tolbiac est bondé. Il est 19h et une sacrée préparation de l’après-31 est en train de se jouer.  Car demain, c’est sûr, ils le savent, ca sera puissant « plus puissant que le 9, plus puissant que le 17… ». Alors là, ce meeting de convergences de luttes est d’importance.

La répression et la mise en scène de la pseudo-reculade avec la séquence dite des « syndicats réformistes » n’ont fait que renforcer la détermination. Ils savent qui ils ont en face, « un gouvernement dont ils ne sont pas déçus, car ils n’en attendaient rien », mais là, c’est trop. La loi travail finalement, c’est la goutte d’eau.  La colère, la conviction d’un futur empêché, ils la disent. Après la prise de parole d’une étudiante de Paris 8, puis celle d'une de Tolbiac, les invités se succèdent .

Un représentant des lycéens d’abord. Après les événements de Bergson, une vingtaine de lycées parisiens (Bergson, Voltaire, Paul Valéry, Jacques Decour, Claude Bernard...) doivent être fermés demain sur demande des chefs d’établissement.Mais selon le porte-parole des lycéens, la mobilisation sera forte notamment car l’agression de l'un d'eux à Bergson par un CRS a révolté les lycéens du 19e et d’ailleurs.

"A la SNCF, les gars sont très énervés"

Suit un cheminot de Sud : « Ce n’est pas une journée d’action qui fera reculer le gouvernement. On va voir demain ce qui se passe dans les AG mais les gars sont très énervés. On a déposé un préavis de grève sur deux mois. La grève peut donc être reconduite dès le 1er avril. Mais votre mouvement à vous, la jeunesse est décisif. Si on continue, la gratuite des trains pour les mobilisations devra être votée ». Ovations debout de l’amphi qui résonne : « Grève générale, grève générale !»

Fiodor Rilov, avocat des Goodyear, qui les représente en l’absence de Mickaël Wamen prend la suite : « Le code du travail n’est pas révolutionnaire, mais il protège les salariés, là il n’en restera plus rien ou quasi. Un patron pourra licencier sans que cela lui coûte, ou si peu.. »  Acclamé lui aussi. : Le « Tous ensemble » qui retentit alors prend soudain une  puissance qu’on ne lui connaissait plus depuis longtemps, celle de la sincérité peut-être…

Suit un représentant du mouvement étudiant sud africain Fees Must fall  qui a réussi, après une longue et massive mobilisation, à bloquer l’augmentation des frais de scolarité, d’inscription et de logement, mais aussi à mettre fin à l’externalisation à l’Université. Les travailleurs surexploités par des compagnies de sous-traitance ont été embauchés directement par l’Université avec des meilleures conditions de travail. « C’est un mouvement de masse étudiants-salariés qui nous a permis de gagner. Mais c’est aussi un mouvement pour la décolonisation de l’université, qui est l'emblème des Blancs libéraux. » Et de rappeler que tout avait démarré pour que la statue de Cecil Rodhes, homme politique et colon britannique, soit retirée de l'esplanade de l'université du Cap. Mouvement de masse, unitaire, décolonial, le « printemps sud africain » de la fin 2015-janvier 2016 est lui aussi acclamé notamment quand son représentant conclut sur « la responsabilité de chaque génération » dans la marche du monde.

Après les messages de Rancière et de Balibar, Lordon acclamé

La lecture des messages de soutien de Jacques Rancière et d’Etienne Balibar, passages de témoin générationnels précisément, sont ovationnés. Puis vient le tour de Fréderic Lordon. Invité à la suite d’une tribune écrite sur la répression violente du 17 mars dans l’université (1). Il rappelle d'abord qu'en 2010, le mouvement étudiant anglais en lutte contre Cameron pour la gratuité des études manifestait en scandant, à la française, le fameux « tous ensemble ». Hurlements dans la salle et reprise of course ! «Déjà les jeunes pour ce pouvoir, c’est la hantise, mais les jeunes et les salariés c’est la hantise au carré !» Et d’ironiser sur cette « tribune  cauchemar » pour le pouvoir. La salle est conquise. Un air de liberté, de fol espoir flotte sur l’amphi. «Ce pouvoir que rien ne retient depuis trente ans se croit tout permis.[...] La loi travail n’est finalement plus le problème. [...] Nous voulons sortir de l'état d'enfance de la politique, sortir de minorité. Et cela risque de ne pas bien se passer avec l'Etat. [...] Le monpole parental n'aime pas être défait. La puissance tutélaire qui se croit la seule puissance affirmative a pour habitude de cantonner ses sujets à la réception passive, c'est-à-dire au droit de dire oui ou, à la rigueur, de chouiner un peu de préférence entre République et Nation. [...] Nous ne revendiquons rien car revndiquer c'est dèjà se soumettre. Cette loi travail ou loi capital aura eu le merveilleux pouvoir de nous réunir. La vrai question, la seule, et elle n’est pas nouvelle – les années 70 se l'étaient déjà posée pour leur compte– est :  qui a besoin de qui [...].  Et je ne donne pas cher de leur peau le jour où tout le monde aura conscience de cela. A demain dans la rue et à la Nuit Debout. »

C’est peu dire que l’amphi explose alors : « Tous ensemble, tous ensemble, grève générale, Tous ensemble, tous ensemble, grève générale ! » Le succès de ce meeting, sa combativité, sa sincérité ne doivent pas être sous-estimés ou folklorisés. D’abord parce que les étudiants sont organisés. Une coordination nationale doit se réunir ce week-end et la date du 5 avril est déjà avancée comme nouvelle journée de grève. Ensuite parce que le lien avec les syndicats de salariés et des intellectuels va se poursuivre. Enfin parce que ces jeunes, lycéens et étudiants ont une claire conscience de l’imposture de ce pouvoir qui mène leur vie propre, mais au delà toutes les vies, dans une impasse. C’est un mouvement de fond de colère, d’écœurement et de volonté de reprise en main de son destin qui est en train de mûrir. En ce sens, la loi travail n’est effectivement plus le problème.

 

(1) http://www.huffingtonpost.fr/2016/03/18/video-tolbiac-manifestation-paris-images-police-loi-travail_n_9495910.html

 

Le message de Jacques Rancière

« Chers amis

Empêché d’être avec vous ce soir, je tiens à vous exprimer ma solidarité dans ce combat. Celui-ci ne concerne pas simplement les dispositions d’un texte législatif et ses conséquences pratiques. Une loi, c’est plus que des règles, c’est une manière de construire un monde commun. Ceux qui nous gouvernent ne veulent pas seulement que le travail soit meilleur marché. Ils veulent qu’il cesse d’être ce qu’il a été pendant près de deux siècles : un monde partagé d’expérience et de lutte et le sentiment d’une puissance commune. Ils veulent qu’il n’y ait, en face des puissances de la domination, que des individus gérant leur capital humain. De loi en loi, ce qu’ils cherchent à produire, ce ne sont pas seulement des instruments de pouvoir, c’est la résignation, le sentiment qu’il ne sert à rien de lutter et que le monde que nous subissons est celui que nous méritons. Ma pensée, ce soir, est avec ceux qui ont décidé de montrer qu’ils en méritaient un autre ».

Le message d'Etienne Balibar

«Je ne peux malheureusement pas être présent à votre réunion de discussion et de préparation pour la journée d’action du 31 mars, qui je l’espère sera une réussite, mais je veux vous adresser un message de solidarité. Je le fais en tant que vieil universitaire et intellectuel engagé dans la politique depuis mes années d’étude, non pas pour vous donner des conseils, mais pour témoigner d’un passage entre les générations. La loi El Khomri menace des acquis fondamentaux du droit du travail sans offrir pour autant la moindre garantie de contribuer au recul du chômage, cette calamité qui frappe aujourd’hui la jeunesse (et notamment celle qui est issue des régions et quartiers déshérités), entretenant une désespérance grosse de tous les dangers. Au contraire, cette loi va augmenter l’insécurité sociale et la précarité de l’existence. Préparée par des négociations occultes avec le patronat, elle n’a tenu aucun compte ni des enquêtes sociologiques, ni des rapports officiels, ni des avis de la représentation parlementaire. C’est un déni de démocratie en même temps qu’une régression sociale. A quoi s’ajoutent aujourd’hui, prenant prétexte de l’état d’urgence, des formes d’interdiction de la liberté de réunion et de manifestation, et des violences policières qui rappellent de sinistres souvenirs. Une mobilisation massive, réfléchie, responsable, mais résolue, s’impose donc. Je suis heureux de voir qu’elle prend forme et je vous adresse un cordial salut ».

 


 

 

 

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