Béziers sous l’emprise de Robert Ménard.

A l'heure où Marine Le Pen sera probablement présente au second tour des présidentielles et menace d'être élue, que se passe-t-il à Béziers, l'une des municipalités gagnée par un membre de la fachosphère ? En 2014, Robert Ménard a été élue à la mairie de Béziers. À la faveur d’une triangulaire, dit-on rapidement. A mi-parcours de son mandat, quel bilan peut-on dresser de son action ?

 

 

En 2014, Robert Ménard a été élue à la mairie de Béziers. À la faveur d’une triangulaire, dit-on rapidement[1].

A mi-parcours de son mandat, quel bilan peut-on dresser de son action ?

 

Celle-ci se borne-t-elle à des mesures tape-à-l’œil, ou simplement cosmétiques?  Derrière cette agitation fortement médiatisée, quelles sont celles qui peuvent prétendre redresser la ville de façon significative, tandis que s’y installe  le laboratoire d’une nouvelle extrême-droite ? 

 

         Il n’est pas possible de traiter de la vie municipale à Béziers, sans en venir immanquablement à Robert Ménard. D’un avis unanime, on le juge omniprésent, jusqu’à être tyrannique, tout autant que caractériel[2], ses assauts d’amabilité s’efforçant de compenser ses éclats de colère. Pas un dossier,  qui ne dépende de sa décision ou de ses humeurs. On le dit imprévisible comme le rebond un ballon de rugby, tant il est impossible de savoir de quel côté il va réagir.

 

1. Impressions biterroises.

 

Sur le parvis de la cathédrale Saint Nazaire, près des remparts qui surplombent l’Orb et la plaine du Languedoc fermée au loin par la ligne des Avants-Monts du Massif Central et le si typique relief de la Femme couchée, puis à l’est, par les Corbières devançant les Pyrénées, des biterrois promènent. Dans la région, on ne se promène pas, on promène.

Béziers sous l'ère Robert Ménard ?

Passe une voiture de police qui fait sa ronde.

Commentaires grapillés dans les rues, au fil des bavardages :

«Tous les trois jours, on parle de Béziers, cela donne une image détestable de notre ville», dit Alain, un jeune retraité. « Crèche à la mairie, couvre-feu pour les gamins, interdiction du linge et des paraboles aux fenêtres, des crachats et des crottes de chien, … autant de décisions du nouveau maire qui font les buzz des medias. Pourtant, Ménard, c'est plutôt un bon maire. Il y a eu des efforts, la ville est propre, on se sent plus en sécurité, les choses se sont améliorées… Regardez, sur les allées Paul Riquet, il n'y a plus les clochards qui squattent les bancs. La police municipale a fini par les déloger».

«La crèche de Noël dans la mairie, je trouvais ça bien. Il n'y a pas que les musulmans qui ont des droits après tout ! dit Raymonde, 73 ans. La ville avait trop changé. « Il » remet les choses en place. Il a raison. On se sent de nouveau fiers d’être biterrois ! ».

«Oui ! Il a remonté la ville qui s'était dégradée. On faisait trop la part belle aux assistés, commente une autre. Mais c'était plutôt maladroit de comptabiliser les enfants musulmans».

Dans cette ruelle du vieux quartier historique, entre cathédrale et mairie, du linge pend à une fenêtre. Robert Ménard, sitôt élu, l'avait interdit. Mais rien n’y fait... A la grande halle du centre-ville, les clients sont clairsemés. Pourtant les commerçants ont l'air contents. «Le maire a redynamisé le centre-ville, dit l’un d’eux. Je suis là depuis longtemps, j'ai vu le changement. Il y a des commerces qui rouvrent». Si on lui demande si son chiffre d’affaire a augmenté raconte J._M. Du Plaa, il parle d’autre chose.

La présidente de l'association des commerçants de la halle le  confirme : «C'est un maire qui est à l'écoute. Il a instauré un temps de stationnement gratuit, nos clients apprécient et c’est bon pour nous ».Autour des halles, les rues sont propres en effet. Les vitrines aveugles sont encore nombreuses, la devanture parfois couverte d’une peinture en trompe l’œil. Dans les anciennes rues chics, rue du 4 septembre, rue Française, des boutiques proposent à nouveau des articles de marques, vêtements, parfums , bijoux... Pour qui ? En descendant l'avenue Alphonse-Mas, des kebabs attendent d’improbables clients à côté de boutique de téléphonie pour l'étranger. Des femmes en caftans et foulards  passent avec bambins et poussettes.

Ailleurs, d’autres trompe-l’œil masquent la vétusté des immeubles. Dans les conversations, on dénonce la transformation de la ville en « village Potemkine »[3]. D’autres préfèrent se référer à « Tintin au pays des soviets ».

 

 

2. Robert Ménard, un maire apolitique ?

 

R. Ménard s’affiche au-dessus des partis et refuse d’être classé à l’extrême droite. Il s’affirme a-politique : « Je suis un homme libre. [...] Je crois au tissu associatif et je suis de tout cœur pour une bonne intégration des gens. (...) Moi, je ne fais pas de politique. Je suis biterrois et ce qui m’intéresse, c’est de m’occuper de ma ville .» [4]  

Pourtant, son entourage et ses soutiens sont très clairement ancrés à la droite extrême. Quand il est interrogé sur leur engagement politique, il s’énerve, et pratique la dénégation : « « Je me contrefous des liens !», et accuse d’agiter des fantasmes : « D’ailleurs, je ne vote pas pour le Front National ! ».  Il dit partager 80% des idées du FN, les 20% restant sont proches des thèses identitaires, que même Louis Aliot rejette tellement elles lui paraissent outrancières. Sa façon à lui de s’acheter à bon compte une virginité.

Ménard se contrefout tellement des liens qu’après avoir engagé Christophe Pacotte, membre du bureau directeur du Bloc Identitaire, il s’en est séparé deux mois après pour « Confiance rompue ». Pacotte avait refusé de céder aux exigences de Ménard, c’est à dire de renoncer à ses responsabilités au Bloc Identitaire. Car Ménard croit à la puissance magique des signes comme à la force des dénégations : si rien ne montre de façon manifeste son appartenance à un courant politique, alors, on peut se déclarer apolitique.

Dans sa campagne pour les élections municipales, il a été soutenu en 2014 par le Front national et personnellement par Marine Le Pen, par Debout la République et personnellement par Nicolas Dupont-Aignan, par le Mouvement pour la France, et par le Rassemblement pour la France.  Il a fait campagne en rassemblant toutes les courants de l’extrême droite, du FN au Bloc identitaire en passant par l'Action Française sur un « programme de salut public ». Il dit partager la sensibilité de Marion Maréchal-Le Pen « conservatrice, plutôt libérale, et croyante ».

         L’orientation de ceux qui l’assistent et l’entourent atteste de sa « liberté ».

Choisi comme directeur de cabinet par Ménard, André-Yves Beck a remplacé Christophe Pacotte.  De 1995 à 2013, il avait dirigé la communication de Jacques Bompard à Orange et celle de Marie-Claude Bompard à Bollène. Il a été membre du bureau politique de Troisième Voie de 1989 à 1991, membre du comité central du FN de 1997 à 1999, cofondateur de Nouvelle Résistance, un groupe se réclamant du « fascisme dans sa version anticapitaliste », selon une expression de Libération. Il est proche de la direction du Bloc-Identitaire.  Adjoint au maire de Bollène, il est chargé des finances. Pour Olivier Faye, journaliste au Monde, « il n’est pas étranger, tant s’en faut, à la tournure identitaire prise par le mandat du maire  ( de Béziers). »[5]« [Beck] a été engagé en Croatie pendant la guerre en ex-Yougoslavie »,

« C'est l’idéologue, celui qui tient la route intellectuellement dans une équipe très amateur. Ils se sont partagés les rôles. Ménard fait le volet communication, les relations publiques (...) », explique Alain Renouard, l’ancien responsable de la médiation licencié par Ménard[6]

L'ancien idéologue de Jacques Bompard a importé le modèle d'Orange à Béziers : un nouveau chef de la police municipale a déjà fait son entrée dans l’organigramme, en provenance de Bollène, ville de Marie-Claude Bompard. Mais Beck est injoignable, Ménard verrouille la communication. Selon sa doctrine, « Le cabinet n'a pas à répondre à la presse, c’est le maire qui répond »,

En aout 2016, Beck est parti, de façon lisse et sans clash. Il se murmure qu’il a quitté la mairie à la suite de conflits à répétition avec l'épouse du maire, Emmanuelle Duverger.

L’ambiance a changé à la mairie. Les opposants dénoncent un « grand ménage » dans l'administration de la ville. Ménard avait promis qu’il n’y aurait pas de chasse aux sorcières, mais six postes de directeurs ont été supprimés ou non renouvelés.

 

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Le blog dédié à sa campagne a été lancé avec l'aide technique de Denis Cheyrouzequi continue à s’occuper des questions de communication. Homme de médias  qui a fait carrière dans des radios du groupe de Lagardère, il est un compagnon de route de Ménard. S’il a participé avec lui, pour les aspects techniques, à la création du site d’extrême droite Boulevard Voltaire, il y écrit aussi des tribunes parmi les plus virulentes. Il graviterait dans l’orbite de l’Opus Dei[7]. Sous le nom de Denis Florent, il a appelé sur son blog à « marcher sur l’Elysée » pendant les débats sur le mariage pour tous.

 

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Emmanuelle Duverger, son épouse actuelle, occupe une place particulière, celle de «  reine sur l’échiquier du pouvoir biterrois» [8], au nom de l’amour qu’a pour elle son mari :Officiellement, Emmanuelle n'est associée à rien en mairie, mais c'est la femme que j'aime, elle a donc un rôle essentiel. Et au nom de la logique : « donc » !  « Je ne fais rien sans elle, et n’ai jamais publié un texte qu’elle n’ait lu. C’est elle qui, de loin, pèse le plus sur mes décisions politiques, »[9]

Juriste de formation, reconvertie dans le journalisme, elle était responsable à la Fédération internationale des droits de l’homme, quand ils ont rencontrés en 2000 à Bamako. Depuis, ils ont fondé la revue Médias où ils ont publié les entretiens, du polémiste antisémite Alain Soral, ceux de Pierre Cassen, fondateur de l’association islamophobe Riposte laïque,  les interventions du romancier Renaud Camus inventeur du Grand renversement, et celle de l’intellectuel de la nouvelle droite Alain de Benoist. Ils ont écrit à quatre mains le livre Vive Le Pen. Elle dirige désormais le site Boulevard Voltaire. Elle relit tous les textes de son mari, supervise le journal municipal, et assiste à la plupart des séances du conseil municipal. 

Catholique militante proche de la nébuleuse Civitas, anti-mariage pour tous comme lui, elle a joué un rôle clé dans la conversion de Ménard à la droite extrême. A Béziers, certains voient la main de l’épouse du maire dans l’installation d’une crèche de Noël dans le hall de l’hôtel de ville, ou dans la décision de célébrer une messe publique au cœur des arènes de la ville, en ouverture de la Feria.

 

 

 

3. Hémorragie au conseil municipal.

 

Depuis deux ans, c’est l’hémorragie au conseil municipal.

 

Une des dernières à avoir claqué la porte, Valérie Gonthier, a fait savoir les raisons de sa démission dans une lettre[10] rendue publique le 17 novembre 2016.

Elle y dénonce "l'instauration d'un pouvoir personnel", un "dysfonctionnement inquiétant des services municipaux" ainsi qu'une "dérive idéologique dangereuse éloignée des intérêts de Béziers". Elle décrit une gestion laborieuse, du fait d'une "concentration du pouvoir dans quelques mains (...) Le rôle joué par certaines personnes dont la propre femme de Robert Ménard, qui ne dispose d'aucun titre ou fonction officielle à la mairie, pose aujourd'hui de véritables questions sur le respect des choix des biterrois".

"Les élus de sa majorité (qui) sont mis en permanence devant le fait accompli". La "personnalisation du pourvoir" a amené de nombreuses personnes à quitter le navire. "Absence d'un Directeur général des Services depuis près d'un an, départ de la responsable du service de communication, démission fracassante du Directeur de cabinet, éviction d'un autre membre du cabinet", énumère-t-elle.

Autre problème soulevé, la "dérive idéologique" du maire de la ville. "Je n'ai pas rejoint Robert Ménard pour « libérer la parole » et offrir avec les impôts des biterrois des tribunes à tous les théoriciens sulfureux de la droite extrême, réactionnaires, royalistes et j'en passe", assure-t-elle. "Les impôts locaux ne doivent pas servir à lancer des croisades nostalgiques de la France d'avant, de l'Algérie française ou du catholicisme traditionnel", référence aux différents coups médiatiques de Robert Ménard. "La provocation, la haine et les conflits n'apportent jamais rien de bon à part peut-être de cacher l'absence de résultats concrets derrières des artifices idéologiques", conclut-elle. 

 

4. Ménard et les procès

Robert Ménard est devenu un champion des procédures judiciaires, tantôt plaignant, tantôt assigné. L’objet en est, à chaque fois, éloquent.

Pour nous limiter à l’année 2016 :

-       L’association « Béziers Notre Patrimoine » a saisi, par un recours, le Tribunal administratif pour tenter de mettre, pendant qu’il est encore temps, un coup d’arrêt au projet de mise en vente de l’Acropole, ensemble patrimonial constitué du Palais de justice (ex-palais des Evêques) et de l’ancienne maison de retraite municipale et l’ex maison d’arrêt , situés sur les rempart). 

-     Bras de fer avec l’ABCR, association biterroise contre le racisme à qui Ménard refuse toute présence dans la Maison municipale de la vie associative, c’est à dire, un bureau et une boite aux lettres. L’ABCR a engagé une procédure. Du  tribunal administratif en juge des référés et en Appel, l’affaire est allée jusqu’en Conseil d’Etat qui a finalement donné tort à la mairie. Ce marathon atteste de la capacité de Ménard à s’acharner contre une association dont il veut la peau.

-     En juillet, le tribunal administratif de Montpellier a interdit la mise en place voulue par le maire, de ce qu’il nomme « garde biterroise »  une sorte de « milice », selon les opposants, constituée de volontaires qui devaient patrouiller dans les rues de la ville.

-     En octobre, la mairie de Béziers avait fait placarder des affiches représentant des homme barbus, basanés, certains encapuchonnés, sur fond de clocher de la cathédrale. L’affiche clamait, menaçante : « L’état nous les impose. (en gras : Ça y est ils arrivent.... Les migrants dans notre centre-ville ! ». Le parquet de Béziers a ouvert une enquête.

Trouvant là un prétexte  pour attiser la peur du « Grand Renversement », théorisé par Renaud Camus, Robert Ménard mobilise contre l’ouverture d’un nouveau Centre d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) à Béziers. En réalité, selon le projet de l’Etat, il ne s’agit pas d’un nouveau centre, mais de l’extension du centre existant, dont la capacité d’accueil va être augmentée de 40 places. Il ne s’agit pas de « migrants », mais de réfugiés demandeurs d’asile.

-     En décembre 2016, il a perdu son procès contre l’instituteur qui le poursuivait pour l’avoir traité de « petit con ». 500 € d’amende sans sursis, 1 € de dommages et intérêts et 500 € de frais de justice.

-     En décembre 2016 encore, il a été jugé par le tribunal correctionnel à Paris pour provocation à la haine, pour avoir déclaré qu’il y avait trop d’enfants musulmans dans les écoles de sa ville.

 

 

5. Entre messe et kermesse

On voit dans les rues de la ville, des curés en soutane, béret agressif, comme dans un rassemblement de Civitas. Ce n’est pas l’un d’eux, mais un prêtre biterrois,  qui a accepté d’officier pour la messe inaugurale de la Feria d’aout 2014 qui s’est tenue dans les Arènes. Ménard, Grand Organisateur de ces festivités, s’est réjoui d’avoir  " (...) démocratisé la messe. Ils étaient 5000 personnes. C'est un vrai succès. On lui donnera beaucoup plus de faste l'année prochaine. Le catholicisme, la corrida, le monde de l'Aficion, c'est la main dans la main."

 Le père Luc Jourdan, archiprêtre de la cathédrale Saint-Nazaire, vicaire épiscopal de Béziers a vivement réagi à ces paroles. « Je lis avec stupeur ces propos. La Sainte Messe étant l’expression publique du cœur du mystère chrétien, ce n’est ni le nombre de participants, ni le lieu de la messe qui en fait le ‘’succès’’ d’un point de vue religieux. »  Il rappelle que la pratique ancienne ne rassemblait que quelques personnes (qualifiées de VIP par le maire) devant la chapelle des arènes lors de la Feria. Elle était dite pour le monde de l’aficion dans la chapelle des arènes, à l’intention des défunts de l’année. « Le culte Catholique ne doit pas être instrumentalisé. ... Quant à la prochaine Feria, ce sont les prêtres responsables de l’Eglise catholique de Béziers qui décideront comment l’Eglise  s’associera à la fête populaire. Il est bon, pour le bien commun de notre ville, que chacun veille à respecter son domaine de responsabilité dans le respect mutuel et le dialogue. »

 

6. Ménard et sa com’

 

Ça s’invective entre biterrois à propos de ses choix, ça roumégaille, de tous côtés, comme on dit dans le biterrois. Ce Maire dit-on, saute sur toutes les occasions de mettre de l’huile sur le feu, dans une tonalité ouvertement xénophobe.

Il se dit «bon en agitprop ». Agitprop, est un terme qu’il affectionne et qui lui vient probablement de son passé trotskiste : l’utilisation des medias pour influencer l’opinion à des fins politiques, par une rhétorique émotionnelle et par des provocations spectaculaires.

Il s’en est donné les moyens : à la mairie, le budget de la communication a presque doublé passant de 365 000 à près de 600 000 €, quand dans le même temps, les subventions  de la MJC et celles des centres sociaux sont diminuées ou supprimées. 

Les campagnes d’affiches se succèdent et le journal municipal qui parait désormais tous les 15 jours, est distribué dans toutes les boites à lettre. Les gros titres et les  photos chocs à la gloire de la politique du nouveau maire, usent et abusent d’une iconographie misogyne qui exaspère les féministes de la ville. Ce sont à longueur de colonnes, des interdictions (cracher, étendre du linge aux fenêtres, mettre des paraboles sur les balcons, être SDF sur les allées Paul-Riquet) ;  des injonctions (port de la blouse grise dans les écoles, couvre-feu après 20 heures pour les moins de 13 ans, retour du blason à feuilles de lys de la ville) ; des célébrations, comme la messe en ouverture de la Feria d’août dans les arènes devant 5 000 afficionados, ou l’hommage rendu à quatre condamnés à mort de l’OAS, en juillet. D’ailleurs Béziers aura bientôt sa rue du Commandant Hélie de Saint-Marc, général putschiste, qui remplacera celle du 19 mars 1962 qui commémorait la fin de la guerre en Algérie.

Le JDB a vanté son fait d’armes : le jumelage de Béziers avec Maaloula en Syrie, «le dernier village où l’on parle la langue du Christ», ses innovations sécuritaires comme la police à cheval, la  constitution d’une milice avec les policiers et pompiers retraités. Ou racistes : le fichage des enfants musulmans dans les écoles de Béziers  (la mairie prétendait en avoir identifié 64,6 % à partir de la consonance de leur prénom). 

Les affiches : certaines sont inspirées des films catastrophes, comme celles qui se réfèrent au Grand Remplacement selon Renaud Camus et qui alertent contre l’invasion des Alien, en l’occurrence celle des réfugiés quand le CADA, le Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile devait recevoir 40 réfugiés supplémentaires. Celles qui rassurent où l'on voit un pistolet en gros plan avec la légende : «Voici le nouvel ami de la police municipale.» Aussitôt détournées sur twitter : le pistolet est remplacée par un tank dernier modèle, ou par une bouteille de pastis. Celles qui attaquent : campagne ad hominem contre la patronne des Galeries Lafayette qui voulait fermer son établissement . Ménard avait fait placarder 130 affiches la caricaturant et clamant «Elle possède 2 milliards mais elle en veut encore plus. 2015, elle ferme son magasin à Béziers, 2 016 elle en ouvre un au Qatar ». Ou encore campagne contre le journal Midi Libre « A qui appartient Midi Libre ? à J-M Baylet ministre des collectivités territoriales. Un chien tient le journal plié dans sa gueule. Avec la légende « tous les jours l’info en laisse ». 

Une des toutes dernières campagnes d’affiches répond à la campagne gouvernementale en faveur de la prévention du sida chez les homosexuels, Ménard a créé sa propre affiche. Elle met en scène un couple hétérosexuel et prône la fidélité comme moyen de prévention.

Le ballet des affiches municipales sert aussi à promouvoir  la révolution idéologique qui veut faire de Béziers, l’épicentre de toutes les droites extrêmes dont les ténors se succèdent au Palais des Congrès.

 

7. Révolution en marche

Il ne s’agit pas seulement pour Ménard  d’orchestrer des campagnes de propreté ou de sécurité, ou de  restaurer la « culture chrétienne » à coup de crèche dans le hall de la mairie ou de messe inaugurale à la féria dans les arènes.

Il s’agit de faire de Béziers la base du rassemblement des droites extrêmes dont il ambitionne d’être l’élément moteur.

«Ce que je fais ici peut servir d’exemple dans ce pays…  Je fais le pari du rassemblement d’une droite fière de ce qu’elle est, plus large que le FN».  « La révolution est en marche ! »

« Béziers libère la parole ».  Dans les abribus les biterrois peuvent lire  les affiches de la  campagne officielle conduite à l’initiative du « Défenseur des droits »[11], sensibilisant contre le racisme et pour l’égalité des droits. Quelques mètres plus loin, les panneaux d’affichages municipaux annoncent le prochain intervenant de « Béziers libère la parole », par des affiches encore plus grandes.

Pendant un an, des salles combles ont accueilli une dizaine d’orateurs, tous connus diversement pour être de la droite extrême et dont le visage a décoré le trombinoscope municipal : André Bercoff, Philippe Bilger, Bernard Lugan, Alain de Benoist, Eric Zemmour, J.Fr. Poisson, J.P. Brigelli, Ph. De Villiers, Denis Tillinac, Patrick Buisson.

A chaque séance, Ménard a joué le rôle de maître de cérémonie et a introduit le conférencier. Chaque séance a donné lieu à une promotion de leurs livres, largement vendus.

 

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Désislamiser l’Europe !”.    

Le 4 mars dernier, le palais des congrès a abrité un colloque intitulé “Désislamiser l’Europe !”, qui avait pour objectif de « comprendre les origines et la mécanique du processus de l’islamisation, exposer l’étendue de la désinformation dont les populations européennes ont été victimes, désigner les responsables et les véritables acteurs de l’islamisation, montrer les voies qui mènent aux véritables solutions, poser la fondation à partir de laquelle la résolution de la crise islamique de nos pays pourra être initiée ». Ce programme était  porté, notamment, par le Collectif Saint-Michel Archange, un groupuscule dont les membres se qualifient de « chevaliers du Christ » et dont les objectifs sont «  clairement dirigés contre l’Islam, pour le bien des musulmans ».

Des Croisés des temps modernes, ouvertement racistes.

Le coorganisateur de ce colloque est Alain Wagner, Président de l’Union de défense des citoyens et contribuables (UDCC) qui a lui aussi comme credo de lutter contre « l’islamisation de la France ».

Entre autres, il s’est violemment attaqué au projet de mosquée de Bordeaux.  Il dénonce la « vraie nature de l’Islam » et s’oppose à la construction de lieux de culte musulmans en France.

A ce colloque Philippe Chansay-Wilmotte et Alain Wagner ont voulu  « Poser des actes pour la désislamisation. », lancer une croisade qui doit prendre naissance à Béziers et se répandre, ensuite, dans toute l’Europe.

Sont aussi intervenus Alain de Peretti (Vigilance Halal), le Général Antoine Martinez (AOR), Alain Wagner, Jean-Yves Le Gallou (Fondation Polémia), Karim Ouchikh (président du SIEL), Odon Lafontaine (journaliste), Jean-Pierre Maugendre (Renaissance Catholique).

Et bien sûr... Robert Ménard.

 

8. « Oz ta droite »

En mai 2016, Ménard a organisé les « Rendez-vous de Béziers » qui devait réunir pendant trois jours des représentants de tous les courants de la droite conservatrice et radicale. Il devait proposer la créationd'un «mouvement hors partis». Il devait en sortir des propositions de rupture à partir des 51 propositions qu’il avait concoctées.  L’un des objectifs immédiats était de peser sur les débats de la présidentielle et sur le programme des différents candidats. A l’issue de ces journées, Ménard a proposé la création de « Oz’ ta droite ». «Ce ne sera pas un parti classique avec des statuts, des cartes et un comité central, mais un mouvement citoyen, souple et porté sur l’agit prop. Il s'agira de porter un panel de mesures que nous aurons communément jugées indispensables, si vous êtes de droite pour peser sur 2017»

Les discussions ont réuni des cadres et des militants issus des rangs du Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers, du Parti Chrétien-Démocrate (PCD) de Jean-Frédéric Poisson, de Debout la France (DLF) de Nicolas Dupont-Aignan et même ceux issus de LR, en particulier de Sens commun, la composante émanant de la Manif pour tous.

Les propositions de Ménard, pratiquement toutes adoptées sont sans surprises : « moratoire de cinq ans sur les impôts»; -«fin du statut» des fonctionnaires pour une partie des nouveaux; -«abolition des lois attentatoires à la liberté d'expression»; -«simplification radicale des normes»; -fin des 35 heures ; -retraite à 65 ans; -réduction de l'Etat-providence; -déchéance de nationalité pour les «terroristes et leurs apologistes»;- suppression du droit du sol ; -majorité pénale à 15 ans; -rétablissement de la double peine; -primauté du droit français sur le droit international; -«maintien» du nucléaire; -budget de la défense à 3% du PIB; -refus du traité transatlantique ; -suspension de Schengen; -abrogation de la loi Taubira; -interdiction de la gestation pour autrui; -préférence nationale (logements sociaux, emploi, agriculture); -proportionnelle aux législatives; -droit du sang, etc. Et...foulard islamique réservé au seul espace privé. Une proposition particulière affirme le principe de supériorité du politique sur le juridique, c’est à dire la limitation du contrôle de constitutionnalité.

On peut ironiser sur ce rassemblement de catho-tradis, de nostalgiques de l’O.A.S, de racistes à peine masqués, ou sur le départ théâtral de Marion Maréchal quand Ménard a déclaré ne pas vouloir être le marche pied du FN alors que celui-ci lui a fait la courte-échelle pour son élection... On peut ironiser aussi sur le désappointement qu’affichait  Yves de Kerdrel, le directeur de Valeurs Actuelles,  qui a confié à quelques proches avoir été «trompé» par Robert Ménard et par son programme «préparé à l’avance». On peut prétendre que ces propositions ne sont que celles d’un groupuscule de la droite extrême.

Il reste qu’une partie de ces propositions se sont retrouvées chez les candidats LR, de Nadine Morano à Fillon, en passant par Sarkozy et Juppé. Il y a là au moins, une forte convergence de vues.

Il reste aussi que dans la perspective des prochaines législatives, le FN et les formations de la droite radicale doivent trouver des alliances possibles. Il reste qu’ « Oz’ ta droite » se veut un mouvement construit sur le modèle de « 5 étoiles » en Italie, et de Podemos en Espagne, (peu importe qu’il soit de gauchede gauche), c’est à dire «construits contre une grosse partie de la classe politique». 

Il faut se souvenir que l’objectif annoncé par Ménard après les élections régionales de décembre 2015 était de « Bâtir un programme présidentiel capable d'unir les électeurs des droites au deuxième tour (...) ; fédérer les personnalités indépendantes de la droite patriote (...) ; créer une synergie en ouvrant, plusieurs mois avant la Présidentielle, les investitures aux Législatives, à des personnalités locales ou nationales extérieures au mouvement de Marine Le Pen ; organiser un comité national de direction stratégique de campagne ouvert à des personnes n'appartenant pas au Front national. »

Il a mis en œuvre ce programme dont le but est à la fois de se faire une place dans l'organigramme de la Présidentielle et de donner de la visibilité et du poids à ses idées.

Un fil conducteur qu'il suit avec application depuis qu'il est élu, en se donnant une image nationale par ses déclarations et ses initiatives provocatrices et en invitant sur les fonds publics pour son cycle « Béziers libère la parole » tout ce que le pays compte d'auteurs ou de penseurs d'extrême droite.

Il est bien trop tôt encore pour dire si l’ambition de Ménard a fait long feu. 

 

9.  Quand la lutte contre la pauvreté devient la lutte contre les pauvres.

 

La pensée de Ménard sur la pauvreté est complexe. Pendant sa campagne municipale, il avait annoncé : « Je chasserai du centre-ville les pauvres, les maghrébins et les gitans »[12].

Mais homme de nuances, il rappelle aussi, lors de la présentation de ses vœux de nouvel an en janvier 2017, que la lutte contre la pauvreté est une priorité absolue de sa politique municipale: « (...) au service, d’abord et avant tout, des plus âgés des nôtres, des plus fragiles des nôtres, des plus malmenés par la vie parmi les nôtres. C’est notre devoir. C’est notre volonté. C’est notre engagement. »[13]

 

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Béziers est une des villes championnes de la pauvreté. En février 2014, peu  avant les élections municipales, elle était classée[14] parmi les 10 villes les plus pauvres de France, quatrième si l’on s’en tient aux seules villes métropolitaines, après Roubaix, Aubervilliers, et Saint Denis. Un tiers des biterrois (33%) vivait sous le seuil de pauvreté, 53.6% en centre-ville.

Après deux ans et demi de gestion municipale de R. Ménard, le taux de pauvreté a augmenté à Béziers de plus de 10% pour l’ensemble de la ville. Il est désormais de 43,7% (soit 32 600 habitants).

L’une des raisons de cette augmentation tient à un autre record que détient Béziers, celui des logements vacants. Vacants et vétustes, si bien que le centre ville, quoiqu’en cours de réhabilitation, est un vivier pour les marchands de sommeil. Toute une population démunie,  dans la misère, vient s’y loger à un prix moindre qu’à Agde, Sète, Pézenas ou à Montpellier. A Béziers plus qu’ailleurs, les logements miséreux appellent la misère.

Que fait le maire pour lutter contre la pauvreté ?

En fils spirituel d’Ubu pour qui il n’y aurait pas de Polonais s’il n’y avait pas de Pologne, il doit penser qu’il n’y aurait pas de pauvreté s’il n’y avait pas de pauvres.

Ou l’inverse peut-être.

En conséquence, il est parti en guerre contre les associations qui assurent un service social

Parmi les 900 associations du riche tissu associatif, Ménard a pris pour cibles certaines de celles qui sont impliquées dans l’action sociale, où antiraciste.

 

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Dans le quartier de La Devèze dont le taux de pauvreté atteint 61.6%,  l’association Arc-en-Ciel[15]  œuvrait depuis trente ans par ses actions sociales auprès de la population sensible. Arc en ciel bénéficiait de l’agrément Centre Social de la CAF.

         Robert Ménard a jugé cette association « trop politique ». Son président avait en effet déclaré qu’en même temps que baissait la subvention, augmentait le découragement des bénévoles après les dernières élections municipales. Le maire a décidé de supprimer la subvention municipale de 44 000 €, qu’il avait déjà baissé de 10%. A la suite de quoi cette association, financièrement asphyxiée, a disparu avec ses sept salariés. Raide comme l’épée de sa Justice, n’a rien voulu savoir de l’implication et de l’efficacité d’Arc en ciel auprès des jeunes et des moins jeunes de la Devèze.

         La question n’est pas seulement ce que fait Ménard, mais aussi ce qu’il ne fait pas. En l’occurrence, l’école des Oliviers, qui scolarise à la Devèze près de 200 enfants est vétuste. Un incendie a  récemment endommagé une salle de classe. Le seul projet concernant cette école est la fermeture définitive. Le JDB en revanche annonce l’ouverture prochaine de plusieurs écoles privées, fortement soutenue par la mairie. Le 2 mars dernier, le conseil municipal a décidé l’implantation d’une école privée hors contrat à la Devèze. Une école « Espérance Banlieue » dont les responsables sont très fortement liés à la Manif pour tous  et qui œuvre par ce moyen à la rechristianisassions de la France[16], vieux rêve de l’extrême droite qui n’a jamais accepté la loi de 1905.

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Le Centre communal d’action sociale (CCAS) a vu ses subventions baisser de 365 000€, dès la première année et ses activités réduites en conséquence. 

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L’épicerie sociale municipale de la Marne dans le centre villea été fermée par la mairie. Selon le maire[17]: "Elle partageait ses locaux avec les Restos du cœur. Ce qui n’était absolument pas pratique pour l’association dont nous avons décidé de prendre en charge le loyer." Les huit employés ont été redirigés vers un autre centre sans concertation dit le personnel,. Cette épicerie sociale  prenait en charge des personnes rencontrant des difficultés passagères, sur proposition d’un travailleur social, soit 4000 personnes sur l’année.

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L’association épicerie sociale solidarité de Béziers[18], implantée dans le centre ville, (54 av. Maréchal Foch) a eu des salariés jusqu’en 2015 mais n’en a aucun depuis le 31/12/2015 et n’affiche aucun bilan pour 2015 et 2016.  Autant dire que très discrètement, elle a cessé toute activité.

 

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Les enfants de chômeurs n’ont plus accès à la garderie du matin dans les écoles de Béziers.

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La ville de Béziers s’est retirée d’un partenariat avec le Conseil général destiné à accompagner les décrocheurs et les adolescents fugueurs, grâce au travail d’éducateurs de rue.

 

Cette liste encore très partielle, permet de prendre la mesure de la façon dont le maire et son conseil municipal prennent des décisions ravageuses pour l’aide et l’encadrement apportés aux plus démunis 

 

10. Ménard invente la préférence biterroise.

Stratégie discriminatoire ? Ménard invente une préférence biterroise comme d’autres préconisent une préférence nationale quand il déclare dans ses vœux être « (...) au service, d’abord et avant tout, des plus âgés des nôtres, des plus fragiles des nôtres, des plus malmenés par la vie parmi les nôtres. C’est notre devoir. C’est notre volonté. C’est notre engagement. »

Les nôtres ?

Parti en guerre contre les associations qui assurent un service social auprès des plus démunis, il propose une mutuelle privée, soutenue par la  municipalité à grand renfort de publicités financées comme à son habitude par le budget municipal. Cette mutuelle, qui est la réalisation d’une des promesses de sa campagne, est « réservée exclusivement aux biterrois » 

À cause de la forte publicité orchestrée par la mairie et son journal, le JDB, on pourrait croire que cette mutuelle a un lien structurel avec la mairie. Ce n’est qu’une illusion d’optique : elle n'a aucun lien contractuel avec la municipalité. Elle est une mutuelle privée. Si l'objectif qui lui a été assigné, est de proposer une garantie de base très intéressante pour les plus démunis, ce n'est pas pour autant une entreprise philanthropique. “Mon Béziers, ma santé” vend également des garanties beaucoup plus onéreuses à l'ensemble des Biterrois. Il est prévu, qu'au bout d'un an, elle reverse une partie de ses bénéfices au CCAS de Béziers. 

Si l’on cherche à en savoir plus sur le sens discriminatoire de cette annonce, « réservée exclusivement aux biterrois », on se heurte à un mur : le site de cette mutuelle ressemble aux devantures de magasins et aux façades en trompe l’œil. Il est muet et ne propose qu’une fiche de candidature à remplir et à envoyer ...par la poste. On ne peut que supposer que seuls, ceux qui sont dûment recensés ou enregistrés comme biterrois par la mairie y auront accès. C’est à dire à l’exclusion des réfugiés et des migrants.

Le JDB annonce qu’après la réussite de la  mutuelle réservée aux biterrois, la mairie de Béziers a négocié un accord avec l’entreprise Dyneff une offre unique pour les biterrois : le gaz sera moins cher de 15 %, prix garanti pendant 6 mois. Cette offre donne aussi droit à un an de carburant auto à prix coutant.

Selon l’opposition municipale, ces accords n’ont pas fait l’objet d’un appel d’offre. Mais ils sont « Exclusivement réservés aux biterrois ! ». 

 

11. Comme les autres villes conquises par le FN, Béziers est un nouveau business pour les sociétés proches de l'extrême droite.

Derrière cette affaire de mutuelle, une relation , de Ménard est venu faire ses affaires à Béziers : Robert Ottaviani, ex-chanteur de rock néo-nazi, et ancien cadre du Front national. Le maire est très fier de « sa » mutuelle. Il a moins communiqué sur la société qui pilote ce projet, Traditia. Cette entreprise spécialisée dans le courtage en assurances compte parmi ses actionnaires, depuis le mois d'août, Robert Ottaviani[19].

Comment cette société bordelaise est-elle arrivée à Béziers ? Ménard fait l’innocent : « Ce sont les gens de cette Mutuelle qui ont pris contact avec moi, car ils ont su que je faisais campagne là-dessus, je ne les connaissais pas. Ils nous ont fait une superbe proposition, explique Robert Ménard. Robert Ottaviani m’a sollicité directement, même pas lui, son patron, dont je n’ai pas le nom. »

Robert Ottaviani n’est pas arrivé par hasard : c’est son ami Christophe Pacotte, alors chef de cabinet de Ménard, qui l’a contacté. « Il fallait trouver un mutualiste. Pacotte a contacté Ottaviani, il a étudié le projet. Ça marche bien, le service est largement rentable », explique un très proche du maire. « Il n’y a eu aucun appel à la concurrence. La mairie en a fait la pub. On donne trois sous aux amis, c’est ça le but ! Sous couvert de dire “il faut faire travailler les Biterrois", ils vont faire avancer deux ou trois marchés pour des amis », dénonce le communiste Aimé Couquet. « C’est une société de courtage et de placement qui a passé un contrat avec une assurance, il n’y a eu aucune consultation », estime le socialiste Jean-Michel du Plaa.

A quoi Ménard, répond en s’énervant : « La seule chose qui m’intéresse dans cette opération, c’est qu’il y a vingt familles qui tous les jours vont trouver une solution à leurs problèmes de santé. Ce qui compte, ce ne sont pas les liens, c’est qu’on est la première ville à mettre en place ici une Mutuelle pour les plus pauvresMoi je ne me réclame pas de la gauche, mais je le fais. »

Béziers devient comme les municipalités FN, un nouveau business pour les entreprises et sociétés liées à l’extrême droite. Comme à Fréjus dans le Var, grande ville frontiste dirigée par David Rachline, où plusieurs entrepreneurs liées au FN ou à la nébuleuse du GUD ont remporté des contrats[20]. 

 

12. Plus il y a de logements vacants, plus il y a de mal logés : le paradoxe du logement[21]

Ce paradoxe peut s’énoncer ainsi : la ville de Béziers compte de plus en plus de logements vacants et compte aussi de plus en plus en plus de mal logés.

 

 Béziers n’a pas l’exclusivité du scandale des appartements vacants[22], mais se distingue encore une fois : avec 16.7% de ses logements vides, elle est la deuxième ville de France pour le nombre de logements vacants. Vichy est « championne de France » avec 22% de son parc vacant, mais toutes les demandes de logement social y sont satisfaites dans les 15 jours !

Ce n’est pas le cas à Béziers, où le nombre de logements vacants ne cesse d’augmenter. En 2007, l’INSEE dénombrait 5514 logements vides, soit 13% du parc. En 2009, 14.93%. En 2014, 6301 logements vides, soit 15.25% du parc de logements. En 2015, 7000 logements vides, soit 16.7% du parc biterrois dont 3 000 dans le centre. Dans le même temps, cette pléthore de logements vides ne permet pas de satisfaire les demandes et la liste des demandes de logements sociaux s’allonge. Les plus anciennes datent de dix ans et les demandeurs attendent toujours.

Or, les logements vacants représentent un gisement extraordinaire pour la création de logements locatifs. Mais les marchands de sommeil ont toujours les coudées franches pour proposer des logements vétustes et indignes. Depuis 2012,     « on » leur a déclaré la guerre disait Raymond Couderc, le précédent maire (UDF puis UMP). En octobre 2012, 87 immeubles étaient vides, 843 logements étaient vacants dans le « centre ville ». Rien n'a été fait ou très peu. Depuis, la situation a empiré malgré les engagements et les effets d’annonce.

Il existe pourtant des lois qui permettent aux maires, en vertu de leurs pouvoirs de police, de réquisitionner des logements vacants. Les articles 131-2 et suite du Code des communes accordent les pouvoirs de police au maire, et comprend notamment  « le soin de pourvoir d'urgence à toutes les mesures d'assistance et de secours » afin de prévenir tout risque de trouble à l'ordre public. Ces dernières années, plusieurs maires ont fait usage de ce pouvoir pour des familles se retrouvant brutalement à la rue.

A Béziers, cette disposition reste ignorée.

Le Journal de Béziers, dans son numéro du 1er mars 2016,  n’a pas hésité à faire sur le sujet une « une » qui a  choqué et scandalisé. 

 

13. Rénovation et gentrification.

 Le Journal de Béziers (JDB), d’août 2015 mettait en avant les 40 millions d’euros que l’Etat a consenti pour les quartiers prioritaires du centre-ville et de la Devèze. Les « deux priorités de la mairie » selon le JDB, « lutter fermement contre le logement indigne et revitaliser le centre-ville », sont le fleuron de la politique de Ménard.

Cependant l’actuel maire s’attribue indûment le mérite  d’un programme décidé ...  quatre ans avant son arrivée. Son discours de « reconquête » du centre-ville coïncide avec le « Programme national de rénovation de 40 quartiers en France » (PNRQAD ) lancé en 2010[23], sous le gouvernement précédent et signé par le précédent maire. Ce plan, s'inscrit dans un cadre légal qui relève d'une politique nationale gérée et financée localement par des agences nationales, des collectivités territoriales et une société d'économie mixte.

Il est indéniable que la mise en œuvre de ce programme produit des effets bénéfiques : Béziers prend un bain de jouvence. Toutefois, dans le programme même de rénovation nationale est inscrite en filigrane une volonté de gentrification[24] : on restaure l'habitat et on remplace et déplace les habitants.

         Ce programme ne concerne que les quartiers anciens de centre-ville, dont le parc immobilier est « de mauvaise qualité, insalubre », « l'occupation très sociale » (sic), « l'environnement urbain déqualifié », pour reprendre ses termes[25].

 

Il s'adresse, parmi tous les habitants d'un quartier, essentiellement aux propriétaires ou aux commerçants et cherche à attirer de futurs acquéreurs. L'aide à la rénovation de ces habitats anciens peut aller jusqu'à 50 000 euros, selon le site de la Mairie de Béziers.

 

Des biterrois en colère devant cette situation soulignent que des moyens juridiques existent pour une municipalité qui voudrait s’emparer du problème, et donner à tous les biterrois des conditions de vie décentes. Mais disent-ils, ce travail de longue haleine au quotidien, et d’une toute autre nature que l’agitation médiatique si chère à Ménard et à son équipe.

Un centre ville réhabilité devrait permettre de satisfaire ceux qui sont en attente d’être dignement logés. 

Est-ce le cœur des préoccupations de la mairie biterroise ? 

Dans le programme est inscrit une politique de relogement. En théorie « un logement occupé recyclé entraîne la réalisation d'un logement social », comme « base de négociation ». Mais rien ne dit que ce logement social sera créé dans cette zone. L’analyse de la carte qui établit le planning prévisionnel du PNRQAD de Béziers[26], montre que les espaces nouveaux dévolus au logement social sont très limités et éloignés du cœur de ville. Ainsi les 30 appartements sociaux prévus dans le bâtiment rénové de l'îlot Alma-St-Saens sur la façade arrière.

Il faut ici entrer dans des considérations plus « techniques » sur le plan juridique.

La loi Mobilisation pour le logement et Lutte contre l'exclusion du 25 mars 2009, dite loi Molle, à l'origine du PNRQAD, a modifié le code de l'urbanisme[27]. On ne réserve plus un pourcentage d'une action immobilière à « des catégories de logements locatifs », mais le Plan Local d’Urbanisme (PLU)[28] a la possibilité de délimiter les secteurs où ce pourcentage va s'exercer. La politique affichée par le PNRQAD de maintien des habitants de ces quartiers[29] semble donc concerner davantage les propriétaires occupants, dont 250 à Béziers sont concernés par ces aides financières, ainsi que 140 propriétaires bailleurs. Il s'agit bien d'inciter les classes aisées à revenir ou à se maintenir en centre-ville. La redynamisation des commerces et les politiques culturelles vont dans ce sens. Il faut créer un cadre de vie qui corresponde à des marqueurs socio-culturels déterminés. On peut en voir un signe dans l'article de l'"Hérault Tribune " du 19 juin 2016 pour qui la rénovation des Halles échappe à toute polémique. L'exonération de loyers de 6 mois proposée par la ville aurait permis de « redynamiser » les Halles et d'en faire « l'endroit où il faut être vu ». Le caractère propret actuel des Halles contraste en effet singulièrement avec l'ambiance authentique qui pouvait y régner il y a encore quelques années, même s'il y a longtemps qu'elles ne sont pas ouvertes à toutes les bourses.


Cette volonté de gentrification, qui relève de l'ordre symbolique comme de la spéculation financière contenue dans ce plan de rénovation des centres villes, apparaît clairement sur les immenses panneaux promotionnels qui dissimulent les devantures de tous les commerces vides de Béziers, mis en place par la société mixte la Socri, suite à un appel d'offre de la Mairie. Elles ont fonction de trompe-l'œil. Certaines valorisent classiquement le patrimoine local architectural ou viticole. Mais plus intéressant, c'est la classe sociale et le mode de vie mis en scène qui sont parlants, bien éloignés de l'hétérogénéité et du cosmopolitisme biterrois. La Socri, propriétaire de père en fils des Polygones à Montpellier depuis 1975, Béziers depuis 2010 et depuis cette année Cagnes-sur-Mer, a d'ailleurs lancé en février un vaste programme de développement à l'échelle nationale ayant pour visée de « conseiller » les collectivités désireuses de revaloriser leur centre-ville. C'est pourtant à Béziers que la création du Polygone avait désertifié le centre-ville.

La boucle est bouclée.

Néanmoins au milieu de ces belles façades rénovées biterroises, le promeneur peut constater à mille signes que la population dans son ensemble ne se porte pas mieux, et que les inégalités sont plus apparentes. 

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P.S. : Je n’aurais pu écrire cet article sans le journal de résistance  « En vie à Béziers » et à la richesse de ses articles. Que tous les auteurs soient ici remerciés.

J’en recommande la lecture : http://www.envieabeziers.info/

 

Michel Rotfus

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[1] Ce n’est pas l’objet ici d’examiner comment, pendant les dix ans au moins qui ont précédé, la droite a longuement flirté avec le FN, ni comment la conduite des affaires municipales par les précédents maires a accompagné et accentué la déchéance de cette ville, préparant la résistible ascension de Robert Ménard.

[2] Selon le socialiste J.M. Du Plaa, http://www.liberation.fr/france/2014/12/19/un-beziers-pour-l-exemple_1167537

[3] Le ministre russe Grigori Potemkine  aurait fait masquer la pauvreté des villages par de luxueuses façades en carton-pâte. lors de la visite en Crimée de l'impératrice  Catherine II en 1787.

[4] http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-politique/20140326.RUE2927/un-ultra-dans-les-coulisses-de-la-campagne-de-robert-menard.htm 

[5] http://droites-extremes.blog.lemonde.fr/2016/08/25/andre-yves-beck-nest-plus-le-directeur-de-cabinet-de-robert-menard-a-beziers/

[6] https://www.mediapart.fr/journal/france/150215/les-reseaux-radicaux-de-robert-menard?onglet=full

[7] http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-politique/20130705.RUE7489/opus-dei-l-intrigant-ami-de-robert-menard.html

[8] http://www.lexpress.fr/actualite/politique/fn/beziers-emmanuelle-duverger-une-femme-de-tete_1726192.html

[9] http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2016/05/27/emmanuelle-duverger-la-tete-pensante-de-robert-menard_4927400_4497186.html

[10] http://www.herault-tribune.com/articles/40595/beziers-conseil-municipal-de-beziers-les-raisons-de-ma-demission-par-valerie-gonthier/

[11] Le Défenseur des droits est une autorité constitutionnelle indépendante instituée en 2011. Il est chargé de défendre les droits des citoyens face aux administrations et dispose de prérogatives particulières en matière de promotion des droits de l'enfant, de lutte contre les discriminations, etc....

[12] http://www.envieabeziers.info/billets-d-humeur/983-les-pauvres-et-le-menteur

[13] idem

[14] Les deux études de février 2014 puis de décembre 2016,  ont été publiées par le bureau d’analyse Compas (Centre d’observation et de mesure des politiques d’action sociale) et effectuées selon la même méthode avec les mêmes critères de définition de la pauvreté.  Source : La Dépêche  22/12/2016.

[15] http://www.midilibre.fr/2015/04/13/robert-menard-condamne-arc-en-ciel,1149810.php

[16] http://m.lamarseillaise.fr/herault/politique/58013-robert-menard-introduit-une-ecole-traditionaliste-hors-contrat-a-la-deveze

[17] http://www.midilibre.fr/2014/12/06/chez-caddie-les-benevoles-aident-plus-de-650-familles,1093911.php

[18] http://www.societe.com/societe/epicerie-sociale-solidarite-de-beziers-810935858.html 

[19] http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-politique/20140924.RUE5907/la-mutuelle-solidaire-de-beziers-montee-par-un-ancien-rocker-neonazi.html

[20] https://www.mediapart.fr/journal/france/280814/les-villes-fn-un-nouveau-business-pour-les-societes-proches-de-lextreme-droite

[21] Ces deux parties « Paradoxe du logement » et « Rénovation et gentrificatification » doivent beaucoup aux articles très informés parus dans le journal de résistance et d’opposition à Ménard « En vie à Béziers »

      http://www.envieabeziers.info/dans-le-vif-du-sujet/decryptage/366-paradoxe-du-logement-a-     beziers

et http://www.envieabeziers.info/dans-le-vif-du-sujet/decryptage/790-facadisme 

[22] Le Monde du 23 février 2015 analyse le problème des logements vacants en France.

[23] Programme National de Requalification des Quartiers Anciens Dégradés ( PNRQAD ). Pour une présentation officielle : http://www.logement.gouv.fr/le-pnrqad-revitaliser-le-coeur-de-la-ville

[24] gentrification (anglicisme créé à partir de gentry, « petite noblesse »), ou embourgeoisement urbain. Phénomène urbain par lequel des personnes plus aisées s'approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social du quartier au profit exclusif d'une couche sociale supérieure.

[25]Voir l’article « Taudis, la Mairie contre-attaque ! » et son indécente couverture dans le Journal de Béziers n°30.

[26]http://www.ville-beziers.fr/cadre-de-vie/programme-national-de-requalification-des-quartiers-anciens-degrades

[27]Pour une interprétation juridique des modifications apportées au code de l’urbanisme :http://www.eurojuris.fr/fr/collectivites/urbanisme/travaux-publics-construction/articles/a7717#.V1vVuMJJmP8

[28]Le PLU est à la fois un document d'urbanisme réglementaire et un véritable projet de ville. Il est d'une part un document stratégique comportant, comme un schéma directeur, des orientations sur l'évolution de la ville à l'horizon de 10 à 15 ans. Il est d'autre part un document réglementaire : il régit l’évolution des parcelles, notamment à travers l'instruction des permis de construire et de démolir. C'est en quelque sorte un "projet de ville", accompagné des règlessur lesquelles se fondent les décisions publiques et privées en matière d'urbanisme.

[29]Programme National de Requalification des Quartiers Anciens Dégradés. Pour une présentation officielle : http://www.logement.gouv.fr/le-pnrqad-revitaliser-le-coeur-de-la-ville

 

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