Le Corbusier, un fasciste.

 

 

La commémoration du cinquantième anniversaire de la mort de Le Corbusier donne lieu à un concert d’encensement.

Trois livres [1] s’en démarquent et montrent comment Le Corbusier s’est compromis avec le fascisme français et a été profondément antisémite, et comment ses convictions ont marqué en profondeur sa pensée architecturale et urbanistique.      Il ne s’agit pas là, de rumeurs mais de faits avérés.

Pourtant, l’exposition « Le Corbusier, mesure de l’homme » au Centre Pompidou, pas plus que la Fondation Le Corbusier n’en disent un mot.

Pourquoi ce silence ?

 A 30 ans, en 1917, installé à Paris, il rêve, de jouer un rôle actif dans la reconstruction. Pendant 28 ans, où il bâtit une quinzaine de villas, et quelques immeubles, il multiplie des projets radicaux. Ses amis les plus proches sont  fascistes, vichystes et antisémites, comme lui. Ils appartiennent tous à la frange d’extrême droite des émeutiers du 6 février 1934 qui pour Le Corbusier, furent «le réveil de la propreté».

En 1940, il écrit à sa mère : (la défaite est une) «  miraculeuse victoire. Si nous avions vaincu par les armes, la pourriture triomphait, plus rien de propre n’aurait jamais pu prétendre à vivre».

Et encore, peu après le vote sur le statut des juifs : « Les juifs passent un sale moment ! Leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays! »

«L’argent, les Juifs, la franc-maçonnerie, tout subira la loi juste. Ces forteresses honteuses seront démantelées.» 

Et aussi : « Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe ». Et encore : «Il s’est fait un vrai miracle avec Pétain. Tout aurait pu s’écrouler, s’anéantir dans l’anarchie. Tout est sauvé et l’action est dans le pays.» 

En sera-t-il acteur ? 

Il rejoint Vichy dès 1940, y retrouve ses amis et devient conseiller pour l’urbanisme auprès du gouvernement. Aucun de ses projets ne sera retenu. Il publie Urbanisme de la Révolution nationale, Sur les quatre routes, Destin de Paris, la Maison des hommes , nourris d’obsessions hygiénistes et de régénérescence de la race. La perspective des grands ensembles d’immeubles linéaires sans rues, issue des vues aériennes, y réduit les hommes à des silhouettes interchangeables : «L’animal humain est comme l’abeille, un constructeur de cellules géométriques». Sa « standardisation » a d’abord valeur morale : «On fait propre chez soi. Puis on fait propre en soi.»

De retour à Paris en 1942, il devient conseiller technique d’Alexis Carrel et travaille à sa fondation.

Qui est Alexis Carrel ?  Pionnier de chirurgie vasculaire, il a reçu le prix Nobel de médecine en 1912.  Il a adhéré au parti fasciste de Doriot, le PPF,  et a milité en faveur de l’eugénisme. Pétain lui confie la direction d’une Fondation pour l’étude des problèmes humains. Son livre « L’homme cet inconnu » connut un succès mondial. Il y développe un eugénisme négatif, c'est-à-dire le projet de l'élimination pure et simple d'humains estimés indésirables. Il propose le conditionnement par le fouet et l’euthanasie pour les plus criminels, aliénés compris. Dans la préface à l'édition allemande de 1936, il écrit : « En Allemagne, le gouvernement a pris des mesures énergiques contre l'augmentation des minorités, des aliénés, des criminels. La situation idéale serait que  chaque individu de cette sorte soit éliminé quand il s'est montré dangereux. » 

C’est cet homme-là dont il partagera les idées eugénistes, que Le Corbusier a admiré  et à qui il a emprunté son lamarckisme en considérant que les qualités des individus s’acquièrent en fonction de l’influence du milieu : l’urbanisme et l’architecture deviennent un modelage de l’homme de l’homme nouveau.

Il met au point le Modulor, nouveau nombre d’or de l’espace architectural, mesure idéale de l’espace idéal à partir d’un corps idéal enfermé dans des cellules « radieuses », écrasantes de béton et de verre, aux proportions idéales calculées, d’où toute notion de jouissance et de simple plaisir ont disparu en faveur de la fonctionnalité et de sa froideur.  

 

Nouvelle vie, nouvelle identité.

En avril 1944, il découvre soudain que les temps changent.  «La page tourne et il faut se décider à l’admettre ! »  

Sa seconde vie commence, il maquille son passé et échappe à l’épuration[2]. Appelé et soutenu par Claudius-Petit, responsable de la reconstruction de la France, il mettra en œuvre ses anciennes idées et sera même promu président de la Commission d’urbanisme du Front national des architectes, issu de la Résistance.

Admiré par Malraux, il incarnera désormais le génie de la France gaulliste. 

Devant ce type de révélations, se produit un phénomène que l’on commence à bien connaître : les disciples et admirateurs tentent de masquer la profondeur et la gravité de l’errance. Il aurait fait comme tous les autres, car c’était l’esprit d’une époque qui voulait cela. Mais son œuvre reste celle d’un humaniste, d’un poète, d’un génie créateur !  

Ainsi Paul Chemetov tout récemment[3].

Ne reculant pas devant le paradoxe, il commence par nier (« Le Corbusier n’est pas un fasciste ») pour reconnaître ensuite qu’il l’a été mais pour l’excuser en arguant de l’air du temps (« c’est l’époque qui voulait cela, le contexte était compliqué »).Il minimise ensuite la gravité des faits : pourquoi  lui reprocher en particulier d’avoir été vichyste puisque à cette époque, tous les architectes l’étaient. Syllogisme qui s’appliquerait d’ailleurs à lui-même : puisqu’à cette époque tous les architectes étaient vichystes, lui-même, Paul Chemetov vivant à cette époque l’aurait été également, ce qui montre bien à quel point cela est sans importance. Mais la procédure d’absolution ne s’arrête pas là : pourquoi lui reprocher d’avoir écrit et publié sous Vichy quand d’autres comme Sartre et Camus l’ont fait ?! Paul Chemetov qui a déclaré « Le monument de la France c'est sa langue »,  devrait savoir ce que parler veut dire et ce que veut dire ce qu’il dit quand il parle [4]. Il ne dit pas un mot sur ce que chacun de ces trois auteurs, - Le Corbusier, Sartre et Camus -, a écrit et publié  alors. Il faut une bonne dose de mauvaise foi ou d’ignorance pour proposer une telle équivalence entre les livres du Corbusier de cette période, qui sont ouvertement et explicitement fascistes, et des livres comme L’Ëtre et le Néant, L’imaginaire, Les mouches, ou Huis clos pour Sartre, et La peste ou L’étranger pour Camus. Pourquoi ne pas prétendre, tant qu’à faire, que Sartre et Camus ont été maréchalistes  et qu’ils se sont précipités à Vichy dans l’espoir d’y faire carrière en saluant et Pétain et Hitler. Ou bien que, comme Le Corbusier, ils ont été antisémites, eugénistes rêvant d’assainir l’espace public en le débarrassant des catégories nuisibles.

L’entreprise de sauvetage ne peut avoir lieu qu’au prix de cette dénégation qui n’est une falsification massive. Le « gain » de cette opération, reste d’avoir proposé que Le Corbusier soit comparable à Sartre et à Camus, et qu’il soit leur équivalent, ce qui frise l’abjection.

 

Analogie.

 

Un semblable destin s’est trouvé joué, de la même manière, à la Libération. Il est difficile de ne pas penser  à Georges Mauco. Celui-ci fut le seul psychanalyste de l’histoire du freudisme français à avoir été collaborationniste de 1939 à 1944. Non content d’adhérer au régime de Vichy, il publia des textes violemment antisémites et témoigna devant la Cour suprême de justice de Riom[5] en août 1941 contre le « danger juif ». Formé aux travaux de la pédagogie psychanalytique, (en particulier  par l’œuvre de René Spitz), puis analysé par René Laforgue, il se fit connaître comme démographe. Dans ses ouvrages, dès 1933, il prônait déjà des thèses racistes et nationalistes sur la « hiérarchie des ethnies », en soutenant que certains étrangers n’étaient pas intégrables à la société française : les Africains, les Asiatiques, les Levantins, dont les juifs. Pendant l’occupation, son racisme s’exalta en antisémitisme en collaborant avec Georges Montandon[6] à la revue L’ethnie française, officine de propagande antisémite de Vichy qui dénonçait le « type juif » selon les critères nazis. Mauco y publia en particulier deux articles où, à la lumière de la psychanalyse, il dénonçait la « névrose juive ».

Comme le fit Le Corbusier, à la Libération, il parvint à dissimuler son passé collaborationniste et antisémite, échappa à l’épuration et réussit à se faire nommer par le général De Gaulle, secrétaire du haut comité de la population et de la famille. Il effectua un changement brutal de personnalité en devenant un philanthrope, humaniste, soucieux du bonheur de l’enfance en détresse.

La suite appartient déjà à notre présent : En 1946, il créa la première consultation psychopédagogique de France  dans les locaux du lycée Claude-Bernard. Ainsi commença l’aventure des centres Claude-Bernard, la première consultation psychopédagogique avec pour objectif d’agir sur l’inadaptation scolaire par des interventions thérapeutiques inspirées de la psychanalyse, hors du monde hospitalier, médical ou psychiatrique, mobilisant autour de lui des figures importantes de la psychologie clinique et de la psychanalyse des enfants comme Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonnier, Françoise Dolto,  Didier Anzieu. Membre de l’International Psychoanalytical Association et de l’Association Psychanalytique de France, il publia plusieurs livres de  vulgarisation et se trouva comblé d’honneurs au moment de sa mort.

Son passé de collaborationniste et d’antisémite activiste fut révélé pour la première fois par l’historien Patrick Weil en 1991[7], puis par Elisabeth Roudinesco[8].

Sur le site du Centre Claude-Bernard, on peut en lire l’historique, où le nom de Mauco figure sans plus entre ceux de Diatkine et de Pontalis :  Créé en 1946, sous le double parrainage du Ministère de la Santé et de l’Education Nationale, la première implantation a eu lieu dans les locaux du Lycée Claude Bernard dans le 16èmearrondissement de Paris, d’où son nom. Messieurs Anzieu, Berge, Debesse, Diatkine, Mauco, Pontalis…, Mesdames Decobert, Dolto, Favez Boutonnier … en furent les pionniers. Il s’agissait alors de venir en aide aux enfants et aux adolescents qui avaient du mal à reprendre leurs études après la période troublée de la guerre, sans les séparer de l’école et de leur famille. Les progrès réalisés entre les deux guerres en psychologie, en psychanalyse et en pédagogie, devaient être à la base de traitements nouveaux. Leur but : comprendre et traiter les symptômes d’inadaptation en les resituant dans l’ensemble de la personnalité de l’enfant et dans son contexte familial et social. Ils furent appelés psychopédagogiques dans un premier temps, puis médico- psycho-pédagogiques à partir de 1963, pour bien mettre en évidence cette alliance toujours recherchée entre la médecine, la psychologie, la psychanalyse et la pédagogie. Le Bureau d’Aide Psychologique Universitaire (BAPU) fut ouvert en 1966 à destination des étudiants.

Cet ancien démographe, raciste et antisémite, engagé dans la collaboration, est devenu par la grâce d’un soudain changement de personnalité et d’un soutien inattendu du général de Gaulle, le fondateur de la première consultation psychopédagogique en France.

Il ne peut être question de faire la moindre comparaison entre les réalisations de Mauco et celles de Le Corbusier. La ressemblance de leur destinée suffit à elle seule à nous interpeler ici, même s’ils ne sont pas les seuls à avoir effectué un tel changement dans leur identité et leurs engagements. 

Mais c’est vers Martin Heidegger qu’il faut se tourner : l’histoire de l’introduction et de la réception de son œuvre et de sa personne en France, est à bien des égards paradigmatique de ces débats, conférences, colloques et livres qui vont désormais foisonner  pour expliquer que, pour l’architecte comme pour le philosophe, ce que Heidegger nomma de façon quelque peu perverse sa « grosse bêtise » n’a été qu’une erreur de parcours. La récente parution en Allemagne, des Cahiers noirs de Heidegger par Peter Tawny[9] montre qu’il n’en est rien mais que son profond antisémitisme et son engagement résolu dans le national-socialisme fut un véritable désastre de la pensée.

 Certains, on l’a vu, s’emploient déjà à dédouaner Le Corbusier. La question n’est pas seulement de savoir ce qu’ont été, dans leur réalité historique, sa pensée et son œuvre, coupées en deux par ce spectaculaire changement d’identité. Elle concerne aussi les efforts qui vont se multiplier désormais pour « sauver » le Maître. 

 Mais il faut le dire : Le Corbusier est à l’architecture ce que Martin Heidegger est à la philosophie : un homme qui s’est gravement fourvoyé et dont l’œuvre est à réévaluer.

 

 


[1] François Chaslin, Un Corbusier. Seuil, mars 2015.                                                                       Xavier de Jarcy, Le Corbusier, un fascisme français. Albin Michel, 2015.                                                              Marc Perelman, Le Corbusier, Une froide vision du monde, Michalon, 2015.

Les citations de Le Corbusier sont empruntées à ces trois livres. 

[2] Il fallait préserver les élites pour la reconstruction. Quantité d’intellectuels pourtant impliqués de façon indéniable dans le fascisme et la collaboration trouvèrent  là un contexte qui favorisa une nouvelle naissance et une nouvelle identité. Pour Le Corbusier, il n’y eut même pas d’éponge à passer : il n’y avait rien à effacer.

 Voir :

Peter Novick, L’Épuration française, 1944-1949, Paris, Balland, 1985.

Laurence Bertrand-Dorléac, Histoire de l’art, Paris 1940-1944, Ordre national – Traditions et Modernités, Paris, Publications de la Sorbonne, 1986. 

[3]  Paul Chemetov, architecte et urbaniste. Voir  Le Monde, 30 avril 2015.

[4] « Les Présidents bâtisseurs », Public Sénat, 15/12/2012

[5] Ce procès, voulu par les dirigeants du régime de Vichy et en particulier par Pétain, avait pour but de démontrer que les dirigeants de la de la IIIème. République, étaient coupables  de la défaite militaire de 1940.  La Cour suprême de Justice siégea du 30 juillet 1940 jusqu’en avril 1942. Les inculpés furent principalement Léon Blum, Édouard Daladier. Ceux-ci retournèrent l’accusation contre les autorités militaires, incapables de préparer et de conduire cette guerre. Si bien que ce procès, quoiqu’animé d’une volonté de revanche contre la démocratie et la République,  dût être suspendu. En 1942, le gouvernement décida son interruption. 

[6] Médecin spécialiste des maladies tropicales, devenu ethnologue, professeur à la chaire d’ethnologie de l’Ecole d’anthropologie, G. Montadon a créé la revue L’Ethnie française, spécialisée dans le racisme et l’antisémitisme le plus extrême. Il préconise en 1938 la mise à l’index du Juif, la création d’un « Etat israélite », l’éxécution des juifs qui ne se soumettraient pas à la règle de préservation de la race aryenne. Un mois après l’entrée en vigueur de la loi de Vichy sur le statut des juifs, il publie le fasicule « Comment reconnaître le Juif ? ». Il participera avec la S.S. à la déportation des Juifs et à la « solution finale ». Il sera exécuté par des résistants en 1944. Tel est l’homme avec qui Mauco a collaboré.

[7] Voir son article :  Racisme et discrimination dans la politique française de l'immigration : 1938-1945/1974-1995.  Vingtième siècle. Revue d’histoire. Année1995. Volume 47.  pp. 77-102.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1995_num_47_1_3182

[8] Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme à la psychopédagogie, in L’Infini, 51, automne 1995. 

[9] Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les « Cahiers noirs ». Traduit par Julia Christ et Jean Claude Monod. Seuil.

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