Djihadisme, Freud et Richard III. Quelques ressorts subjectifs du passage à l’action violente.

 

Les âmes perdues du djihadisme expliquées à mon premier ministre.

 

Non ! Expliquer n’est pas excuser.

Notre premier Ministre s’est mis à croire qu’il entrait dans ses attributions de s’en prendre aux sociologues et à leurs analyses concernant l’engagement de jeunes dans le djihadisme, en leur reprochant de pratiquer une culture de l’excuse. On pourrait penser qu’il prend la suite de Ronald Reagan qui en 1983 reprochait à la « philosophie sociale » de présenter «les criminels comme des produits malheureux de mauvaises conditions socioéconomiques» ; ou bien celle de Nicolas Sarkozy, qui dénonçait l’analyse sociologique des violences dans les banlieues : «quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable.»[1]

On pourrait croire ainsi à la soudaine montée d’un anti intellectualisme, d’une sorte d’obscurantisme d’Etat. En fait, oubliant ses responsabilités d’homme d’Etat, et les limites à ne pas franchir, il est intervenu à plusieurs reprises pour blâmer Michel Houellebecq, ou faire l’éloge d’Elisabeth Badinter, en protagoniste du débat intellectuel.

Loin de  faire taire les sociologues, il a suscité des réponses multiples sur l’intérêt, voire la nécessité d’expliquer et de comprendre[2]. Même Marcel Gauchet a cru devoir sortir de sa modération, en déclarant ce propos «ahurissant» et en rejoignant la sagesse du grand stratège Sun Tzu : « Pour bien combattre un adversaire, il faut le connaître, le comprendre et expliquer sa nature».

 

Approches de la subjectivité du héros salafiste.

 

Les héros grecs étaient le plus souvent emportés par leur démesure, - par leur ubris -, et les dieux n’étaient pas pour rien dans leurs exploits. Homère a montré qu’Achille avait son « caractère ». Ainsi, sa colère contre Agamemnon, coupable à ses yeux de lui avoir pris sa belle captive Briséis, a eu des conséquences néfastes sur le sort des guerriers grecs et sur celui de la guerre contre Troie, causant la mort de son ami et amant Patrocle. On ne s’embarrassait pas alors d’explication par des causes profondes.

La psychanalyse, et l’anthropologie qui s’en inspire, plus encore que les sciences sociales, nous aide à comprendre que les « caractères » des êtres humains résultent d’un processus de construction psychique. En particulier, que le temps de l’adolescence est une période cruciale de remaniements psychiques intenses parfois difficiles et douloureux où sont bouleversées les différentes dimensions de l’existence, les relations aux autres et au lien social. Confronté à la réalité du monde et à ses exigences,  chacun doit composer avec ses idéaux, son rapport au manque, au désir et à la frustration.

Certains s’y fourvoient.

Encore faut-il comprendre ce qui agit en eux et comment ceci s’opère, quels sont les ressorts subjectifs qui les amènent à se radicaliser et à passer à l’action violente ? [3]  

L’approche que je tente ici progressera en interrogeant des strates successives.

 

***** 

L’enquête anthropologique, dessine le profil de ces jeunes qui s’embrigadent dans le djihadisme armé. Il ne peut s’agir ici d’entrer dans l’analyse des divers courants de l’islam ni de leurs subdivisions, ni même dans celle du djihadisme,  dont la forme violente  n’est que l’une des composantes. Il est bon d’avoir constamment en tête que ses manifestations violentes, aussi meurtrières et spectaculaires soient-elles, sont proportionnellement inverses à son importance numérique.

Le djihad européen a commencé en 1995 en se réclamant d’une lutte contre l’impiété incarnée par les mœurs occidentales, et contre l’hérésie des musulmans,  apostats en ce qu’ils ne se reconnaissent pas dans cet islam intégriste. A la suite de la guerre civile en Syrie en 2013, il s’est étendu des « jeunes des banlieues », c’est à dire en fait des cités,  aux jeunes issus des classes moyennes. Aussi bien chez les uns que chez les autres, ce djihadisme de la violence cultive et exalte la figure du héros.

 

 Cela vérifie, dans la façon dont cette subjectivité héroïque se construit, qu’on se pose en s’opposant.Omnis determinatio est negatio[4] : toute détermination est négation. Ici, cela se produit par l’intériorisation d’une représentation binaire : d’un côté le monde rejeté avec ses valeurs, de l’autre, celui qu’il prône avec ses contre-valeurs. Comme le triangle qui est triangle que parce qu’il n’est ni cercle, ni carré, ni trapèze.

La société occidentale est sécularisée, fondée sur la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, la religion y est séparée du pouvoir politique. Le héros, à l’opposé, prône une société théocratique où la charia, - la loi islamique -, le « chemin pour respecter la loi [de Dieu] »codifie tous les aspects publics et privés de la vie dans  les mœurs et les usages du quotidien comme dans les différents aspects des relations sociales. Les normes dans leur ensemble sont tirées du Coran et sont regardées comme émanant de Dieu. Elles s’opposent aux Droits de l’Homme et lui sont  incompatibles.

Face à l’autonomie et à la responsabilité du citoyen et du peuple comme fondement des lois, le héros veut imposer les lois divines.

Le non recours à la violence est un principe fondamental, son seul usage légitime est exercé par l’Etat. Le héros combattant salafiste exerce la violence absolue jusqu’au massacre de masse comme moyen d’arriver à ses fins au nom du Sacré.

La liberté sexuelle est reconnue, autant pour les femmes que pour les hommes, pour les homosexuels que pour les hétérosexuels. Pour le héros combattant, la sexualité est régulée par la morale religieuse salafiste intégriste ultra- puritaine.

L’égalité entre les femmes et les hommes est un principe de droit. Le héros la refuse et cherche à refonder une hiérarchie où les rôles entre hommes et femmes sont dissymétriques et où celles-ci sont soumises à la tutelle masculine.

L’autonomie de  l'individu est promue. Lui, au contraire, se fond dans une communauté qui le prend en charge. Il y est appelé à fonder une nouvelle communauté des croyants, -une Umma salafiste-, où l’individu est subordonné au respect de la charia et à la préservation des valeurs sacrées.

 

Les héros salafistes ont ainsi acquis un « kit » de solutions et de réponses : ils vont se retrouver et partager les mêmes « croyances » et les mêmes rituels. Là, on a raison contre tous ceux qui habitent le monde qu’on a quitté, on n’y connait plus l’ échec mais au contraire, on s’y affirme. Dans ce nouveau monde, on apprend à vivre selon les Règles, à être « pur » : à prier correctement, à manger correctement, à s’habiller correctement, à avoir une pilosité correcte, … La sexualité y est réglée, organisée, les femmes sont fournies. Les héros partagent un entre-soi avec  ceux qui « savent », qui ont atteint, ou vont atteindre, le point culminant, Dieu et dont ils exercent par délégation le pouvoir de vie et de mort.

Leur vie psychique et affective s’est considérablement allégée et simplifiée : ils n’ont plus à supporter l’angoisse du doute qui assaille, de la mise en question des certitudes acquises depuis l’enfance, du risque de l’échec et de la faille narcissique  dans la recherche de soi propre à cet âge.

 

 

Un héros paradoxal qui se réalise par son anéantissement.

 

Sur un mode  imaginaire ou réel,  les héros salafistes, vont affronter la mort, pour se réaliser, pour refaire le monde et le purifier. Dans les années 1980, ces mêmes jeunes auraient probablement flirté avec la mort en jouant à la roulette russe avec l’héroïne, les risques d’over dose et les seringues souillées. On peut penser qu’aujourd’hui, la radicalisation des jeunes dans l’islamisme salafiste en est une variante et fonctionne d’une manière comparable à ces conduites ordaliques[5].

En opposition totale avec le sens médiéval qui désignait une procédure de justice religieuse appelée aussi « jugement de Dieu », la conduite ordalique  manifeste un fort désir de valider son existence en la risquant jusqu’à la mort, tout en transgressant la Loi au nom de sa Loi.

Le sujet, en général adolescent, s’y considère comme maître de son destin. S’il s’engage, de façon plus ou moins répétitive, dans des épreuves comportant un risque mortel, il ne s’agit ni de suicide, ni de simulacre. Dans le fantasme ordalique, il s’en remet à l’autre, au destin, à la chance, à un être transcendant, pour en être l’élu et, par sa survie, prouver son droit à la vie, son caractère exceptionnel, et même son immortalité.

Cette conduite a deux faces : celle d’un abandon ou d’une soumission au verdict du destin et celle d’une tentative de maîtrise, de reprise du contrôle sur sa vie.

Ce qui implique une relation subjective au risque très particulière, et doublement paradoxale.

Premier paradoxe : on s’en remet totalement à l’autre, mais avec le sentiment de le maitriser de façon magique, de telle sorte que sa propre mort signifie aussi son auto-engendrement.

Deuxième paradoxe : la prise de risque ordalique est aussi une façon d’invalider  la loi et ses dépositaires. Le simple fait de risquer la mort place le sujet au-dessus de toute règle. Ainsi, l’attrait de drogues interdites tient à l’interdit lui-même, qui en rajoute au plaisir de transgresser des  valeurs sacralisées comme le corps, la santé, la jeunesse. En même temps, cette transgression est une affirmation de la Loi, mais d’une loi supérieure qui abolit et remplace la loi commune transgressée. Cette Loi nouvelle dont on se réclame condense toute la légitimité, et le caractère excessif du risque démontre la transcendance et le sacré de cet autre au nom duquel on se sacrifie.

 

 

Les écrivains et les poètes savent ce qu’est l’inconscient.Ils ont une connaissance endopsychique de l’âme humaine.

 

Pour avancer dans cette réflexion, je m’aiderai  des considérations de Freud sur le personnage de Gloucester, le futur roi Richard III, dans la pièce de Shakespeare Richard III.

Alors qu’il se propose d’examiner certains caractères psychologiques à la lumière de la psychanalyse, réticent à présenter les cas de certains de ses patients et poussé par le scrupule d’en respecter la confidentialité, il se tourne vers les poètes qui, explique-t-il, ont une connaissance profonde de l’âme humaine.

Ce n’est pas là une simple facilité de circonstance. L’œuvre de Freud est toute entière est adossée à la littérature, à ce point que les deux s’interpénètrent, les écrivains découvrant à ses yeux les détours et la complexité de l’âme humaine, et lui-même devenant écrivain comme eux, écrivant le roman de la psychanalyse, avec un talent qui lui fut reconnu de son vivant.

Lecteur cultivé,  passionné des livres, il se qualifiait lui-même de Bücherwurm, « vers de livres » – version allemande du « rat de bibliothèque ». Les livres et l’écriture l’accompagnèrent toute sa vie, en particulier Homère, Sophocle, Shakespeare, Rabelais, Goethe, Heine, Ibsen, Flaubert, Zola, Diderot, Boccace, Oscar Wilde, Bernard Shaw, Dostoïevski, Molière, Swift, Homère, Horace, Le Tasse, Hoffmann, Schiller, Mark Twain, Aristophane, Thomas Mann, Stephan Zweig, Hebbel, Galsworthy, Cervantès, Hésiode, Macaulay[6]

Dès ses premiers écrits, et d’une façon constante, il a fait appel à la démarche romanesque et poétique pour donner corps à ses intuitions théoriques. Non seulement, comme ce fut le cas pour la Gradiva de Jensen, leur  description psychologique est juste, mais elle est plus pertinente encore que ce que la science peut en dire, explique Freud en paraphrasant Hamlet :

« Les poètes et le romanciers sont de précieux alliés, et leurs témoignages doit être estimé très haut, car ils connaissent entre ciel et terre, bien des choses que notre sagesse scolaire ne saurait encore rêver. Ils sont, dans la connaissance de l’âme, nos maîtres à nous, hommes vulgaires, car ils s’abreuvent à des sources que nous n’avons pas encore rendues accessibles à la science. »[7]

La conviction de Freud est telle, qu’il ne se contente pas d’avoir recours à eux et à leurs personnages. Il procède lui même à leur façon, bien meilleure ironise-t-il que le diagnostic fondé sur des réactions électriques :

« Le diagnostic local et les réactions électriques n'ont aucune valeur pour l'étude de l'hystérie, tandis qu'une présentation approfondie des processus psychiques à la manière dont elle est présentée par les poètes me permet, par l'emploi de quelques rares formules psychologiques, d'obtenir une certaine intelligence dans le déroulement d'une hystérie »[8].  Il écrit à Arthur Schnitzler : « Je me suis souvent demandé avec étonnement d'où vous teniez la connaissance de tel ou tel point caché, alors que je ne l'avais acquise que par un pénible travail d'investigation, et j'en suis venu à envier l'écrivain que déjà j'admirais».[9]

         Bien plus tard, il lui avouera : « Une question me tourmente : pourquoi, en vérité, durant toutes ces années, n'ai-je jamais cherché à vous fréquenter et avoir avec vous une conversation ? […]. La réponse à cette question implique un aveu qui me semble par trop intime. Je pense que je vous ai évité, de crainte de rencontrer mon double»[10].

Dans la lecture de ces œuvres littéraires résonne pour Freud sa quête de lui-même comme celle du psychisme humain. Il y découvre leur proximité avec les phénomènes psychiques inconscients tels que le drame œdipien, la problématique de la castration, la scène primitive, les « fantasmes originaires »  qui  sont tout autant au cœur des productions artistiques que des rêves, des symptômes, et des conflits de la psyché humaine. Il y admire leur déploiement, et la fécondité des créations de l’esprit pour résoudre et dépasser ces conflits entre désirs et défenses, principe de plaisir et principe de réalité et combien elles participent de ce travail d’élaboration auquel la condition humaine est contrainte. Il va découvrir au cœur de la vie psychique, distincts des processus secondaires (qui caractérisent le système préconscient-conscient et s’expriment dans les activités de la pensée vigile, de l’attention, du jugement et du raisonnement, ceux qui président à la rationalité du travail de création), les processus primaires qui tendent à permettre aux contenus inconscients de contourner la censure jusqu’à produire des représentations comme le rêve où les productions artistiques dans un travail psychique – selon la condensation, le déplacement, et la  symbolisation  -,  inlassablement poursuivies dans leur élaboration.

Dans ce travail psychique,  l’identification joue un rôle essentiel pour le plaisir aussi nécessaire au lecteur qu’au créateur.

 

 

Freud et Richard III.

 

         Ainsi à propos de Richard III, il écrit :

         « (…) il faut que le poète s’entende à créer chez nous un secret arrière-fond de sympathie pour son héros si nous devons sans protester intérieurement, éprouver de l’admiration pour sa hardiesse et son adresse, et une telle sympathie ne peut se fonder que sur la compréhension, sur le sentiment que nous pourrions avoir en nous quelque chose de commun avec lui. » [11]

Une œuvre est d’autant plus grande qu’elle ne dit pas tout, elle  comporte des blancs, des vides, elle est d’une certaine manière inachevée et cet inachèvement est la condition même qui nous permet d’effectuer une démarche d’identification au héros en la complétant : nous prenons conscience de ce que nous avons de commun avec lui, « même pour le scélérat ». 

Dès le début de la pièce, celui-ci se présente :

Mais moi qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux

Ni fait pour courtiser un amoureux miroir ;
Moi qui suis marqué au sceau de la rudesse
Et n’ai pas la majesté de l’amour
Pour m’aller pavaner devant une impudique nymphe minaudière;

Moi qui suis tronqué de nobles proportions

Floué d’attraits par la trompeuse nature
Difforme, inachevé, dépéché avant terme
Dans ce monde haletant à peine à moitié fait…
Si boiteux et si laid
Que les chiens aboient quand je les croise en claudiquant …
Et bien moi en ce temps de paix alangui à la voix de fausset
Je n’ai d’autre plaisir pour passer le temps
Que d’épier mon ombre au soleil
Et de fredonner des variations sur ma propre difformité
Et donc si je ne puis être l’amant
Qui charmera ces jours si beaux parleurs
Je suis déterminé à être un scélérat »[12]

Le sinistre duc de Gloucester est un affreux bossu qui se décrit lui-même comme  « tronqué…, difforme, inachevé, dépêché avant terme…,… Si boiteux et si laid
Que les chiens aboient quand je les croise en claudiquant »
et qui souffre de ne pouvoir  séduire. Il désire la royauté mais le trône ne lui revient pas. Il en est séparé par ses frères et ses neveux qui hiérarchiquement y accèdent avant lui. Pour être roi, il va devoir les tuer. Sourire aux lèvres, il va prouver qu’il est un méchant  « rusé, fourbe et traître », qui assassinera frères et neveux, neutralisera ses ennemis politiques et épousera la veuve de son frère assassiné.

 

Ainsi, aussi abominable soit le personnage de Richard, nous pouvons nous identifier à lui. Comme lui, nous ressentons que nous avons subi un grave préjudice : nous avons été frustrés des formes harmonieuses qui conquièrent l’amour des humains, des boucles blondes de Baldur,- le fils d’Odin, dieu de la beauté et de l’amour-,  du visage avenant de tel autre, d’une naissance aristocratique… Ou bien nous avons été marqués par d’autres blessures rencontrées dans notre prime enfance et plus tard. Comme lui, nous exigeons un dédommagement et nous allons nous l’octroyer. Comme lui, nous éprouvons que nous pouvons être une exception et que nous pouvons passer outre les scrupules qui peuvent en arrêter d’autres. Parce que nous sommes exceptionnels, nous éprouvons que nous pouvons commettre des injustices pour nous dédommager des injustices dont nous avons été victimes. Effectuer ce dédommagement nous autorise à  pouvoir transmuer l’injustice en Justice et le mal en Bien. À aller au-delà de la morale commune en réécrivant la table des valeurs.

Nous entrons dans cette logique où s’enchainent préjudice - exigence de dédommagement – transmutations des valeurs par laquelle le crime devient Justice et Bien.

Cependant, si chacun de nous est un Richard potentiel, nous ne nous dédommageons pas nous mêmes en devenant criminels : les forces de la conscience morale nous l’interdisent.Nous avons généralement accepté la frustration de ces désirs par l'éducation morale, condition de sortie de l’adolescence. Ces désirs ont été remplacés par d’autres, socialement reconnus, acceptés et valorisés.

En revanche, par la rencontre des thèses de Daesh, certains entrent dans une logique délirante de légitimité où l’idéal se met au service de la mort.

Ils proposent  la réparation du désordre préjudiciel initial et l’établissement de l’Ordre par la destruction et l’anéantissement de ceux qui incarnent désormais à leurs yeux la négativité même. Ils  retournent en Bien ce mal absolu qu’est le meurtre de masse et érigent en un nouveau type de héros cette pratique de la criminalité aveugle.

Telle est la Loi de ce Dieu qui vient d’être trouvé, au nom de qui s’effectue cette transmutation des valeurs. 

 

 

« … exploiter de façon conséquente une idée, avec la curiosité de voir où cela mènera ». 

 

Si Freud s’est heurté au positivisme des « scientifiques », il s’est aussi affronté à son propre attachement à l'objectivité scientifique. Puisque l'inconscient toujours se dérobe, il s’agit en l’écrivant de trouver une forme à l'informe, une figure à l'infiguré et de rendre perceptible, visible, palpable, en même temps que pensable, le savoir insu de l'âme humaine. Désir qu’il  exprime  à Arnold Zweig :

« Par la brèche de la rétine, on pourrait voir profondément dans l'inconscient ».[13]

Au risque d’être reçu du côté de la fiction plutôt que de la théorie, Freud invente une nouvelle manière de faire de la science. Ecrire et de la science et de la littérature. En s'appuyant sur le Faust de Goethe, - « Il faut donc bien que la sorcière s'en mêle » -, il précise : « Entendez la sorcière métapsychologie. Sans spéculer ni théoriser pour un peu j'aurais dit fantasmer, métapsychologiquement, on n'avance pas ici d'un pas »[14]. Dans Au-delà du principe de plaisir, un de ses textes majeurs, il prévient le scepticisme de son lecteur en l’avertissant que « Ce qui suit est spéculation, une spéculation remontant souvent bien loin et que tout un chacun prendra en compte ou négligera selon sa disposition particulière. C'est aussi une tentative pour exploiter de façon conséquente une idée, avec la curiosité de voir où cela mènera »[15]

C’est ainsi que l’écriture métaphorique de Freud déroule ses métamorphoses pour suivre celles de l'inconscient pour autant qu’elles soient atteignables. C’est pourquoi il nomme mythe scientifique sa théorisation des processus psychiques individuels ou collectifs. Ainsi ose-t-il écrire, non sans provocation ni grandeur, « Les pulsions sont des êtres mythiques, formidables dans leur imprécision. La théorie des pulsions est pour ainsi dire notre mythologie. Nous ne pouvons dans notre travail psychanalytique, faire abstraction de ces êtres mythiques un seul instant et cependant, nous ne sommes jamais certains de les voir nettement. »[16]Par ces constructions de la théorie analytique qu’il nomme fictions théoriques[17]  il tente de cerner et de rendre pensable cette obscurité qui appartient à la nature même de l'objet psychique.

Il va de soi que ce recours à Freud ne convie quiconque à s’identifier à ces assassins. Aucun Orphée ne chantera leurs exploits « Salut, enfants de Zeus, donnez-moi un chant qui ravisse, pour glorifier la race sacrée des Immortels toujours vivants (…). Contez-moi ces choses, Ô Muses, habitantes de l’Olympe, en commençant par le début (…) »[18]

Si d’une certaine manière, ils sont  semblables à Richard, un gouffre cependant les en sépare. Autant le passage par la fiction shakespearienne peut nous amener à comprendre les processus qui agissent en l’âme humaine, autant les meurtriers de Charlie, de l’hyper Casher, des terrasses et du Bataclan suscitent l’horreur. Loin d’être ceux par qui l’ordre du Monde s’organise en sortant du Chaos, ils sont les pourvoyeurs d’un nouveau Chaos.

Comprendre ce qui agit en eux, c’est peut-être surtout parvenir à  comprendre combien la part obscure de nous mêmes nécessite à la fois cette tension sans cesse renouvelée de l’esprit, en même temps que cet effort pour rendre actifs les effets de la culture qui par l’éducation, tente de dresser ses frontières et ses barrages à la barbarie toujours possible en chacun.

 


[1] Discours  à New York à l'occasion de la 63ème Assemblée Générale des Nations Unies du 22 au 24 septembre ; (Appeal of Conscience Foundation), le 23 septembre 2008

 http://discours.vie-publique.fr/texte/087002977.html

[2] On pourra lire la réponse de plusieurs sociologues dans l'article paru dans Liberation.fr  du 12 janvier 2016 : "Culture de l'excuse". Les sociologues répondent  à Valls. 

Ou ici :  http://www.liberation.fr/debats/2016/01/12/culture-de-l-excuse-les-sociologues-repondent-a-valls_1425855

[3]Je renvoie à  l’ouvrage collectif dirigé par Fethi Benslama : 

 L’idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation. Ed. Lignes. 2015

[4] Spinoza, Lettre 50 (du 2 juin 1674 à Jarig Jelles), Garnier, 1966.

et Hegel, Leçons sur l'Histoire de la Philosophie, Tome 6, Vrin, 1985, p. 1454.

[5] Le Pr. A. Charles-Nicolas, qui a participé à la création de l’hôpital Marmottan, est à l’origine du concept de conduite ordalique.

Voir : A. Charles-Nicolas, Les conduites ordaliques. In : Cl. Olievenstein, La vie du toxicomane. Paris, PUF, 1982.

Et : M. Valleur, Les addictions sans drogue et les conduites ordaliques. L’information Psychiatrique, 2005 ; 81 : 423-8.

[6] Grace au travail de Sarah Kofman qui a recensé ces auteurs dans  L'enfance de l'art, (Payot, 1970)

[7] Sigmund Freud, Délires et rêves dans les « Gradiva » de Jensen. Idées-Gallimard, p.127

[8]Sigmund Freud, Etudes sur l'hystérie, 1895, Paris, PUF, 1956, p. 127-128.

[9] Sigmund Freud, Lettre à A Schnitzler du 12 janvier 1906, in Correspondance 1873-1939, Gallimard, p. 370.

[10] Idem. Lettre du 14 mai 1922.

[11] S. Freud, "Quelques types de caractère dégagés par la psychanalyse" dans L'inquiétante étrangeté et autres essais (Gallimard, Essais). P.144.

[12] Richard III acte 1, scène 1.Traduction Jean-Michel Déprats 

[13]Lettre du 10 septembre 1930, in Correspondance S. Freud-A. Zweig, 1927-1939, Paris, Gallimard, 1973,    p. 48.

[14]Sigmund Freud, 1937, L'analyse avec fin et l'analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes. II ,PUF, 1985, p. 240. 

[15]Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, 1920, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 65.

[16] Sigmund Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Folio-Essais, Gallimard, 1984, p. 129.

[17] Freud emploie l’expression « fiction théorique » en référence à la philosophie des sciences. C’est un modèle nécessaire à la poursuite de la recherche, afin de pouvoir se représenter des systèmes complexes échappant à l’observation directe. Freud donne l’exemple de la façon dont la psychanalyse avance dans la connaissance de l’activité psychique à la faveur de la fiction théorique dès L’interprétation des rêves : « Nous avons adopté la fiction d’un appareil psychique primitif » Paris, P.UF., 1980, pp. 508-509.

[18] Hesiode, Theogonie, v.105-115. Fayard, 2014.

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