Sous le nationalisme polonais, le négationnisme.

Les perturbateurs du colloque de l’EHESS sur « la nouvelle école historique polonaise sur la Shoah », ont montré que le nationalisme qui sévit en Pologne est un négationnisme qui nie toute participation des polonais à l’Extermination des Juifs. Les « Livres du souvenirs » attestent des massacres de populations juives par les Polonais, comme à Jedwabne en 1941 et dans d'autres localités.

Michel Rotfus,

Erez Lévy, traducteur de yiddish et d’hébreu au Centre Medem Arbeter Ring.

 

La campagne virulente activée par le gouvernement polonais et le parti nationaliste Droit et Justice (PiS) contre tout ce qui porte atteinte à l’image de la Pologne, héroïque et martyre, s’est transportée à Paris lors du colloque sur la nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah organisé par l’EHESS les 21 et 22 février derniers [1]. Il a été fortement perturbé par trentaine d’agitateurs issus de la mouvance nationaliste polonaise[2], et proches du journal d’extrême droite Gazeta Polska, qui multiplièrent leurs invectives ponctuées d’insultes antisémites.

Jan T. Gross, professeur au département d'histoire de l’université de Princeton et auteur du livre « Les voisins »[3], qui traite du massacre des Juifs de Jedwabne par leurs voisins polonais, en a eu sa part lors de sa conférence.

 

Les Juifs, du côté obscur de la force.

 

Un document de 4 pages signé par une certaine Dr. Mira Modelska-Creech, - l’une des activistes ? - y fut distribué. Ce document accuse Jan Gross, d’être un falsificateur, et un usurpateur qui étaye son propos par des allégations « absurdes », « inconsistantes » et « mensongères ». Il développe la thèse d’un complot ourdi par Adenauer et Ben-Gourion pour « déresponsabiliser les Allemands et rendre une autre nation coupable. La Pologne. ( ...) Adenauer s’est alors engagé à payer plusieurs milliards de dollars, (…) aux associations juives américaines».

Ce complot pénètrerait toutes les instances polonaises puisque lors du second procès sur l’affaire de Jedwabne, le procureur Ignatiev du Bureau de la commission pour la poursuite des crimes contre la nation polonaise à Bialystok, a clos l’enquête en juillet 2003 et a confirmé la culpabilité des accusés polonais « pour satisfaire le lobby de l’entreprise de l’Holocauste ». Le texte précise : « ... Le problème réside dans le fait que, si quelqu’un tente de gâcher le "business" que représente l’Holocauste, il doit s’attendre à devenir une victime des forces obscures du pouvoir ».

Et encore : « C’est ainsi que la dictature invisible de l’entreprise de l’Holocauste a confirmé sa solidarité avec la position des Juifs bolchéviques qui, une fois entrés en Pologne à la baïonnette (sic) de l’Armée Rouge ont pacifié et détruit la nation polonaise. »

« Gross peut ainsi serrer la main des procureurs staliniens ».

 

         La logique de ce qu’il faut bien nommer le négationnisme nationaliste polonais apparaît ici clairement. Elle transforme les victimes de la Shoah en bourreaux détestables, faussaires, destructeurs de l’honneur de la Pologne et, à terme, de la nation polonaise. Pour les nationalistes polonais, il est donc légitime de les dénoncer et de les combattre.

 

 

Entre juin et août 1941, il y eut de nombreux Jedwabne.

 

A partir du 22 juin 1941, quand la Wermacht envahit les territoires de l’est de la Pologne occupés par les soviétiques, ceux-ci refluèrent vers l’est. Pendant quelques semaines, ce fut un entre-deux durant lequel la population polonaise de ces territoires se trouva livrée à elle-même.

Szczuczyn, (Shtshutsin en yiddish) située à 90 km au nord-ouest de Bialystok, était une bourgade de 4500 habitants dont plus de la moitié étaient Juifs. Entre juin et août 1941, 400 d’entre eux ont été massacrés par des Polonais et de la même façon qu’à Jedwabne.

Ces évènements sont décrits par les rares survivants dans le Livre du souvenir[4] de ce shtetl.

Voici quelques extraits[5], du récit de Chaja Sojka-Golding :

 

         « Le 22 juin 1941 éclata la guerre germano-russe. Les Allemands pénétrèrent à Szczuczyn en un éclair, plantant un drapeau à croix gammée, avant de poursuivre leur route. Plus aucune autorité ne gouvernait la ville ; c’étaient les Polonais qui régnaient en maîtres. La racaille sortit de prison Dombrowski-« la-Bosse », Jakubezak, ainsi que les anciens notables polonais que les soviétiques avaient arrêtés ... Ils étaient ivres de rage envers les Russes et envers les Juifs.

         Un vendredi soir, alors que toute la ville dormait paisiblement, les massacres ont commencé. Tout avait été « bien organisé » : une bande dans le Faubourg-Neuf, une autre sur la place du Marché, une troisième dans la rue de Lomza, et une quatrième sur les Pawelkes[6]. Dans le Faubourg-Neuf, ils assassinèrent la famille Romorowski (celle du tailleur), avec Esther Kriger, sa plus jeune fille Sore-Brejlke et la petite-fille Peszke, Jaszynski et Majzler, le directeur de la Yeshiva dans leurs maisons respectives. (...)

J’habitais l’appartement de Dora dans la maison de Reb Josele. Là, les tueurs ne sont pas passés. Sur la place du Marché les enfants Rozental, Chajcze avec son bébé de six mois qu’elle nourrissait, et son autre garçon Grisza, Chawcze, Bejle-Rochle Guzowski et ses enfants, Zejdke Bergsztejn, la famille Slucki, les enfants de Tewje Szejnberg et beaucoup d’autres ont été assassinés.

         Dans les rues Pawelkes, les bandes ont assassiné Gawriel Farbarowicz avec toute sa famille, ainsi que les Bergsztejn ; Lejzer Sosnowski lui, a été mené à l’abattoir où il reçut l’ordre de poser la tête sur le billot et du même instrument qu’on utilisait pour abattre les bœufs, il fut mis à mort.

Les cheveux se dressent sur ma tête au souvenir de ces atrocités.

         Par la suite, les bandes se partagèrent les biens des Juifs assassinés. Sur des charrettes prévues à cet effet, les corps furent chargés et transportés hors de la ville. Des femmes non-juives lessivèrent immédiatement les planchers ensanglantés ainsi que les pavés des rues. En une nuit, il y avait eu des centaines de morts. Or, les tueurs avaient annoncé que le massacre devait durer encore deux nuits. Une terreur panique se répandit parmi les survivants. Que faire ? Comment sauver sa peau ? Ma mère se précipita chez le curé, l’implorant d’intercéder en faveur des Juifs. Mais nous ne reçûmes aucune aide. Chane-Libe Zemel, Sala et moi, nous courûmes trouver les plus instruits des Polonais. Auprès d’eux aussi, ce fut sans résultat. Ma mère, accompagnée de deux autres femmes, partirent vite chercher de l’aide à Grajewo – on ne les laissa pas entrer en ville sous prétexte du couvre-feu.

Qu’allions-nous faire ? »

Des soldats allemands, encadrés de deux officiers étaient arrivés en ville. Ils finirent par accepter d’assurer la sécurité la nuit suivante non à cause des supplications mais des cadeaux reçus.

Mais le jour suivant, le pogrom reprit.

        « Une bande de voyous se mit à chasser les gens à coups de gourdins. Ils allèrent les déloger dans leurs maisons.

Ils les poussèrent jusqu’au cimetière. Là, la bande fit partir femmes et enfants et retint cent hommes.                                                                            « Les cent hommes furent massacrés un par un dans un déchaînement de bestialité, à la hache, à coups de bâtons et de pelles. Parmi eux se trouvaient Zalmen Lejzerman avec son fils Mejer, Jeszaja Kokoszka, Lipsztejn, Panuz et d’autres...    

En août, eut lieu un « deuxième acte » cette fois sous les yeux de quelques membres de la SS et de la Gestapo qui les laissèrent agir.

« Il fut l’œuvre des Polonais ».       

 

Toute la population juive restante fut rassemblée dans la Krume Gas[7]. Les hommes âgés furent enfermés dans un hangar, les hommes jeunes dans un autre, les jeunes filles dans un troisième. Les femmes mariées avec leurs enfants restèrent sur la Grand’ Place. Personne ne reçut ni nourriture ni eau de toute la journée,

Les hommes âgés furent amenés au cimetière et mis à mort. L’auteur énumère les noms des victimes....

Elle dit sa douleur, son effroi, son angoisse permanente et comment elle-même, par miracle, échappa au massacre.

Elle nomme les responsables des tueries :

« Cet assassin, ce vaurien de Kosmowski, auparavant ouvrier monteur de la poste, était le chef de la police polonaise et le meneur des massacres. Światlowski, le directeur du bureau de poste, et Piotr Sawcenko, le cordonnier, assassinèrent toute la famille de Zejdke Bergsztejn, avant d’emménager dans leur logement.

Donowski, Boguszewski du Faubourg-Neuf, Kochanowski de Barane, Gardacki, Lutek Krzubski, Olszewski et bien d’autres prirent part aux massacres. 

Un Juif se cacha dans l’étable de Radzikowski, le greffier du tribunal. Dès qu’il l’eut découvert, il le dénonça et, devant la porte, le Juif fut aussitôt battu à mort à coups de gourdins.

Même Zablielski, le secrétaire de la mairie, a tué des Juifs. »

 

« A la même époque, de semblables événements se sont produits à Grajewo, Wąssosz, Radźiłów, et dans d’autres localités. A Radźiłów, on amassa tous les Juifs dans la grange la plus grande, à laquelle on mit le feu ...

Tout cela était venu des Polonais.

De pareilles scènes de cauchemar se produisirent dans toutes les bourgades des environs peuplées par des nôtres. »

 

Le livre du souvenir de Szczuczyn, comporte d'autres témoignages des massacres accomplis par une partie des polonais dans l’indifférence et la passivité des autres habitants.

Mojsze Farbarowicz rapporte[8] ce qu’il advint des responsables des massacres :

«  Quelques-uns des Polonais tueurs de Juifs furent arrêtés par le procureur polonais. On rechercha des témoins pour attester de leur culpabilité. Mais les témoins, des Juifs convertis de Szczuczyn et Radzilow, eurent peur de se présenter au procès. J’ai parlé à certains d’entre eux et ils me déclarèrent sans fard qu’ils craignaient pour leur vie. Quelques Polonais aussi furent convoqués par le procureur pour désigner les véritables tueurs, mais eux non plus ne voulurent faire aucune déposition. Les assassins restèrent emprisonnés quelques mois jusqu’à leur procès, puis furent libérés, faute de témoignage. L’assassin Biber, qui avoua lui-même avoir tué une dizaine de Juifs, fut condamné à quinze ans de prison. »

 

L’honneur de la Pologne

 

     Le livre du souvenir de Szczuczyn sera-t-il criminalisé comme le livre de Jan Gross  parce qu’il porte atteinte à l’image et à l’honneur de la Pologne ?

La Pologne, son image et son honneur ne gagneraient-ils plutôt à avoir le courage de regarder le passé en face ?

 

 

 

 

[1] Voir la déclaration des organisateurs du colloque : https://www.ehess.fr/fr/communiqu%C3%A9/d%C3%A9claration-organisateurs-colloque-%C2%AB-nouvelle-%C3%A9cole-polonaise-dhistoire-shoah-%C2%BB?fbclid=IwAR3gtuNIkyZ_ycDGn0NC8N_3a4DLCMQNnG5kLEBzDLJIayJFqOHgyzC1J_8

et l’article du Monde du 2 mars : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/01/un-colloque-sur-l-histoire-de-la-shoah-perturbe-par-des-nationalistes-polonais_5429753_3224.html

[2] https://www.ehess.fr/fr/communiqu%C3%A9/lettre-ouverte-lambassadeur-pologne-en-france

[3] Jan T. Gross, Les voisins, 10 juillet 1941, un massacre de Juifs en Pologne. Fayard, 2002.

[4] Hurban Kehilat Szczuczyn. La destruction de la communauté de Szczuczyn (Pologne). Publié par les anciens résidents de Szczuczyn en Israël, à Tel Aviv, 1954 

Ce livre, écrit en yiddish et en partie en hébreu, est consultable à la bibliothèque du Centre Medem Arbeter Ring, 52, rue René Boulanger à Paris, et, sous forme numérisée, sur le site de la bibliothèque publique de New York : https://digitalcollections.nypl.org/items/cf6c8e80-3ade-0133-f62a-00505686d14e. Il est aussi consultable, traduit en anglais, sur le site Jewishgen : https://www.jewishgen.org/yizkor/szczuczyn/Szczuczyn_Pol.html#TOC

[5] Comment les Juifs de Shtutsin luttèrent et souffrirent. Pages 44 à 62. Traduction Erez Lévy. 

[6] Une des rues Pawelki qui part du centre de la ville en direction des faubourg du SE. (note du trad.)

[7] En polonais, Krzywa, la rue courbe, débouchant sur la place du Marché.

[8] « Comment j’ai traversé la seconde guerre mondiale », pages 87 à 90.

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