DSM, mon amour, again. Nouvelle dispute sur la nature de l’âme humaine.

 

 

« Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo »

« Si je ne parviens pas à fléchir ceux d’en haut, je ferai bouger le peuple de l’Achéron »

 

                                 Virgile, Enéide, VII, 312, citation mise en exergue par Freud à L’interprétation du rêve.[1]

 

« La question “Qu’est-ce que la psychologie?” semble plus gênante pour tout psychologue que ne l’est, pour tout philosophe, la question “Qu’est-ce que la philosophie?”. Car pour la philosophie, la question de son sens et de son essence la constitue, bien plus que ne la définit une réponse à cette question. Le fait que la question renaisse incessamment, faute de réponse satisfaisante, est, pour qui voudrait pouvoir se dire philosophe, une raison d’humilité et non une cause d’humiliation. Mais pour la psychologie, la question de son essence ou plus modestement de son concept, met en question aussi l’existence même du psychologue, dans la mesure où faute de pouvoir répondre exactement sur ce qu’il est, il lui est rendu bien difficile de répondre de ce qu’il fait. Il ne peut alors chercher que dans une efficacité toujours discutable la justification de son importance de spécialiste, importance dont il ne déplairait pas absolument à tel ou tel qu’elle engendrât chez le philosophe un complexe d’infériorité.(…) »

 

                      Georges Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?[2]

 

 

Une très vieille question sans cesse actualisée : qu’est-ce que l’âme ?                                                                                                                                       

La réponse à la très vieille question « qu’est-ce que l’âme ? » semble aujourd’hui toujours aussi indécise, partagée entre celles de la neurologie et de la génétique d’un côté, c’est-à-dire des sciences naturelles, de la psychologie comme science des réactions et du comportement d’un autre, et enfin d’une science du sens intime où, après une longue et tâtonnante histoire[3] s’est établi pendant un temps le triomphe d’une psychologie des profondeurs de l’âme sous le nom de psychanalyse. « Le psychique n’est plus seulement ce qui est caché, mais ce qui se cache, ce qu’on cache, il n’est plus seulement l’intime, mais aussi - selon un terme repris par Bossuet aux mystiques - l’abyssal »[4]. 

Dans ce champ de tension définitionnel, -la question reste de savoir si l’on peut dire conceptuel-, on aura beau chercher ce que les philosophes peuvent aujourd’hui en dire : ils sont absents de cette interrogation. Qui prétendrait courir le ridicule d’un « traité de l’âme »[5], si l’on veut bien se souvenir qu’étymologiquement, psychologie signifie science de l’âme ? Le badigeonnage lexical qui consiste à habiller en franco-grec du nom de psyché, psychisme, ce que le latin nomme anima, âme, ne change rien à l’affaire. Ou plutôt, il nous montre clairement où se tient tout discours à prétention savante sur ce que l’âme-psychisme est supposé être. 

L’ancienne « folie » dont Michel Foucault a retracée l’histoire flamboyante, a laissé place à l’aliénation mentale, puis aux maladies mentales. Etant désormais à part entière une branche de la médecine, la médecine mentale en épouse aussi la méthode en constituant ses nosographies[6], dans une histoire riche et mouvante. Georges Canguilhem a pu déclarer à ce propos que l’histoire de la médecine aliéniste et de la médecine mentale n’est peut-être rien d’autre que celle des changements de nom des entités nosographiques, des maladies[7]. Ainsi l’histoire peut être facétieuse et spirituelle : avant Freud, les termes de névrose et de psychose avaient un contenu de sens strictement  inverse. Les névrosés souffraient de maladie des nerfs, c’est à dire, organiques, - ainsi la maladie de Parkinson faisait-elle partie des névroses-,  tandis les psychoses étaient des maladies de l’esprit d’où l’organique était à peu près exclu. 

Qu’on ne s’y trompe pas, la question n’a rien de spéculatif, au sens courant et banal, fortement péjoratif, de ce qui est fondé uniquement sur la théorie et non sur la pratique, de ce qui est abstrait, conceptuel, idéaliste, chimérique, c’est à dire métaphysique, philosophique. Elle est scientifique au sens le plus noble du terme, et donc épistémologique[8] comme on le dit en France. La bataille qui se déploie depuis quelques temps autour de la publication, au mois de mai 2013, du DSM-5[9], pour peu qu’on lui prête une attention suffisante et suffisamment éclairée[10], montre que nous sommes ici au cœur d’enjeux qui concernent la vie personnelle de chacun, la « santé » mentale et la souffrance psychique, mais aussi bien la normalité et le pathologique, l’organisation de la vie sociale, le rôle du politique dans son emprise sur les personnes comme sur le champ du social. C’est à dire, de ce que Michel Foucault a nommé dans son cours au Collège de France, la Biopolitique[11].

L’usage s’en est aujourd’hui généralisé : un bon nombre de professionnels du domaine de la santé mentale utilisent le DSM pour déterminer les diagnostics après évaluation et les communiquer à leurs patients. Les classificatio­ns des troubles et maladies mentales sont désormais enseignées dans la formation de ces professionnels.

Je cite le texte de présentation du dossier publié par le journal Le Monde du 13 mai 2013[12]:

Pétitions, appels au boycott, déclarations et livres-chocs de spécialistes dénonçant un ouvrage "dangereux" qui fabrique des maladies mentales sans fondement scientifique et pousse le monde entier à la consommation de psychotropes... Aux Etats-Unis et dans de nombreux autres pays dont la France, la tension monte dans les milieux psy, à quelques jours de la présentation officielle de la nouvelle édition du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), prévue au congrès annuel de l'Association de psychiatrie américaine (APA) qui se tient du 18 au 22 mai à San Francisco.

Si les précédentes révisions - les deux dernières ont eu lieu en 1980 et en 1994 - ont déclenché des controverses, jamais elles n'ont, semble-t-il, été aussi vives que pour cette nouvelle mouture. Comme le souligne avec humour un article paru le 25 avril dans Nature, l'une des seules suggestions qui n'a pas soulevé de hurlements de protestation pendant le processus de révision a été... le changement de nom, de DSM-V en DSM-5.

 

Le DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5 pour cinquième édition) est l’ultime version d’un ouvrage qui règne sur la psychiatrie mondiale en décrivant, une par une, les 450 pathologies mentales qui nous menacent.

« La colère gronde, des pétitions et des manifestes circulent, y compris outre-Atlantique, pour  "dénoncer cette psychiatrisation à outrance de nos modes de vie". Au point qu’aux États-Unis, le très sérieux National Institute of Mental Health prend ses distances »[13].

 

 

En France, la mobilisation monte :

 

Après une très efficace campagne de presse conduite par le psychiatre et psychanalyste Patrick Landman, et par les porte-paroles du Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, campagne qui a été fortement relayée par tous les medias, doit se tenir une grande réunion publique à Villejuif les 31 mai et 1er juin 2013
organisée par le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire[14], et les CEMEA, les « ASSISES CITOYENNES pour l’hospitalité en psychiatrie et dans le médico-social[15] ».

 

« On doit se battre, » dit avec force Patrick Landman dans l’article déjà cité du journal Libération  (…) où il énumère les dangers qui nous guettent : "Non au surdiagnostic, non à la pathologisation de la vie quotidienne, non à la surprescription médicamenteuse". On pourrait en sourire, (…) mais l’enjeu est réel. Et crucial puisqu’il concerne la frontière sans cesse redéfinie entre le normal et le pathologique."C’est le triomphe du symptôme, la mort du sujet avec son histoire personnelle et singulière", (…) ».

 

 

 

Ecoutons le s’expliquer plus précisément sur France-Info le 23 avril 2013 :

 

« On est dans une spirale du pire. On est passé d'un peu moins de 150 troubles mentaux en 1980, à 400 actuellement sans que cela reflète un progrès scientifique. Il s’agit d’une véritable sur-pathologisation : ainsi l’hyperphagie c’est à dire la gourmandise excessive (trois « crises » par mois), le syndrome prémenstruel, ou les colères enfantines qui ont des causes complexes, deviennent des maladies mentales. Une pseudo pathologie soignée avec de vrais médicaments. Avec leurs corollaires : la sur-prescription de psychotropes. Bien sûr il y a des conflits d’intérêts entre ceux des patients ,-mais c’est chacun  qui d’une manière ou d’une autre va le devenir-, et ceux de l’Association de Psychiatrie Américaine (l’APA), et les grands laboratoires pharmaceutiques. C’est aussi une affaire de méthode. En privilégiant le paradigme de l’homme neuronal, on ne voit pas la part des autres facteurs sociaux, familiaux, psychiques.

Tout ceci se traduit par une augmentation considérable de la vente de psychotropes. 20% des américains en consomment et les effets à long terme sont sous analyse.

Les psychiatres et plus largement les médecins-généralistes-distributeurs-de-médicaments  portent une lourde responsabilité dans l’affaire : ils ont une connaissance légère, insuffisante de la psychopathologie et se rabattent sur ce système expert, de façon a-critique. Il est très simple et donne une réponse rapide.

Les enfants sont les premières victimes de cette situation. Il y a une augmentation artificielle du nombre d’enfants invalidés. Or, avec les enfants, il n’est pas possible de faire des études pharmacologiques. Les prescriptions qui les concernent sont hors autorisation de mise sur le marché. Ils sont nombreux à être diagnostiqués autistes. « En science, on découvre des maladies. Avec le DSM, on invente des maladies ». 

 

En France, en 2010, environ 18% des 18-72 ans déclaraient avoir consommé au moins un médicament psychotrope au cours de l’année écoulée… Majoritairement des femmes. Un chiffre qui monte à 30% chez les usagers de drogues.

Selon l’enquête ESEMED (pourEuropean Study of the Epidemiology of Mental Disorders)[16], la prévalence de la consommation de psychotropes en France, est supérieure à celle des 5 autres pays participant à l’étude : Allemagne, Belgique, Espagne, Italie et Pays-Bas.

 

                                                                        **********

Réunions et colloques se poursuivent, organisés notamment par Stop DSM et réunissent, nombre d’organisation de psychiatres et de psychanalystes,  tout en s’internationalisant : l’enjeu n’est pas uns simple opposition, en un dernier combat d’arrière garde, mais bien au contraire,   une réflexion collective aussi nécessaire qu’urgente, sur l’avenir des réponses à apporter au mal-être et aux troubles psychiques. Si bien que STOP DSM est devenu De STOP DSM à POST DSM[17].

 

Comment en est-on arrivé là, à ces cris d’alarme concernant le DSM 5 ?

 

Pour répondre à cette question, remontons le temps de plus d’un demi-siècle.

Au début des années 1950, les psychiatres américains se mettent au travail, pour répertorier les troubles mentaux. C’est un ouvrage de référence qui classifie et catégorise des critères diagnostiques et des recherches statistiques des troubles mentaux spécifiques : il s’agit d’obtenir un outil de travail le plus univoque possible et de pouvoir parler la même langue psychiatrique. Cet objectif pourrait sembler normal et louable du point de vue de la rigueur scientifique et de l’efficacité thérapeutique dans un domaine qui, somme toutes, est une branche de la médecine. Autrement dit, il s’agit d’unifier la nosographie, c’est-à-dire le système de classifications( ?) des troubles et maladies mentales[18].

Le premier DSM (DSM I) est publié en 1952, et diagnostique 60 pathologies différentes. La deuxième édition (DSM-II) est éditée en 1968 et elle diagnostique 145 pathologies différentes. Ces deux versions du DSM étaient très fortement influencées par la psychopathologie psychanalytique et structurées entre deux formes majeures de troubles psychiques, les psychoses et les névroses. L’approche thérapeutique privilégiait alors la relation dynamique entre patient et soignant.

 

Le DSM III en 1980, effectue une rupture importante dans l’histoire de la psychiatrie  en rompant avec la psychanalyse et la psychiatrie qui s’en inspirait, et en instituant un système a-théorique de classification des troubles mentaux, toujours en vigueur aujourd’hui, comportementaliste et antipsychanalytique. Pour les auteurs anti-freudiens du DSM III et de ses versions successives corrigées, il s’agissait de permettre à n’importe quel psychiatre, quelle que soit son école de pensée, de faire le même diagnostic, confronté à un même patient. Il s’agit de retenir les fréquences statistiques en une sorte de modèle fabriqué à partir d’une moyenne statistique, qui fait penser, de loin, à l’idéal-type selon Max Weber[19]. Il n’y a donc ici aucune prétention à atteindre des entités nosographiques dans leur réalité essentielle. Le système de classification vise à ramener les pathologies psychiatriques aux pathologies somatiques. Il repose sur un modèle biomédical et évacue toute considération sur l'étiologie des troubles psychiatriques. Ainsi, la différenciation classique entre névrose et psychose s'estompe, l'hystérie est démantelée en plusieurs catégories diagnostiques, de nouvelles catégories apparaissent,  comme l'état de stress post-traumatique ou le trouble de la personnalité multiple. Les catégories sont définies par des critères diagnostiques quantitatifs pour augmenter la fiabilité du diagnostic et sa reproductibilité. Cette méthode a été validée par l'Association américaine de psychiatrie (APA) [20].

 

Le DSM-IV est publiée en 1994 et reconnaît 410 troubles psychiatriques. Il est légèrement révisé en 2000 (DSM-IV-TR). Il prolonge et approfondit le travail entamé avec le DSM-III. Le DSM-IV est un système de classification par catégories qui sont des prototypes. Ainsi un patient possédant une approximation du prototype est classé dans ce trouble. Par exemple, si l’on se réfère à cette pseudo catégorie qu’est l’état dépressif, véritable fourre-tout de tout un ensemble complexe de troubles, une personne qui présentera des signes dits « dépressifs » se retrouvera catalogué « bi-polaire » et se verra administré des thumo-régulateurs dérivés du lithium ou s’y substituant.

 

Le DSM 5 qui vient de paraître le 22 mai, poursuit cette logique, en démultipliant le nombre de pathologies identifiées, en pathologisant les habitudes de la vie quotidienne.

Des critiques viennent des milieux psychiatriques liés à la génétique et aux neurosciences. L’un des grands experts psychiatres américains (du NIMH, l'Institut national de santé mentale), le docteur Thomas R. INSEL dénonce le DSM 5 en lui reprochant d’avoir quitté la science (les causalités) au profit des symptômes (le comportement). Il propose de recentrer la psychiatrie vers un autre projet (Research Domain Criteria, ou RDoC) en relation avec la génétique et les neurosciences. Curieuse critique : car le DSM, depuis sa troisième édition, en tournant le dos à toute approche étiologique a quitté toute démarche en termes de cause. On peut voir, derrière cette « montée aux créneaux » des neurosciences et de la génétique, une ambition d’intégrer le domaine de la maladie mentale dans celui des sciences du cerveau et de mettre les maladies de l’âme sur le même plan que celui de la maladie d'Alzheimer ou de Parkinson.

 

 

Un véritable séisme : l’éradication de la psychanalyse et de la psychiatrie dynamique dans la formation des personnels de santé mentale.

   Par rapport aux systèmes antérieurs de classification des maladies mentales marquées par la diversité, l’hétérogénéité, on pourrait trouver louable l’homogénéisation du système des maladies. Elle est en fait problématique et les effets sont catastrophiques.

 

Ce qui fait problème ici, c’est justement qu’il s’agit de maladies  mentales et non pas de maladies organiques. Concernant les maladies organiques, si on prend l’exemple d’une tumeur cancéreuse, il est bon et même nécessaire que la pathologie soit identifiée,  comprise, et exprimée dans une langue univoque, s’appuyant sur des symptômes identifiés et  interprétés de la même façon, et que le mode de traitement soit codifié, après avoir été éprouvé, de manière à permettre l’efficacité maximale du diagnostic et des soins. Ainsi, dans la diversité des services cancérologiques des hôpitaux d’un même pays comme dans ceux des hôpitaux de tous les pays du monde, les médecins cancérologues disposeront d’un même protocole leur permettant la même compréhension de la même tumeur cancéreuse et donc d’une efficacité maximale dans leurs soins[21].

Mais en ce qui concerne les troubles et les maladies de l’âme, ce modèle est inopérant et dangereux : ces troubles et ces maladies relèvent de compréhensions et de traitements qui non seulement sont divers mais souvent opposés et incompatibles entre eux. Quelle convergence possible entre une thérapie chimique et d’autre part une thérapie fondée sur la relation parlée entre thérapeute et patient et sur leur lien transférentiel entre eux comme c’est le cas en psychanalyse et dans la psychiatrie dynamique qui s’en est inspirée ?

Sous cette exigence d’homogénéisation, c’est en fait un coup de force et une prise de pouvoir qui s’opèrent par la psychiatrie organiciste et ses thérapies centrées sur la  chimiothérapie.

On pourrait tout au plus espérer une complémentarité thérapeutique qui, sur un plan pragmatique, relève du pur bon sens : thérapie par la parole (psychothérapie, psychanalyse,….) ET anxiolytiques, antidépresseurs, antipsychotiques. Un accompagnement médicamenteux peut parfois soulager le patient de sa souffrance morale et permettre une thérapie psychanalytique. Ceci  s’est pratiqué bien sûr, mais tend à disparaître au fur et à mesure que la psychanalyse disparaît du champ des soins psychiatriques. Car cet événement, encore impensable il y a une trentaine d’années se réalise aujourd’hui sous nos yeux[22].

Cet événement s’est très progressivement mais tout aussi très fermement traduit sur le terrain dans la formation des personnels psychiatriques, des infirmières aux médecins chefs, médecins hospitaliers, en passant par les travailleurs sociaux : la psychanalyse disparaît

des lieux d’enseignement dans les formations universitaires, où les postes de professeurs agrégés faisant des carrières hospitalo universitaires se raréfient comme une peau de chagrin. On peut voir, dans une approche sociologique même sommaire, que toute une génération de psychiatres a préféré se tourner vers une carrière de psychanalystes, libéraux, articulée parfois à une carrière universitaire,  plutôt que vers une carrière hospitalo-universitaire, délaissant ainsi des services entiers à une (ir)résistible montée de la psychiatrie organiciste secondée par les T.C.C. (thérapies cognitives et comportementales)[23].

   Elle disparaît non seulement des services psychiatriques, - hôpitaux et cliniques -  mais aussi des maisons de santé, des C.M.P. et des C.M.P.P. où les personnels pratiquent selon ce qu’on leur a appris à pratiquer.

 

La question qui se pose ici, est de savoir si les soignants, du médecin à l’infirmière, ont à intervenir sur le patient comme un mécano sur l’automobile qu’il répare, où s’il doivent aussi, préalablement en en cours d’exercice à effectuer un travail sur eux-mêmes car leur intervention est loin d’être neutre.

En effet, il ne s’agit pas seulement ici de techniques et de stratégie de soins au sens le plus noble possible, mais de la formation de la personne soignante qui va se trouver au contact des soignés, de leurs symptômes, de leurs souffrances et de leurs angoisses, et  de celles des familles et de leurs demandes, de leurs souffrances, et de leurs angoisses. Comment résister à ce déferlement de difficultés et d’horreurs. Comment faire avec ça ? Qu’en faire ? Le traiter comme une matière brute qui fait partie du  tableau avec laquelle négocier et composer, ou bien comme des éléments exogènes, parasites, indésirables et agressifs, dont il faut se protéger et se débarrasser ? Faut-il considérer qu’il y a interaction subjective  entre médecin psychiatre (et bien sûr tout le reste du personnel) et malade, ou bien que le psychiatre doit occuper une position de surplomb, verticale et autoritaire, depuis son supposé savoir, caché derrière l’armure de sa  blouse blanche et protégé par elle.

Car l’originalité de la pratique psychanalytique et de sa clinique est de ne pas être seulement un outil parmi d’autres dans la boîte à outil thérapeutique.

Un exemple, parmi d’autres,  précisera le sens de mon propos : le Professeur Pierre Delion, chef
du Service Psychiatrie Enfant et Adolescent du CHRU de Lille, explique[24] qu’il a lui-même effectué deux psychanalyses pour pouvoir faire son travail de pédopsychiatre auprès des enfants autistes, pour pouvoir être devant la détresse et la souffrance des enfants autistes et celle de leur famille sans se barder de défenses. Comment être à l’écoute, ne pas projeter sur le patient, aveuglément, ses propres peurs et ses angoisses ? 

On peut comprendre que, faute de ce travail sur soi, les médecins psychiatres et tous ceux qu’ils entraînent à leur suite dans leur service et sur qui ils ont autorité, se réfugient dans la nosographie qu’ils ont tant bien que mal apprise, comme  dans une forteresse, cachés, il faut le redire, derrière l’autorité de leur blouse blanche, observant les patients sur les écrans de contrôle de la salle de surveillance, réalisation idéale du Panoptique de Bentham[25], se satisfaisant de n’être plus que des distributeurs de molécules, et faisant appel à l’aide miraculeuse de la fée électricité sous la forme d’ ECT (électro-convulsivothérapie anciennement sismothérapie), autrement nommée électrochocs, toujours pratiqués quand les troubles psychiques  résistent aux psychotropes (dépression mélancolique délirante, état maniaque, délire paranoïaque, bouffée délirante et quelques autres).

 

 

Traiter le patient comme un insecte, ou comme un misérable tas de molécules.

Georges Canguilhem dans Qu’est-ce que la psychologie ?[26] se réfère malicieusement  à Nietzsche qui propose de faire une psychologie du psychologue. «  (…) Nietzsche, esquissant la psychologie du psychologue au XIXe siècle, écrit: “Nous, psychologues de l’avenir ... , nous considérons presque comme un signe de dégénérescence l’instrument qui veut se connaître lui-même, nous sommes les instruments de la connaissance et nous voudrions avoir toute la naïveté et la précision d’un instrument, donc nous ne devons pas nous analyser nous-mêmes, nous connaître”.[27] Étonnant malentendu et combien révélateur! Le psychologue ne veut être qu’un instrument, sans chercher à savoir de qui ou de quoi il est l’instrument (…)».              

Étonnante prémonition de ce maître en épistémologie : il n’y a qu’à remplacer le mot psychologues par le mot psychiatres pour avoir sur ceux-ci un jugement d’une pertinence aigue. Poursuivons la lecture. Il entreprend un « (…) embryon de psychologie du testeur. La défense du testé c’est la répugnance à se voir traité comme un insecte, par un homme à qui il ne reconnaît aucune autorité pour lui dire ce qu’il est et ce qu’il doit faire. “Traiter comme un insecte”, le mot est de Stendhal qui l’emprunte à Cuvier[28]. Et si nous traitions le psychologue comme un insecte; si nous appliquions, par exemple, au morne et insipide Kinsey la recommandation de Stendhal ? ».

                        Et si  nous traitions le psychiatre-testeur comme un insecte ?

                        Qui sera à la place du  « morne et insipide Kinsey » ?                                    

 

Désormais, la chimiothérapie, le tout-psychotrope, est le seul horizon thérapeutique, assorti de méthodes inspirées des T.C.C. Les thérapies cognitives et comportementales sont peut-être de quelque utilité  dans le sevrage tabagique ou dans le traitement de l’arachnophobie[29], mais on peut fortement douter de leur quelconque efficacité dans le domaine des maladies mentales ou même des « simples » névroses. C’est pourquoi je n’en parlerai pas ici.

 

Au nom d’une simplification, d’une clarification, d’une unification, le DSM III va effectuer cet acte qui relève de la tératologie[30] épistémologique en séparant le regard clinique  de la compréhension étiologique, c’est à dire de la relation causale entre la nature du trouble ou de la maladie et ses manifestations dans les signes observables.

Si l’étiologie est la recherche des causes de la maladie, la mise en rapport des signes cliniques et des causes qui les provoquent, la psychanalyse, à l’inverse de la psychiatrie du DSM,  dispose d’une étiologie des névroses, puisqu’elle en propose une psychogenèse par une théorie de la relation conflictuelle des instances psychiques, nourrie d’événements perturbateurs au cours de l’enfance de chaque sujet, et selon les effets trans-générationnels. Ce ne sont pas seulement les névroses de ceux qui nous précédent qui nous habitent, mais aussi les figures qu’ils constituent dans la construction du Moi.

Le sujet névrosé se distingue très nettement du sujet psychotique : il peut converser assez tranquillement avec le thérapeute de ses difficultés existentielles, tandis que le psychotique est agité, et envahi par son délire hallucinatoire. S’il n’est pas possible de rentrer ici dans la complexité de ces pathologies, il faut toutefois noter combien les « états limites » interviennent aussi dans ce tableau.

Cependant, les « catégories » de la nosographie psychanalytique ne sont pas figées et il faut ici se garder de tout dogmatisme nosologique : dans leur évolution, le névrosé peut entrer dans des crises hallucinatoires aigues alors que le psychotique qui s’est chronicisé ne laisse plus apparaître que des symptômes qu’on pourrait prendre pour ceux d’un névrosé lambda.

 

Cette psychogenèse psychanalytique se trouve en concurrence avec une « organogenèse » des psychoses qui situe dans le cerveau leur origine et leur cause. Le courant antipsychiatrique pour sa part, tel qu’il s’est développé en particulier aux USA, en Angleterre et en France, enracine dans des causes sociales , et familiales, la compréhension des troubles psychiques, dans l’interaction entre les sujets et un milieu perturbant. Une bataille féroce s’est livrée à l’intérieur de ce triangle psychogenèse, organogenèse, sociogenèse.

 

Avec la découverte puis avec l’emploi systématique des psychotropes, la question de la psychogenèse des maladies ainsi soignées ne se pose plus. Les psychotropes modifient la chimie cérébrale : ils sont utilisés comme moyens thérapeutiques pour traiter les troubles mentaux dans une perspective symptomatique. En aucune manière, ils n’ont d’effets sur les causes des troubles psychiques. Leur irruption et leur succès dans le traitement des maladies mentales sont le fruit du hasard et pas du tout d’une recherche fondée sur une hypothèse neurobiologique. Ainsi en a-t-il été par exemple de la découverte du lithium[31]. Comme à Byzance au VIII ème. et IX ème. siècles où iconoclastes et iconodoules se déchiraient, ce monde se divise en  chimiâtres, adulateurs du tout chimiothérapeutique, et chimi-athées, avec, entre les deux, toutes les nuances. Ils ont chacun leurs croyances sur l’étiologie des maladies et adulent ou rejettent les molécules miraculeuses en fonction de celles-ci. Ces croyances pourraient être ce que Georges Canguilhem  nomme des « idéologies scientifiques »[32], sortes de proto-science, c'est-à-dire science qui n'est pas encore arrivée à maturité, qui prend son modèle sur une science déjà constituée, mais qui du fait qu'elle n'appréhende pas son objet dans sa spécificité a un fondement mal assuré et utilise des méthodes approximatives qui en retour légitiment les pratiques sociales et l'ordre politique et économique.

Il est cependant difficile ici de les examiner à la lumière de ce concept-outil car…elles n’existent purementet simplement pas en tant que doctrines un tant soit peu constituées. Les neurosciences peinent à trouver dans le cerveau les causes des maladies sur lesquelles ces molécules sont  actives sans qu’on puisse aujourd’hui encore comprendre pourquoi. Cette neurogenèse des maladies mentales reste encore à venir[33]. Pour autant qu’elle le puisse. Voilà qui doit limiter les prétentions, sinon leurs ambitions des neurobiologistes et des psychiatres qui, sur le terrain, s’y réfère dans un acte de croyance.  Les praticiens de terrain qui  usent et abusent de cette référence et de cette croyance, ramènent leurs patients à n’être qu’un misérable tas de molécules. Ils devraient lire et méditer le rapport de J.C. Ameisen, cité ici (note 33) et en particulier ce passage : 

« … l’identification des cas où le destin serait inscrit de manière inéluctable dans les gènes, quels que soient l’environnement et les modes de vie, est peut-être moins évidente que l’on a l’habitude de le croire. Autrement dit, il n’est pas impossible que le fatalisme avec lequel nous traitons les personnes qui développent certaines maladies ne constitue pas dans certains cas une prophétie auto-réalisatrice : croyant que rien dans l’environnement ne peut changer leur destin, nous ne nous préoccupons peut-être pas assez de leur environnement, le premier environnement, pour l’être humain, étant la présence des autres, et les modalités de relation avec les autres. » (p.33)

 

 

Une véritable farandole de molécules, un grand-huit de médicaments, une kyrielle d’effets non souhaités : de la dégradation somatique à la destruction de la subjectivité 

En revanche, l’usage désormais systématique et très largement pratiqué de ces molécules[34] pose plusieurs ordres de problèmes.

Si les médicaments sont assez efficaces dans la plupart des cas pour effacer les symptômes, dépression, anxiété ou délire, l’administration au long cours de traitements chimio-thérapeutiques s’avère au bout d’un certain temps inefficace, quand s’installe une chronicité de la maladie, véritable démenti à la supposée efficacité des molécules chimiques et à leur toute puissance. Les malades, regroupés ou non en associations d’usagers de la psychiatrie, -ou d’anciens usagers-, de plus en plus puissantes et présentes dans les instances des institutions de soins et de réflexion sur la santé mentale, s’auto-soignent, en s’auto- médiquant ou au contraire en se sevrant, ou en pratiquant toutes sortes de médecines parallèles. Ceux qui ne sont pas parvenus à se prendre en charge eux-mêmes, sont plongés dans l’errance. Nous en croisons parfois, sans le savoir, à l’abandon sous un porche ou un quai de métro, obscurs SDF dépressifs ou  psychotiques, abandonnés de tous et dans les marges de la société et de la santé mentale, quand ils ne se suicident pas purement et simplement. Quand aurons nous enfin de véritables et sérieuses études statistiques sur les laissés-pour-compte de la psychiatrie, en particuliers les suicidés, comptabilisés aux Etats-Unis dans la catégorie des « personnes disparues » ?

Chaque année, près de 10 500 personnes meurent par suicide, soit 3 fois plus que les accidents de la circulation. Environ 220 000 tentatives de suicide sont prises en charge par les Urgences hospitalières[35].

D’autre part, au plus près des préoccupations thérapeutiques, c’est-à-dire des soins, le tout chimiothérapeutique, produit de graves dégâts par l’accumulation des molécules ingérées. On pourrait parler ici, en paraphrasant la carte des desserts de certains restaurants, d’une véritable farandole des molécules. La chose prêterait à sourire si elle n’était pas tragique. Le tableau est quasiment apocalyptique.

Je parle ici de la diversité et de l’importance des effets indésirables  comme le disent les notices des laboratoires pharmaceutiques , appelés parfois « effets non souhaités » avec un extraordinaire humour involontaire. Si l’on s’en tient aux médicaments les plus fréquemment administrés, ce sont les anxiolytiques, les anti dépresseurs, et immédiatement derrière, les antipsychotiques qui arrivent en tête du palmarès, et en expansion toute aussi exponentielle, la molécule de Rita, la ritaline pour   traiter les enfants puis, et les des adultes, atteints de Troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Voici la liste de ces effets : desséchement buccal, hyper sudation, démangeaisons cutanées, perte de la libido et impuissance, perte de la faim, surcharge pondérale, troubles visuels, chutes de cheveux, insomnies, développement d’un parkinson (dyskinésies, hyper-kinésies), perte de la vigilance, perturbation de l’activité motrice, troubles de la thyroïde. Tous ces troubles somatiques vont bien sûr être à leur tour soignés, pour autant qu’ils puissent l’être  efficacement. D’où de nouvelles prescriptions de médicaments complémentaires. Et d’autres médicaments encore pour protéger l’appareil digestif de leurs effets. Curieusement, on ne pense pas à ce qu’on nommait jadis les émonctoires, comme le foie ou la rate, qui permettent de filtrer et d’éliminer. Mais qui, intoxiqués, sursaturés, ne remplissent plus leur fonction. D’où de redoutables effets collatéraux comme on dit dans le vocabulaire militaire : surpoids, intoxication, problèmes d’articulations, de colonne vertébrale, troubles vasculaire. La thyroïde peut être atteinte et ses fonctions déséquilibrées voire annihilées.

De plus, ces antidépresseurs, anxiolytiques, et autres antipsychotiques ne se contentent pas de dégrader le corps des malades. C’est le psychisme lui-même qui est attaqué : ils peuvent produire des renforcements des symptômes qu’ils sont censés soigner comme le développement d’angoisses paniques, qui seront à leur tour traitées par les psychiatres,  transportés en une véritable hubris comme sur un grand-huit de fête foraine thérapeutique qui les emporte dans une fuite en avant. D’où un nouveau renforcement des nouveaux « effets non souhaités », et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps ou jusqu’à ce que déchéance, ou mort, s’ensuivent.

En effet, ces  « effets non souhaités » ne se limitent pas au domaine somatique. C’est l’intégrité de la personne, l’intimité de la subjectivité qui est atteinte. Les fonctions intellectuelles sont affectées : le plus souvent c’est la mémoire qui est dégradée en premier, voire  totalement « blanchie ». Le langage se défait, jusqu’à ne plus pouvoir qu’ânonner : il devient difficile d’articuler une idée, encore plus d’en articuler deux ensemble, pour soi comme pour autrui. Disparition du langage mais aussi des idées. Il devient difficile de décider, de choisir, de vouloir : l’activité volontaire est atteinte comme la possibilité de se projeter dans le futur, même le plus immédiat. Il n’est pas exagéré de dire que c’est le sujet, dans son intimité et celles des fonctions qui supportent la subjectivité qui est atteint, molesté, dégradé, détruit. Jusqu’à ne plus pouvoir exister comme sujet et à connaître une errance intérieure dans les confins des territoires où l’esprit se perd. « Camisole chimique » n’est pas une vaine expression. Un faible rayon de lumière, une prise de conscience peut survenir : la personne ainsi atteinte, sans être suicidaire, peut souhaiter la fin. Le miracle d’un sursaut peut se produire : c’est alors une course au sevrage afin d’être débarrassé de cette vertigineuse fuite en avant dans les symptômes morbides et leurs traitements. Mais ce n’est pas sans risque : c’est jouer véritablement avec la fortune, bonne ou mauvaise, en risquant les effets rebonds, c’est-à-dire  la production décuplée de symptômes d’angoisse panique, de dépression ou d’états maniaques, du fait de l’arrêt soudain des médicaments. De  cette loterie, on n’en sort pas gagnant.

 

C’est ainsi qu’un nombre considérable de personnes se retrouvent, à leur plus grande surprise, du jour au lendemain, étiquetées psychotiques, ou plutôt, pour parler le langage actuel, « bipolaires », ou bien TDAH,  et soignées comme telles. Comment et pourquoi ?

A cet effet,  ensemble de causes se conjuguent.

D’une part, les exigences institutionnelles pervertissent l’inscription du malade dans la grille nosographique. En France, pour que les patients soient pris en charge par la sécurité sociale, (comme aux Etats Unis par les assurances privées), ils faut qu ’ils soient quelque part dans la grille.

D’autre part, la nouvelle formation des dernières générations de psychiatres, et ce qu’ils sont devenus, leur conviction auto-satisfaite d’être enfin dans la « science »,  et leur paresse intellectuelle quand, par métonymie, croyant voir un des traits correspondant à un syndrome, - c’est à dire à un ensemble complexe de symptômes congruents-, ils diagnostiquent la pathologie relative selon eux à telle ou telle case du DSM. La sanction tombe : « bi-polaire ! ».

S’appuyant sur l’ombre et les vestiges de l’autorité de l’ancien pouvoir psychiatrique, le médecin psychiatre déclare à son patient qui n’en peut mais, sur un ton péremptoire et inspiré : « Vous êtes bipolaire. Voici votre traitement. A compter de telle date, je vous propose de vous joindre au groupe de thérapie de malades bipolaires que j’anime. Je suis spécialiste  des maladies bipolaires! »[36].

 

Quant on se contente de décrire simplement la réalité, on peut être soupçonné de la caricaturer dans une intention de dénigrement. Pourtant la réalité est infiniment plus imaginative et dans ce domaine, infiniment plus cruelle, que le plus pervers des auteurs de fictions.

Ainsi, dans certains services psychiatriques hospitaliers, le lien thérapeutique entre soignants et soignés se réduit à la question quotidienne posée par l’interne au patient : « Sur une échelle de zéro à dix, comment situez-vous votre angoisse ce matin ? ». ou bien, dans le même genre : « Hier vous avez eu une permission de sortie, qu’avez-vous fait ? / je suis allé m’installer à une terrasse de café / avez vous ressenties des montées d’angoisses ? Pouvez-vous en évaluer l’intensité par rapport à celles que vous avez ressenties quand vous êtes arrivé dans le service ?». Il faut préciser pour ceux qui pourraient cultiver encore quelques illusions que cette conversation n’a rien à voir avec un quelconque moyen d’établir une alliance thérapeutique[37] fondée sur la relation entre deux êtres dont l’un est le patient en souffrance et l’autre le soignant. Elle n’est qu’un questionnaire dont dépendra la réévaluation du traitement. 

On peut aisément imaginer ce que devient le regard clinique[38] du supposé thérapeute, réduit à être un M. Homais[39] de la distribution de molécules, obsédé par son protocole et par l’évaluation quantitative de l’angoisse, de l’agitation maniaque ou des autres symptômes.

On peut songer aussi à ce que devient l’alliance thérapeutique dans une telle relation si peu riche et si peu humaine, où le médecin n’est taraudé que par une seule question : « Est-il, est-elle ou non suicidaire ? », puisque le suicide est désormais une maladie qui se traite paraît-il avec des médicaments. Et dont la manifestation et les statistiques sont calamiteuses dans les services psychiatriques.

  

De la nature de l’âme : vers la fin du sujet ?

 

Cette question, celle de la nature de l’âme, même si elle reste informulée explicitement,  est au cœur de toute préoccupation sérieuse ayant pour objet l’étiologie des maladies de l’âme. On l’aura compris, la psychiatrie de la chimie en fait l’économie, elle l’ignore comme elle ignore la réponse qu’elle y apporte.

 Qu’elle le veuille ou non, elle réduit l’être humain à un malheureux tas de molécules et au mécanisme de leur interaction, à une « chose ».  Elle réalise en acte ce que Sartre a théorisé dans l’Etre et le Néant à propos de la relation intersubjective : la chosification de l’individu qui de Pour-Soi, est transformé en En-Soi, une entière présence à soi, immédiate, sans aucune sortie de soi vers le monde, sans aucune visée, vers autrui ni vers le monde. Une réalité qui est là, entièrement là, seulement là. Et entièrement disponible pour autrui. Une mousse, un légume, une éponge. Il l’est non seulement sous l’acte réificateur du psychiatre, mais il le devient pour lui-même, sous l’effet des médicaments.

Que penser de ce « ponte » de la psychiatrie qui a reçu à sa consultation une personne en souffrance mais qui, prévenue contre ce que sont les services de psychiatrie d’aujourd’hui, refusait l’hospitalisation[40] ? Ce « ponte » a reconnu en cette personne une « escapiste » tandis que lui-même  se définissait comme un « chasseur d'escapistes » (sic). Selon la définition qu’il lui a fournie,  un(e) escapiste est une personne cultivée et intelligente, et qui résiste à l'autorité du psychiatre, en partie quand celui-ci recommande l'hospitalisation  en HP pour un "meilleur suivi", c’est à dire pour avoir le malade à disposition et observer ses réactions aux médicaments. « L’escapiste est d’autant plus redoutable, -continue ce Tartarin de Tarascon -, que, cultivé et intelligent, il peut d’autant plus échapper à l’autorité du psychiatre ». Et ce chasseur d’escapistes, a alors déclaré les yeux dans les yeux, à cette personne alors rongée par l’angoisse panique qui la ravageait du matin au soir : "Vous ne m'échapperez pas ! ». Et effectivement, elle s’est retrouvée dans le service d’un des anciens élèves du chasseur à qui il avait demandé de  retenir un lit.

Sur le dossier médical que cette personne s’est procurée, non sans peine,  à sa sortie d’hôpital, on peut lire, page après page, jour après jour : « Mme. X. est prostrée sur son lit comme les jours précédents. Elle parle de ses angoisses. Elle est calme. Et ne sort pas de sa chambre. Elle devrait se rapprocher de l’équipe médicale. Traitement à réajuster ».[41]

Je disais que la psychiatrie peut être réificatrice.

Les mots réification, réificateur viennent du latin Res, chose. C’est, dans le vocabulaire philosophique, une façon latinisée de désigner la chosification[42]. C’est à dire, dans la relation intersubjective, l’un des sujets regarde et traite l’autre comme une chose. Refusant de le reconnaitre comme une subjectivité, il lui dénie toute dignité, toute capacité de se déterminer par soi-même, toute pensée propre,  toute liberté. Dans le mépris raciste, colonialiste, sexiste, ou homophobe, l’autre n’existe pas comme sujet. Il est ramené à sa définition, figé dans l’ essence éternelle du « nègre » ou du « juif », de « la femme », de « l’homo » ,  C’est ce qui a de la même manière quand la relation médicale devient un dispositif mécanique de réification qui gomme et fait taire la souffrance, quitte à transformer cet autre qu’est le patient en légume. Un légume ne souffre pas puisqu’il n’exprime aucune souffrance. Et quand il fait du bruit avec sa bouche, ça craque, ça couine, mais ça ne dit rien qui ait du sens : un légume ne parle pas. Ou plutôt, l’expression de cette souffrance est ramené à un symptôme qui vérifie la justesse du diagnostic. Même quand cette souffrance concerne des douleurs articulaires ou un dessèchement bucal extrême … dus aux surdoses de médicaments. CQFD.

 Aujourd’hui, l’histoire du jeune Werther ou de Mme Bovary se résumerait à un article dans les colonnes des faits divers des journaux, ramenée par les psychiatres à une affaire d’exaltation maniaque de bipolaires en crise ou de sérotonine à re-capturer par les bonnes molécules.

La même question revient, lancinante : qu’en est-il des psychiatres fascinés par les psychotropes et par la pharmacologie dans la prise en charge des maladies mentales ? Face à cette négation de la vie psychique par les théoriciens non plus de l’homme-machine[43]  mais de l’homme bio-chimique , que devient le patient en tant que « sujet » ? Ne se trouve-t-il pas ruiné, anéanti ? A-t-il encore un avenir ?

Dans une véritable défaite du sujet, l’homme cognitif, objet des neurosciences a remplacé l’homme désirant et l’individualité a remplacé la subjectivité, chaque individu étant traité de façon uniforme par la même pharmacie. Cela signe la fin de la singularité irréductible de la relation intersubjective du discours et de l’écoute. Ainsi est-on passé de l’affrontement, de la confrontation à l’évitement. Dans ce monde nouveau, l’histoire récente de la psychiatrie a vu le triomphe de la pharmacologie et du comportementalisme. Georges Canguilhem se demandait si l’on verrait un jour, dans la vitrine d’un libraire, parmi les autofictions, un ouvrage intitulé Autobiographie d’un ordinateur ? Le cerveau de l’homme nouveau fabriqué par le positivisme réductionniste, des neurobiologistes et des cognitivistes, ressemble à celui que fabrique  le Dr. Frankenstein dans le roman de Mary Shelley.

Aujourd’hui c’est le problème de la conscience qui est posé, celui de l’homme-sujet, face à l’homme neuronal, de l’homme responsable, faisant exister son « je » dans l’espace du « jeu » des déterminations multiples qui l’agissent, qu’elles soient externes, (sociales, familiales, culturelles, économiques), ou internes (neuronales ou humorales), d’où d’ailleurs toute référence aux déterminations de l’inconscient à disparu.

 

Laure Murat dans son beau livre[44] sur les malades mentaux dans l’asile du XIX ème siècle, animée par une véritable passion de l’archive, a travaillé sur celles de Sainte-Anne et de la Salpetrière, en décelant la parole entre les lignes qui concernent ceux qui ont basculé de l’opinion politique au délire morbide. Pour mesurer le passage de l’une à l’autre, il lui a fallu aller chercher cette parole, non pas dans les écrits des fous, mais dans ceux des psychiatres, avec leur vocabulaire, leur syntaxe et leur style. Ce travail de l’archive psychiatrique, souligne-t-elle, est  devenu impossible aujourd’hui. Elle ne pourrait jamais écrire un livre équivalent qui  traiterait des patients du temps présent : la reconnaissance du droit des « usagers » de la médecine, leur libre accès (du moins en principe) à leur dossier médical, limite considérablement ce que les psychiatres s’autorisent à écrire d’eux. Les comptes rendus d’entretien, comme les feuilles journalières de surveillances, sont minimalistes, écrits en style télégraphique, la plupart du temps par les membres du service, infirmières, élèves infirmières, aides-soignantes, sans être ensuite reprises par le psychiatre, pour être l’objet d’une synthèse assortie de commentaires. La psychiatrie est devenue muette et terne.

Qu’aurait-elle à dire d’ailleurs, quand la seule chose qui l’intéresse est de noter les variations des réactions aux molécules afin de les ajuster, en plus ou en moins, ou d’en changer jusqu’à trouver « la bonne ». Misère de la psychiatrie, loin, très loin du dynamisme fondé sur l’apport de Freud, dans la première moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, il ne s’agit plus à l’hôpital d’écouter la plainte de ceux qui s’y sont égarés à chercher secours, asile ou hospitalité. Il s’agit encore moins d’entendre et de laisser parler le délire quand il s’exprime, mais d’obturer plaintes et délires par les molécules appropriées. Au risque de renforcer les symptômes, d’en produire de nouveaux, jusqu’à rendre délirants ceux qui ne l’étaient pas.

Si l’on interroge ces nouvelles archives que sont les témoignages des patients, l’intérêt est cette fois autrement centré : il ne s’agit plus du discours du psychiatre sur le patient, comme Laure Murat déplore ne plus pouvoir les rencontrer aujourd’hui, mais du patient sur le psychiatre et sur l’institution psychiatrique, constituant une véritable psychologie du  psychiatre, conformément aux vues de Nietzsche : « Et si  nous traitions le psychiatre-testeur comme un insecte ?... » … Nous découvririons alors ce que nous savons déjà : que ce qui existe sous le nom de « science » peut être pervers et barbare.

 

On peut encore aujourd’hui se promener dans le parc de l’hôpital Esquirol, nouveau nom donné en 1973 à l’hôpital Charenton, où le Divin Marquis finit ses jours. Dans son « Postambule », par lequel se termine son livre, c’est avant tout à « l’histoire de la folie » et à celle de son traitement – et bien sûr aussi à ce que le sort des aliéné(e)s dit de la société où ils vivent jusque dans notre actualité immédiate, évoquée in fine – que Laure Murat s’intéresse, en héritière critique de Michel Foucault.

Elle y évoque sa visite faite à Charenton–Esquirol, lieu de relégation centralisé dans le cadre de la psychiatrie de secteur, de malades hagards, enfermés dans une sorte de salle commune au péristyle ancien, abrutis par les traitements chimiques.

Dans ce parc, au centre de tous les regards, se dresse une statue d'Esquirol protégeant de son manteau un aliéné étendu à ses pieds : mémorial muet de ce que fut, dit-elle, "la période la plus brillante de la psychiatrie française". 

De celle où la psychiatrie avait une âme. 

Cela dépendra de nous et de notre capacité à refuser cette machine à déshumaniser pour promouvoir à sa place une médecine de l’âme encore à venir qui soit à l’écoute des patients, et qui fasse de cette écoute la condition même de  son soin. C’est à dire qui soit digne de ce que recèle de sens le nom d’

hôpital , en ce qu’il désigne ce lieu qui devrait être ou qui devra être celui de l’hospitalité. Il reste à penser puis à réaliser les conditions d’une médecine de l’âme qui soit hospitalière.

 


[1] L’interprétation du rêve, traduction et présentation par J. P. Lefebvre, p. 23, Seuil, 2010.  Freud, par cette référence  à Virgile, révèle le sens profond de la démarche psychanalytique. Dabs cet épisode, Junon s’oppose en vain aux desseins de Jupiter et elle s’emporte : faute de pouvoir fléchir les dieux d’en haut, elle mettra en branle l’Achéron, c’est à dire les forces infernales.  Freud qui utilise ce vers dans l’Interprétation des rêves, veut indiquer que pour comprendre il ne faut pas chercher  à utiliser l’intelligence de « la science », celle des médecins et des psychiatres, (les dieux d’en haut), mais s’en référer à l’inconscient souterrain, en le décryptant. Par cette attitude faustienne, il prend le risque d'une "descente aux enfers" seule manière à ses yeux de combattre les dogmes du savoir dominant. Voir, Elisabeth Roudinesco dans sa remarquable biographie de Freud, (Freud dans son temps et dans le nôtre, Seuil, sept.2014 ) p. 217 et sq.  On peut s’interroger sur le sens de cette référence car, dans le passage qui précède, au livre VI de l’Enéide, Enée, sous la conduite de la Sybille, descend aux Enfers où il consultera l’ombre de son père Anchise qui lui prophétise quelle sera sa descendance glorieuse. Enée en repartira conforté pour les batailles qui l’attendent. Ici, il ne s’agit pas du fils meurtrier de son père, parricide comme Œdipe , ni du fils mélancolique chargé de le venger comme Hamlet, mais du fils qui a porté son père sur ses épaules, un parriphore, dont la parole l’instaure dans son glorieux destin de fondateur de dynastie. Qu’en est-il de cette référence pour Freud ?

[2] Georges Canguilhem, Qu’est-ce que la psychologie ?, conférence, prononcée au Collège philosophique le 18 Décembre 1956 et publiée dans la Revue de Métaphysique et de Morale, 1958, n° 1, 12 - 25.Repris dans Cahiers pour l’analyse 2. Edité par Le Graphe.

 

[3] Henri F. Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient, présenté par Elisabeth Roudinesco, Fayard 1994, Médecines de l’âme, Essai d’histoire de la folie et des guérisons psychiques, textes réunis et présentés par Elisabeth Roudinesco, Fayard, 1995.

Michel Foucault, Folie et déraison, histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1961 et

Maladie mentale et psychologie, PUF 1954 et 1962. Ouvrage collectif : Penser la folie. Essais sur Michel Foucault, Galilée, 1992.

 

[4] Georges Canguilhem, ibid., II, C.

 

[5] C’est à Aristote qu’on doit l’un des tout premiers, sous les titres successifs « Peri psuchè », « De anima », « De l’âme », suivant que l’on passe du grec au latin, puis du latin au français.

 

[6] La nosographie est la description et  la classification des maladies.

 

[7] Notes personnelles du séminaire de G. Canguilhem (1970-1971) à la Sorbonne, Paris 1, sur l’histoire de la médecine mentale,à la fin du XIXè s.

 

[8] Epistémologie (du grec ancien ἐπιστήμη / epistếmê connaissance, science et λόγος / lógos, discours: dans la tradition philosophique française, ce mot  désigne le domaine de la philosophie des sciences qui étudie soit les sciences particulières, soit la théorie de la connaissance en général. En France, l'épistémologie a le statut institutionnel d'une discipline à part, distincte de la philosophie et de l'histoire : elle constitue ainsi la section 72 du CNU. Elle y occupe plusieurs dizaines de laboratoires, dont notamment l'IHPS, le Centre de recherche en épistémologie appliquée, RERHSEIS, le Centre François Viete, les Archives Henri Poincaré, le Centre Georges Canguihem, l’IRIST, l'unité Savoirs et Textes, ou le GRS, qui regroupent des centaines de chercheurs. Elle intéresse plus d'une vingtaine d’écoles doctorales et des sociétés savantes comme la Société de philosophie des sciences (dépendant de l’ENS Ulm) ou la SFHST ou des listes de diffusion comme Theuth. Ou encore comme la SIHPP.

 

[9] On connait l’objection de certains « spécialistes », assénée avec superbe et un ton péremptoire : en France, les praticiens de la santé mentale ne font pas référence au DSM, mais  à une « toute autre » nosologie et taxonomie psychiatrique, le CIM-10, Classification Internationale des Maladies dont le chapitre V concerne les maladies mentales, réalisée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) tandis que le Manuel diagnostique des Troubles mentaux (DSM) est lui réalisé par l’Association américaine de psychiatrie (APP). Il est vrai que ces deux systèmes listent différemment les troubles mentaux et les maladies mentales, avec leurs propres catégorisations. Mais, dès qu’on les examine  de près, on s’aperçoit que la différence est celle qui sépare les deux célèbres Dupont et Dupond des aventures de Tintin : celle de la forme de la moustache. La démonstration est si peu à faire, elle est tellement superfétatoire, qu’aujourd’hui, c’est le DSM qui est enseigné, comme une marée noire, dans la formation universitaire et professionnelle des personnels de santé mentale : il suffit d’examiner les contenus de ces programmes de formation. Il n’y a même pas à se demander pourquoi, quand on constate le rôle de plus en plus dominant de la chimiothérapie et donc des laboratoires qui en produisent les molécules avec les enjeux financiers colossaux qui vont avec. Mais l’intrication de la médecine et de la médecine mentale en particulier, de la formation des soignants, et des laboratoires et trusts pharmaceutiques est suffisamment importante et grave pour mériter d’être examinée pour elle- même et non en passant,  dans une note en bas de page. A suivre donc…

 

[10] Pour une information correcte et complète on pourra se reporter aux dossiers proposés par le site de la SIHPP : http://www.sihpp.sitew.com/#Textes_d_actualite.F

Et au livre de Patrick Landman : Tristesse   business, le scandale du DSM 5. Edit. Max Milo.

 

[11] Naissance de la Biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979. ; Hautes Etudes. Gallimard/Seuil, 2004.

 

[12] Psychiatrie : DSM-5, le manuel qui rend fou. Présentation par Sandrine Cabut du dossier proposé par  Le Monde Science et Techno, 13.05.2013.

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/05/13/dsm-5-le-manuel-qui-rend-fou_3176452_1650684.html

 

[13] Libération :  Fronde contre la psychiatrie à outrance 7 mai 2013. http://www.liberation.fr/societe/2013/05/07/fronde-contre-la-psychiatrie-a-outrance_901586

 

[14] Le Collectif contre la nuit sécuritaire est animé principalement par les Dr. Patrick Chemla et Hervé Bokobza, psychiatres.

Les CEMÉA : je résume ce qu’on peut lire sur leur site (http://www.cemea.asso.fr/spip.php?article6771) : mouvement d’éducation nouvelle, association d’éducation populaire, et organisme de formation professionnelle, ils sont porteurs depuis plus de 70 ans, d’une large expérience sociale et collective. Les Ceméa sont reconnus d’utilité publique et sont agréés par les grands ministères de l’Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, de l’Action sociale, de la Culture, de la Communication, des Affaires étrangères. Ils se sont donnés pour objectifs : construire l’éducation nouvelle au 21e siècle. Faire vivre l’éducation, développer les pratiques culturelles et la lutte contre toutes les exclusions. Agir dans les institutions pour la jeunesse et l’éducation populaire. S’engager pour le développement durable et pour les solidarités nouvelles, entre les générations, en Europe et dans le monde. Consolider les centres de vacances et de loisirs et se mobiliser pour le droit aux vacances pour tous. Leur projet s’appuie sur les valeurs de l’éducation nouvelle et la mise en action des individus, par les méthodes d’éducation active.

[15] La plaquette de présentation de ces assises est consultable à : http://www.collectifpsychiatrie.fr/wp-content/uploads/2013/02/Plaquette-Assises.pdf

Elle rappelle sa mobilisation contre l’ensemble de lois et des mesures réglementaires, tendant à normaliser les conduites et les populations, et pour certaines à les criminaliser,  demandant leur abrogation, et appelant à une psychiatrie centrée sur le soin des personnes en souffrance psychique, la réinventant et la refondant.

 

[16] Voir (article cité 1143 fois) : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/15128384

 

[17] On peut en consulter le site :  http://stop-dsm.org/index.php/fr/. Et lire le compte rendu de la dernière journée du 24 novembre 2014.

 

[18] Remarquons au passage que cet objectif d’homogénéisation et d’unification ne s’embarrasse plus de l’argument mis en avant pour faire prévaloir l’existence de différents contextes : sociaux, culturels, économiques et légaux, justifiant la coexistence du CIM et du DSM.

 

[19] Dans la sociologie de Max Weber, l’idéal-type n’a pas pour finalité de retranscrire la réalité : c'est seulement un guide dans la construction des hypothèses. Il consiste tout d'abord à relier dans une trame commune des phénomènes de l'expérience potentiellement disparates. Il faut ensuite apporter une cohérence à l'ensemble des traits ainsi reliés, quitte à en atténuer voire à en gommer certains, et au contraire à mettre en avant d'autres. L'idéaltype est une production idéalisée, qui n'a qu'une simple valeur logicienne : il est le support de comparaisons et de classements et constitue une sorte d’utopie qui doit aider à la réflexion.

 

[20] Le livre de Stuart Kirk et Herb Kutchins, Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie américaine, Les empêcheurs de penser en rond, Synthélabo. 1998, retrace cette épopée, dont un des épisodes marquants a été la question du retrait de l’homosexualité hors des maladies mentales. Cette « avancée » s’est faite dans un contexte de très violentes polémiques aux Etats Unis. Mais au-delà, il analyse la nouveauté radicale des classifications des troubles mentaux, en soulignant la façon dont l’APA va intégrer, cautionner et valider le DSM.

 

[21] Ceci est tendanciellement juste, mais même pour un cancer, l’administration de soins doit tenir compte de la personnalité, pour administrer les soins qui peuvent être supportés par le patient. De plus en Inde par exemple où la recherche et la médecine  cancérologique est particulièrement avancée,  les soins prodigués sont moins invasifs et violents, et peut-être aussi efficaces.

 

[22] La psychiatrie dynamique, dont l’histoire (voir les deux ouvrages déjà cités d’Henri Ellenberger) est jalonnée par les noms de Mesmer, Charcot, Bernheim, Janet, Freud) et qui à partir des années 1930 s’inspire délibérément de la psychanalyse, est aujourd’hui largement battue en brèche sur tous les terrains : seule, une illusion d’optique due à un effet de génération, laisse croire qu’elle existe encore largement, alors que la très grande majorité des psychiatres qui s’en réclament ont été formés avant les années 198O, c’est à dire avant la grande rupture du DSM III et les offensives sur le terrain universitaire où l’on voit peu à peu, puis systématiquement disparaître parmi les postes de professeurs agrégés hospitalo-universitaires ceux qui s’en réclament  au profit de la domination montante du naturalisme neuro-biologique, donc de la chimiothérapie, assorti de la fée électricité, (sysmothérapies, c’est à dire électrochocs) et d’un supplément d’âme, -si l’on peut dire-, apporté par les thérapies cognitivo-comportementales (T.C.C.).

 

[23] Voir Elisabeth Roudinesco Pourquoi la psychanalyse ? Fayard. P. 49 à 61

 

[24] Il l’a redit encore lors de son intervention vendredi 31 mai 2013, à Villejuif, aux Assises citoyennes pour l’hospitalité en psychiatrie et dans le médico-social.

 

[25] Le modèle panoptique inventé par Jeremy Bentham en 1787 est l'aboutissement le mieux formalisé de la société disciplinaire. Projet de prison modèle pour la réforme des détenus , réintégrés dans le circuit de la production ou dans les rangs de l'armée, c'est aussi un plan type qui s'applique à l'école, mais aussi et surtout à l'hôpital, et à l'asile. Il est en outre une solution économique aux problèmes de l'encadrement    «l'esquisse géométrique d'une société rationnelle », comme le dit Michel Foucault dans son introduction au Panopticon. Le but est d'optimiser le pouvoir et ses effets. La surveillance s’y  fait sur chaque individu, sur chaque corps : chacun doit se sentir observé, jugé, par un regard le plus discret possible, voire même invisible: « Le vrai effet du Panopticon c'est d'être tel que, même lorsqu'il n'y a personne, l'individu dans sa cellule non seulement se croit mais se sache observé, qu'il ait l'expérience constante d'être dans un état de visibilité pour le regard » (Michel Foucault, Le Pouvoir Psychiatrique, Gallimard seuil, Paris, 2003, p.78). Il est « appareil de savoir et de pouvoir à la fois »( Ibid.p.80). Dans l'introduction au Panopticon de Bentham, L'oeil du pouvoir, Foucault en résume le principe général : «  A la périphérie, un bâtiment en anneau ; au centre une tour ; celle-ci percée de larges fenêtres, qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau. Le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment. Ces cellules ont deux fenêtres : L'une ouverte vers l'intérieur, (...) l'autre donnant sur l'extérieur permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade ou un condamné » ( Michel Foucault, « L'oeil du pouvoir » in Dits et Ecrits Vol III, Gallimard, Paris, 1994, p.190 et p.191).

Les caméras de surveillance dans les chambres et les couloirs des  hôpitaux psychiatriques, les écrans de surveillance dans la salle des surveillants, sont une réalisation aussi économique qu’efficace du modèle panoptique de Bentham.

 

[26] Op. cit.

 

[27] Nietzsche .La volonté de puissance, trad. Bianquis, livre III, § 335.

 

[28]“Au lieu de hall le petit libraire du bourg voisin qui vend l’Almanach populaire, disais-je à mon ami M. de Ranville, appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier; traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour”. Stendhal, Mémoires d’un Touriste, Calmann-Lévy, tome II, p. 23).

 

[29] Je recommande au sens de l’humour…noir de ceux qui en sont pourvus la démonstration-publicitaire sur le site http://www.vaincre-phobie.com/588-arachnophobie-peur-des-araignees.html

 

[30] Si la tératologie (du grec τέρᾰς, monstre et logos, science) est l'étude scientifique des malformations congénitales, l'étude des monstres, (être vivant présentant une importante malformation), on comprendra mon jeu de mots qui désigne ici une théorie « scientifique » elle même monstrueuse.

 

[31] E. Zarifian, op. cit., p. 79- chap. 3, Les médicaments du cerveau.

 

[32] Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie. Vrin, série « Problèmes et controverses »,

1977.

Voir la très remarquable étude qu’en fait Pierre Macherey Canguilhem et le concept d’idéologie scientifique, 14-05-2008, Groupe d’études la philosophie au sens large, CNRS/Lille 1 et 3. On en trouve le texte sur :

http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20072008/macherey14052008.html

[33] J’ai conscience ici du caractère très partiel et très lacunaire de mes remarques sur l’état des lieux concernant les travaux des neurosciences et de la génétique dans leur rapport à la psychiatrie. En attendant cette nécessaire mise au point, je renvoie au travail remarquable effectué par J.C. Ameisen dans son « Projet de réponse du Comité d’éthique de l’Inserm à une saisine de la Direction de la recherche clinique et thérapeutique de l’Inserm et de l’ARAPI (Association pour la recherche sur l’autisme et la prévention des inadaptations), et en particulier à sa première partie qui, dans le champ de la réflexion épistémologique sur le déterminisme génétique en matière de troubles psychiques, (ici, de l’autisme), est un modèle du genre : I - Les ambiguïtés de la notion de déterminisme génétique : problèmes scientifiques et problèmes éthiques.

Voir :http://infodoc.inserm.fr/inserm/ethique.nsf/937238520af658aec125704b002bded2/e1b2bfa2898bd4bfc125719b005255e5/$FILE/ATTTRKR4/Avis.pdf

[34] Un grand nombre de  médecins généralistes, alors qu’ils ne sont pas neuropsychiatres, administrent les tranquillisants de façon encore plus généreuse que les tubes d’aspirine. Il leur arrive ainsi de confondre allègrement les tranquillisants et les somnifères, en administrant, notamment aux personnes âgées, le Temesta à la place du Stillnox ou du Donormil, Ce qui contribue non seulement à leur abrutissement, mais aussi à l’augmentation sensible des fractures du col du fémurquand, se levant la nuit pour aller uriner, elles s’effondrent sur le sol, abruties par la drogue.  Fracture du col du fémur.

 

[35] http://www.sante.gouv.fr/etat-des-lieux-du-suicide-en-france.html

Si l’on a, à juste titre, mis l’accent dernièrement sur les récentes épidémies de suicides au travail, les suicides sous psychotropes, sont systématiquement sous évalués. 

 

 

[36] Archives personnelles : témoignage d’une personne qui s’est précisément trouvée confrontée à ce genre d’épisode.

 

[37] Ce terme désigne la relation entre le patient et le soignant dans un rapport de collaboration de personne à personne fondée sur la confiance, construite au jour le jour et dont chaque partie prenante est responsable. Elle est basée sur une relation réciproque d'ordre affectif et sur un engagement mutuel. On comprend aisément que, pour être digne de confiance, le soignant doit faire preuve d'authenticité et de compréhension empathique, se montrer impliqué dans la prise en charge et être professionnellement compétent.

Ce lien a, dans toute la médecine, et à fortiori en psychiatrie, un rôle thérapeutique essentiel en ce qu’il permet une implication positive du patient, et une reprise confiance en soi et requis pour un « travail » psychique qu’aucune molécule ne remplacera.

 

[38] Le terme « clinique » vient du grec klinikê, repris en latin sous le terme clinicus : il se dit de ce qui se fait près du lit des malades. Clinique est un terme de médecine au sens où une leçon clinique est celle qui est donnée dans un hôpital près du lit des malades. Il désigne l’observation directe du malade, par l’identification des signes cliniques qui vont permettre l’établissement d’un diagnostic.  Le concept de regard clinique peut être compris comme la capacité de construire de manière raisonnée un diagnostic en se fondant sur l’analyse systématisée des signes et des symptômes que le « technicien du corps » aura perçus. La médecine moderne s’est édifiée en même temps que s’est construit ce regard clinique : il réunit, en une relation singulière, le médecin et la personne soignée. Voir Michel Foucault, Naissance de la clinique, PUF. 1963.

 

[39] Brossant le tableau des mœurs de province dans Madame Bovary, Flaubert fait du pharmacien Monsieur Homais un des prototypes de la bêtise : un sot prétentieux et pédant, un scientiste voltairien inefficace et couard, un être retors, méprisable et dangereux, mesquin et méchant que le succès enhardit. Dans cette province engoncée dans sa bêtise et son esprit étroit, seuls les médiocres peuvent réussir. Homais est un des visages du pessimisme fondamental de Flaubert. Le roman se termine sur la vision grimaçante de la sottise humaine, de l’arrivisme, de la médiocrité satisfaite qui étouffent tout idéal.

 

[40] Ces récits et documents m’ont été confiés par des personnes qui ont été confrontées aux services psychiatriques. Ils constituent une partie des archives sur lesquelles je m’appuie pour développer ces analyses.

 

[41] Archives personnelles.

 

[42] Si, en France, la classe de philosophie en terminale a popularisé la pensée et le vocabulaire sartriens, cette terminologie et ce concept ont été d’abord élaborés par Marx, puis par le philosophe hongrois d’expression allemande Georg Lukácset par certains des membres de « l’Ecole de Francfort » comme Axel Honneth et son Petit traité de théorie critique : la Réification. NRF Essais, Gallimard, 2007.

 

[43]  Le médecin et philosophe, Julien Offray de La Mettrie  (1709-1751), a étendu à l’homme le concept cartésien de l’animal-machine, entièrement explicable selon un réductionnisme mécaniste par des interactions mécaniques.

 

[44] Laure Murat, L’homme qui se prenait pour Napoléon, Pour une histoire politique de la folie, Gallimard, 2011

[45] Voici la présentation que l’on peut lire sur le catalogue de la Maison Rouge : http://www.lamaisonrouge.org/spip.php?article648&date=archives

 

La Maison Rouge présente le travail encore inédit de Marco Decorpeliada (1947-2006), artiste non professionnel, qui a assidûment produit des créations fort singulières. Ses œuvres ont toutes à voir avec la question de l’épinglage diagnostique en psychiatrie par lequel il a été personnellement malmené. Dans une tentative de se dérober à cet étiquetage qui l’emprisonne dans des catégories, il « lui » réplique en fabriquant des objets qui interrogent cette nosographie psychiatrique. La chiquenaude initiale de sa démarche a été le constat d’une évidence. Il existe, à ses yeux, une correspondance entre les codes attribués aux troubles mentaux dans la dernière née des classifications psychiatriques, le DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual - Revision 4), et les codes des produits du catalogue « PICARD SURGELES » : deux items, un même chiffre. À « 20.1, Schizophrénie, type catatonique continue », il répond « 20.1, Crevettes Roses entières cuites » et à « 42.0, Trouble obsessionnel compulsif (TOC) », il réplique « 42.0, Carottes en bâtonnets cuites vapeur ».

Marco Decorpeliada pervertit la classification avec ses premières pièces, réalisées à partir de mètres de charpentier, qu’il a appelées Schizomètres. Il traque aussi les manques de la nosographie sur des portes de congélateurs et il identifie la classification comme calcification avec un squelette. Sa production témoigne de ce que l’on pourrait appeler une véritable guérilla artistique. Guérilla contre l’armada du savoir référentiel et ses impasses. Guérilla joyeuse, ironique, parodique, comique, et néanmoins rigoureuse dans sa logique.

 

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